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Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:

Les Essais - Livre II
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314. Dans cette façon de pratiquer et de négocier la science, nous avons pris pour argent comptant le mot de Pythagore selon lequel tout expert doit être cru dans son domaine. Le dialecticien s'en remet au grammairien pour le sens des mots. Le rhétoricien emprunte au dialecticien les sujets de ses arguments. Le poète prend au musicien ses mesures. Le géomètre, les proportions de l'arithméticien. Les métaphysiciens prennent pour fondement les conjectures de la physique. Chaque science, en effet, a ses principes présupposés, par lesquels le jugement humain se trouve bridé de toutes parts. Si vous vous en prenez à cette barrière qui constitue l'erreur fondamentale, ils ont aussitôt cette maxime à la bouche : « il ne faut pas discuter avec ceux qui nient les principes. »

315. Or il ne peut y avoir d'autres principes pour les hommes que ceux que la divinité leur a révélés ; le commencement, le milieu et la fin de tout le reste, ce n'est que songe et fumée. À ceux qui combattent avec des présupposés il faut opposer l'axiome lui-même qui est l'objet du débat, mais renversé. Car tout ce que l'homme pose comme énoncé ou comme axiome a autant d'autorité qu'un autre si la raison ne vient établir de différence entre eux. Il faut donc les mettre tous en question, et d'abord les plus généraux, ceux qui nous tyrannisent. Le sentiment de certitude est un indice de folie et d'extrême incertitude. Personne n'est plus fou, et moins philosophe, que les Philodoxes391 de Platon. Il faut savoir si le feu est chaud, si la neige est blanche, s'il y a des choses dures ou molles dans ce que nous savons392.

316. Et les réponses faites à ce propos, telles qu'on les trouve dans les textes anciens, comme de dire à celui qui mettait en doute la chaleur, de se jeter dans le feu, ou à celui qui niait la froideur de la glace de s'en mettre dans le giron, elles sont tout à fait indignes de la profession de philosophe. Si ces gens nous avaient laissé dans notre état naturel, recevant les impressions extérieures telles qu'elles se présentent à nous à travers nos sens, et nous avaient laissés conduire par nos simples désirs et notre condition de naissance393, ils auraient raison de parler ainsi. Mais ce sont eux qui nous ont appris à nous faire juges du monde ; c'est d'eux que nous tenons cette idée394 que la raison humaine doit tout embrasser, tout ce qui se trouve au dehors comme au dedans de la voûte céleste, qu'elle peut tout, que c'est par elle qu'on sait tout, par elle que tout est connu.

317. Cette sorte de réponse395 serait bonne chez les Cannibales, qui jouissent du bonheur d'une longue vie, tranquille et paisible, sans les préceptes d'Aristote et sans même connaître le nom de la Physique. Elle vaudrait mieux, peut-être, et aurait plus de solidité que toutes celles qu'ils tireront de leur raison et de leur imagination. Les animaux et tous les êtres qui sont encore régis par la pure et simple loi naturelle pourraient la comprendre avec nous — mais eux y ont renoncé. Il ne faut pas qu'ils me disent : « c'est vrai, puisque vous le voyez et le sentez ainsi ». Il faut qu'ils me disent au contraire si ce que je crois ressentir, je le ressens bien en effet, et si je le ressens, qu'ils me disent alors pourquoi je le ressens, et comment, et ce que c'est ; qu'ils m'en disent le nom, l'origine, les tenants et aboutissants de la chaleur et du froid ; les qualités de celui qui agit et de celui qui subit. Ou alors, qu'ils renoncent à leur credo, qui consiste à ne rien admettre ni approuver que par la voie de la raison : c'est leur « pierre de touche » pour toutes sortes d'essais ; mais c'est une « pierre de touche » bien fallacieuse, pleine d'erreurs, de faiblesses et de défauts.

318. Et comment mieux la mettre à l'épreuve, cette raison, que par elle-même ? Si on ne peut la croire quand elle parle d'elle, comment serait-elle apte à juger des autres choses ? Si elle a connaissance de quelque chose, ce doit être au moins ce qu'elle est et son domicile. Elle réside dans l'âme, c'est une partie ou un effet de celle-ci ; mais la véritable Raison, la Raison essentielle, celle de qui nous empruntons abusivement le nom, celle-là loge dans le sein de Dieu. C'est là son gîte et sa retraite, c'est de là qu'elle part, quand il plaît à Dieu de nous en faire voir quelque rayon, comme quand Pallas jaillit de la tête de son père pour se révéler au monde.

319. Voyons donc ce que la raison humaine nous a appris sur elle-même et sur l'âme : non pas sur l'âme en général, à laquelle presque tous les philosophes font participer les corps célestes et les éléments premiers ; ni de celle que Thalès attribuait aux choses elles-mêmes, que l'on considère comme inanimées, poussé à cela par son observation de l'aimant ; mais de celle qui nous appartient, que nous devons le mieux connaître.

Car on ignore la nature de l'âme ;

Naît-elle avec le corps, ou y vient-elle à la naissance ?

Périt-elle en même temps que nous, détruite par la mort ?

Ou au contraire va-t-elle dans les gouffres d'Orcus,

Ou bien émigre-t-elle dans d'autres animaux ?

[Lucrèce De la Nature I, vv. 113 sq]

 

320. Pour Cratès et Dicéarque, la raison dit qu'il n'y a pas du tout d'âme, mais que le corps se met en branle par un mouvement naturel396. Pour Platon, c'est une substance qui se meut d'elle-même ; pour Thalès, une nature sans repos ; pour Asclépiade, un exercice des sens ; pour Hésiode et Anaximandre, une chose composée de terre et d'eau ; pour Parménide, de terre et de feu ; pour Empédocle, de sang :

Il vomit son âme de sang.

[Virgile Énéide IX, v. 349]

Pour Possidonios, Cléanthe et Galien, une chaleur ou une disposition chaude,

Les âmes ont la vigueur du feu par leur origine céleste.

[Lucrèce De la Nature VI, v. 730]

Pour Hippocrate, c'est un esprit répandu dans le corps ; pour Varron, un air reçu par la bouche, réchauffé dans le poumon, tempéré dans le cœur, et répandu dans tout le corps ; pour Zénon, la quintessence des quatre éléments ; pour Héraclide du Pont, la lumière ; pour Xénocrate et les Égyptiens, un nombre variable397; pour les Chaldéens, une force sans forme déterminée :

Une façon d'être des corps vivants,

Nommée par les Grecs « harmonie ».

[Lucrèce De la Nature III, v. 100]

 

321. N'oublions pas Aristote : pour lui, [la raison lui a appris que] l'âme est ce qui fait naturellement mouvoir le corps, et il la nomme entéléchie398. C'est une invention aussi stérile399 que les autres, car il ne parle ni de l'essence, ni de l'origine, ni de la nature de l'âme, mais se contente d'en noter les effets. Lactance, Sénèque, et la plupart des philosophes dogmatiques, ont reconnu que c'était quelque chose qu'ils ne comprenaient pas. Et après avoir dressé ce catalogue d'opinions, Cicéron écrit : « De toutes, c'est à Dieu de juger quelle est la vraie » [Cicéron Tusculanes I, XI]

322. « Je sais pour ma part combien Dieu est incompréhensible, dit saint Bernard, puisque je ne puis comprendre les éléments de mon être lui-même. » Héraclite, qui considérait que tout être était plein d'âmes et de démons, prétendait pourtant qu'on a beau progresser dans la connaissance de l'âme, on ne pourra jamais y parvenir vraiment, tellement son essence est profonde.

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