Les Essais - Livre II
- Автор: Монтень Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:
285. Comme s'il n'était pas suffisant que Platon fût d'origine divine par ses deux lignées, et que Neptune ait été l'ancêtre de sa race, on tenait pour certaine à Athènes cette histoire : Ariston ayant voulu jouir de la belle Perictionè, n'avait pu y parvenir, et il avait été averti en songe par le dieu Apollon de la laisser pure et intacte jusqu'à ce qu'elle eût accouché. Or Ariston et Perictionè étaient les père et mère de Platon ! Combien y en a-t-il, dans les livres, de ces histoires de tromperies, fomentées par les dieux contre les pauvres humains ! Et de maris injustement dénigrés au profit de leurs enfants !
286. Dans la religion musulmane, les croyances du peuple font que l'on trouve quantité de Merlins, c'est-à-dire d'enfants « sans père », enfants « spirituels », nés divinement dans le ventre de jeunes filles ; et ils portent un nom qui a ce sens dans leur langue.
287. Il faut remarquer que pour toute créature, il n'est rien de plus important et plus estimable qu'elle-même (le lion, l'aigle, le dauphin considèrent qu'il n'y a rien au-dessus de leur espèce), et chacune d'elles rapporte les qualités de toutes les autres aux siennes propres. Nous pouvons bien étendre ou raccourcir nos qualités, mais c'est tout. Notre esprit ne peut dépasser ce rapport et ce principe, il ne peut rien envisager d'autre, il lui est impossible de sortir de là et d'aller au-delà. Et c'est ce qui fonde ces anciennes affirmations : « de toutes les formes, la plus belle est celle de l'homme. Dieu a donc cette forme.» [Cicéron De natura deorum I, 18] Ou : « Nul ne peut être heureux sans la vertu, ni la vertu exister sans la raison ; et aucune raison ne peut résider ailleurs que dans la forme humaine ; Dieu revêt donc la forme humaine.» [Cicéron De natura deorum I, 27] « Notre esprit est ainsi fait que quand il pense à Dieu, il lui prête aussitôt forme humaine.» [Cicéron De natura deorum I, 27]
288. C'est pourquoi Xénophane disait plaisamment que si les animaux s'inventent des dieux, comme il est vraisemblable qu'ils le fassent, il les imaginent certainement à leur image, et se glorifient comme nous. Pourquoi alors un oison ne dirait-il pas : « Tous les éléments de l'univers sont faits à mon intention : la Terre me sert à marcher, le Soleil à m'éclairer, les étoiles à me fournir leur influence ; je tire profit des vents, j'en tire aussi des eaux ; il n'est rien que la voûte céleste ne regarde aussi favorablement que moi ; je suis l'enfant chéri de la Nature. N'est-ce pas l'homme qui me nourrit, qui me loge, qui me sert ? C'est pour moi qu'il fait semer et moudre ; s'il me mange, il mange aussi l'homme qui est son compagnon, et moi je mange les vers qui le tuent et qui le mangent. » Une grue pourrait en dire autant, et plus orgueilleusement encore, elle qui vole où elle veut, et qui règne sur ce domaine, beau et élevé : « Nature est tant aimable, concilatrice et douce à ce qu'elle crée.» [Cicéron De natura deorum I, 27]
289. Si l'on suit ce raisonnement, le destin est tracé pour nous, c'est pour nous que le monde brille et tonne ; le créateur et ses créatures, tout est fait pour nous. Voilà le but et le point vers lequel tend l'universalité des choses. Regardez le registre que la philosophie a tenu pendant deux mille ans et plus, des affaires célestes : on dirait que les dieux n'ont agi, n'ont parlé que pour l'homme ; elle ne leur attribue pas d'autres préoccupations, pas d'autres fonctions. Les voilà, par exemple, en guerre contre nous :
Les voilà domptés par la main d'Hercule,
Les Titans, fils de la Terre, qui ont fait trembler
La brillante demeure du vieux Saturne.
[Horace Odes II, 12, v. 6]
Et voilà qu'ils prennent parti dans nos dissensions, pour nous rendre la pareille de ce que si souvent nous nous sommes mêlés des leurs...
Neptune, de son long trident, ébranle les murailles,
Secoue les fondations, et renverse la Ville367 de fond en comble.
Mais Junon l'implacable s'est emparée, elle, des Portes Scées.
[Virgile Énéide II, v. 610]
290. Les Cauniens368, pour préserver jalousement la domination de leurs propres dieux, se chargent de leurs armes le jour où ils vont faire leurs dévotions, parcourent les environs de la ville en frappant l'air par-ci, par-là de leurs glaives, et pourchassent ainsi les dieux étrangers, les bannissant de chez eux.
291. Les pouvoirs des dieux leurs sont attribués en fonction de nos besoins : l'un guérit les chevaux, l'autre les hommes, celui-ci la peste, cet autre la toux, qui une sorte de gale, qui une autre : « Car la superstition met des dieux jusque dans les plus petites choses.» [Cicéron De Divinatione II, 56] En voilà un qui fait naître le raisin, cet autre l'ail ; celui-ci veille sur la paillardise, l'autre sur la marchandise. Pour chaque sorte d'artisan, un dieu : celui-ci a son territoire et ses croyants en Orient, cet autre en Occident369 :
Ici les armes de Junon, et là son char.
[Virgile Énéide II, v. 16]
« Ô saint Apollon, toi qui réside au nombril du monde370 ! [Cicéron De Divinatione II, 56]
Les fils de Cécrops vénèrent Pallas, la Crête de Minos, Diane.
Ceux du pays d'Hypsipyle371, Vulcain ;
A Sparte et Mycènes, cité des Pélopides, c'est Junon ;
Faunus372 règne sur les pins du Mont Ménale,
Et Mars est vénéré dans le Latium.
[Ovide Fastes III, vv. 81 sq.]
292. Tel dieu n'est chez lui que dans un bourg ou dans une seule famille. Tel autre vit seul, tel autre en compagnie, volontairement, ou par obligation.
Et le temple du petit-fils est accolé à celui de l'aïeul.
[Ovide Fastes I, 294]
Il en est de si humble condition et si basse (car leur nombre s'élève à trente six mille !), qu'il faut bien en appeler cinq ou six à la rescousse pour faire pousser un seul épi de blé373, et portent des noms liés à leurs attributions. Il en faut trois pour une porte : un pour les planches, un pour les gonds, un pour le seuil. Ils sont quatre pour un enfant ; un qui veille sur son maillot, un autre sur ce qu'il boit, un troisième sur ce qu'il mange, un quatrième sur sa tétée. Il en est qui sont sûrs, d'autres incertains et douteux. Certains n'entrent pas encore en Paradis :
Puisqu'ils ne sont pas encore dignes d'être au ciel,
Laissons-les habiter les terres que nous leurs avons données.
[Ovide Les Métamorphoses I, 194]
293. Il y a des dieux scientifiques, des dieux poètes, des dieux juristes. Certains, intermédiaires entre les deux natures divine et humaine, sont les médiateurs, les intermédiaires entre Dieu et nous. Ils sont un peu de second ordre, et révérés comme tels : ils ont des titres et des fonctions en nombre infini, et les uns sont bons, les autres mauvais. Il y en a de vieux que l'âge a brisé, et même des mortels. Chrysippe estimait en effet que les dieux devraient disparaître dans l'embrasement final du monde, sauf Jupiter. L'homme fabrique décidément mille associations drolatiques entre lui et Dieu. Mais n'est-il pas son compatriote ?