Les Essais - Livre II
- Автор: Монтень Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:
Et ce n'est pas sans quelque apparence de vérité.
264. Pouvons-nous en effet prétendre à l'existence à cause de cet instant qui n'est qu'un éclair dans le cours infini d'une nuit éternelle, une si brève interruption dans notre condition naturelle et perpétuelle, alors que la mort en occupe tout l'avant et l'après, et même une bonne partie de ce moment-là ? Certains, comme les successeurs de Melissos347 affirment qu'il n'y a pas de mouvement, que rien ne bouge, car si l'UN existe seul, il ne peut avoir de mouvement circulaire, ni se déplacer d'un point à un autre comme le montre Platon348. Ils affirment aussi qu'il ne peut y avoir ni génération ni corruption dans la nature.
265. Protagoras dit que seul le doute existe. Que l'on peut s'interroger sur tout, et même à propos de savoir si on peut le faire. Nausiphane349, lui, déclare que des choses qui nous semblent exister, on ne peut dire si elles sont ou ne sont pas, et que la seule certitude est celle de l'incertitude. Parménide considère que des choses qui nous apparaissent il n'en est aucune qui ait une valeur universelle, et que seul l'UN existe. Zénon prétend même que l'UN n'existe pas, et qu'il n'y a rien du tout. Si l'UN existait, il existerait en lui-même ou en un autre. Mais si c'était en un autre, ils seraient deux ; et s'il existait en lui-même, ils seraient encore deux : le contenant et le contenu. Selon ces théories, le monde n'est qu'une ombre, ou fausse ou vide350.
266. Il m'a toujours semblé que pour un chrétien cette façon de parler était pleine de prétention351 et d'irrespect : « Dieu ne peut mourir, Dieu ne peut se dédire, Dieu ne peut faire ceci ou cela. » Je ne trouve pas bon d'enfermer ainsi la puissance divine dans les lois qui régissent notre expression. Et ce que nous entendons par là352 devrait être exprimé plus religieusement, et avec plus de déférence.
267. Notre langage a ses faiblesses et ses défauts, comme tout le reste, et les questions de langage sont à l'origine de la plupart des troubles qui agitent le monde. Car nos procès ne naissent que des débats à propos de l'interprétation des lois, et la plupart des guerres de cette incapacité à pouvoir clairement exprimer les conventions et les traités passés entre les Princes. Combien de querelles — et de quelle importance ! — ont été produites par le doute sur le sens de cette simple syllabe : Hoc353 !
268. Prenons la proposition que la logique elle-même présente comme la plus claire. Si vous dites « Il fait beau », et que vous disiez la vérité, il fait donc beau. Ne voilà-t-il pas une façon de parler bien rigoureuse ? Et cependant, elle peut nous tromper ; pour le vérifier, voici un exemple : si vous dites « je mens », et que vous disiez vrai, c'est donc que vous mentez354. La démarche, le raisonnement, la force de cette autre proposition sont les mêmes que pour la précédente, et pourtant nous voilà embourbés ! Je vois bien que les philosophes Pyrrhoniens ne peuvent parvenir à exprimer leur conception d'ensemble par aucune manière de parler : ce qu'il leur faudrait, c'est un nouveau langage. Le nôtre en effet est totalement constitué de propositions affirmatives qui sont totalement contraires à leurs idées. De sorte que quand ils disent « Je doute », on les prend aussitôt à la gorge, pour leur faire avouer qu'au moins ils savent et sont sûrs d'une chose : qu'ils doutent. On les a donc contraints à chercher du secours dans cet argument tiré de la médecine, sans lequel leur attitude serait inexplicable : quand ils disent « j'ignore » ou « je doute », ils disent donc que cette proposition s'évacue d'elle-même, en même temps que le reste, ni plus ni moins que la rhubarbe, qui fait sortir les mauvaises humeurs, et du coup, s'évacue elle-même !
269. Cette idée est mieux rendue par une interrogation : « Que sais-je ? » telle que je la porte, avec le symbole d'une balance355.
270. Voyez maintenant comme on se prévaut de cette façon de parler pleine d'irrespect. Dans les polémiques qui ont cours en ce moment dans notre religion, si vous harcelez trop vos adversaires, ils vous diront tout bonnement que Dieu n'est pas en mesure de faire que son corps soit en même temps au paradis et sur la terre, et en plusieurs lieux à la fois. Et ce vieux moqueur de Pline, voyez comme il en fait son profit : « Au moins, dit-il, n'est-ce pas une petite consolation pour l'homme que de voir que Dieu ne peut pas tout. Car il ne peut pas se tuer même s'il le voulait, ce qui est pourtant le plus grand avantage de notre condition humaine. Il ne peut pas transformer les mortels en immortels, ni ressusciter les trépassés, ni faire que celui qui a vécu n'ait point vécu, que celui qui a reçu des honneurs ne les ait point reçus, car il n'a pas d'autre pouvoir sur le passé que l'oubli. » Et pour confirmer encore par un exemple plaisant le rapport de l'homme avec Dieu, il ajoute que ce dernier ne peut faire que deux fois dix ne fassent pas vingt. Voilà ce que dit Pline, et qu'un chrétien devrait éviter de dire, alors que, au contraire, il semble que les hommes recherchent cette folle impertinence de langage pour ramener Dieu à leur mesure.
Que demain Jupiter couvre le ciel d'un noir nuage
Ou que d'un soleil pur il le fasse briller,
Il ne pourra défaire ce qui est advenu, ni changer
Ce que le temps a emporté, comme si rien ne s'était produit.
[Horace Odes III, 29]
271. Quand nous disons que l'infinité des siècles passés ou à venir, pour Dieu, n'est qu'un instant, et que sa bonté, sa sagesse, sa puissance ne font qu'un avec son essence, nous prononçons ces paroles sans que notre intelligence puisse les comprendre. Et pourtant, notre orgueil voudrait faire passer la divinité par notre étamine356 : de là proviennent toutes les folies et les erreurs qui s'emparent du monde, quand il veut ramener à lui et peser sur sa balance une chose aussi éloignée de son poids. « Étonnante, l'arrogance du cœur de l'homme, quand un petit succès l'encourage.» [Pline Histoire naturelle II, 23]
272. Avec quelle insolence les Stoïciens rabrouent Épicure lorsque celui-ci soutient que seul Dieu peut être véritablement bon et heureux, et que l'homme sage ne peut percevoir de cet état qu'une ombre vaguement ressemblante ! Comme ils ont été téméraires de vouloir que Dieu soit soumis au Destin ! (Et je voudrais qu'aucun de ceux que l'on nomme « chrétiens » ne fasse une telle erreur). Thalès, Platon, Pythagore l'on asservi à la fatalité. Cette prétention à vouloir découvrir Dieu avec nos propres yeux a fait qu'un grand personnage de notre religion a donné à la divinité une forme corporelle.
273. Et c'est là l'origine de ce qui nous arrive tous les jours, à savoir : attribuer à Dieu spécialement les événements importants. Parce qu'ils ont de l'importance pour nous, nous pensons qu'ils en ont pour lui aussi, et qu'il y prête plus d'attention qu'aux événements qui nous importent peu, ou qui sont sans grandes conséquences. « Les dieux s'occupent des grandes choses et non des petits détails » [Cicéron De natura deorum II, 66] Voyez son raisonnement sur cet exemple : « Les rois non plus ne s'occupent pas des petits détails de gouvernement » [Cicéron De natura deorum III, 35]
274. Comme si pour ce roi-là il y avait une différence entre déplacer un empire ou la feuille d'un arbre ! Et comme si sa providence s'exerçait autrement s'agissant d'influencer le saut d'une puce ou l'issue d'une bataille. La main avec laquelle il exerce son autorité s'applique à toutes choses de la même façon, avec la même force et le même ordre ; l'intérêt que nous lui portons n'y change rien : nos mouvements et nos appréciations lui sont indifférents.