Les Essais - Livre II
- Автор: Монтень Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:
...et quand Mahomet promet aux siens un paradis couvert de tapis, paré d'or et de pierreries, peuplé de jeunes filles d'une extrême beauté, de vins et de mets choisis, je vois bien que ce sont là des idées et des espérances bien faites pour nos désirs de mortels, du miel pour nous attirer, des attrape-nigauds à la mesure de notre bêtise. Et certains d'entre nous sont victimes d'une erreur semblable, se promettant après la résurrection une vie terrestre et temporelle accompagnée de toutes sortes de plaisirs et d'agréments de ce monde. Peut-on croire que Platon, lui qui eut des conceptions si élevées, et une si grande connivence avec le divin (au point que le surnom de « divin » lui en est resté), ait pu penser que l'homme, cette pauvre créature, ait en lui-même quelque chose qui soit susceptible de correspondre à cette puissance incompréhensible ? Et qu'il ait cru que le peu de mordant de notre esprit soit suffisant, et la force de notre jugement assez robuste, pour nous permettre de participer à la béatitude ou à la souffrance éternelle ? Il faudrait lui dire de la part de la raison humaine :
242. « Si les plaisirs que tu nous promets dans l'autre vie sont du même ordre que ceux que j'ai connus ici-bas, cela n'a rien de commun avec l'infini. Quand bien même mes cinq sens seraient comblés de plaisir, et mon âme saisie de tout le bonheur qu'elle peut désirer et espérer, nous savons que ce dont elle est capable n'est encore rien ; si là-dedans il y a quelque chose de moi, il n'y a rien de divin ; et si ce n'est autre chose que ce qui est à la portée de notre condition présente, cela ne compte pas. Tout bonheur des mortels est un bonheur mortel. Si la joie de retrouver328 nos parents, nos enfants, nos amis peut encore nous chatouiller agréablement dans l'autre monde, et si nous attachons encore du prix à un tel plaisir, nous demeurons dans les agréments limités de la vie terrestre. Nous ne pouvons pas vraiment concevoir la grandeur de ces sublimes et divines promesses si nous pouvons les concevoir en quelque façon. Pour les imaginer vraiment, il faut les imaginer inimaginables, indicibles et incompréhensibles, absolument différentes de ce que peut nous fournir notre misérable expérience. » « L'œil ne saurait voir, dit saint Paul329, le bonheur que Dieu a préparé pour les siens, et cela ne peut atteindre le cœur de l'homme. » Et si pour nous en rendre capables, il nous faut réformer et changer notre être (comme tu le dis, Platon, avec tes « purifications »), alors ce changement doit être si extrême et si complet que, si l'on en croit les sciences de la nature, ce ne sera plus nous,
C'était Hector qui combattait dans la mêlée ;
Mais ce que traînaient les chevaux d'Achille ce n'était plus lui.
[Ovide Tristes III, 2, v. 27]
... mais un autre être qui recevra les récompenses,
La mutation entraîne la décomposition, donc la mort :
Car les éléments sont déplacés et transposés.
[Lucrèce De la Nature III, 756]
243. Car si l'on accepte la métempsycose selon Pythagore, et la migration qu'il imaginait pour les âmes, va-t-on penser que le lion dans lequel réside l'âme de César éprouve les mêmes sentiments que ceux qui agitaient César, et que ce lion soit lui ? Si c'était lui, alors ils auraient raison ceux qui, combattant cette idée chez Platon, lui reprochaient le fait que dans ce cas un fils pourrait bien se retrouver à chevaucher sa mère, celle-ci ayant le corps d'une mule, et autres semblables absurdités ! Et pouvons-nous croire que dans les transformations qui se font entre les corps des animaux de même espèce, les nouveaux venus ne soient pas différents de leurs prédécesseurs ? On dit330 que le Phénix engendre d'abord un ver, qui devient à son tour un autre Phénix. Peut-on seulement imaginer que ce second Phénix ne soit pas un autre que le premier ? Les vers qui font notre soie, on les voit comme mourir et se dessécher, et ce corps produit un papillon, et ce papillon un autre ver, qu'il serait ridicule de considérer encore comme le précédent. Ce qui a cessé d'être n'est plus. Même si le temps recueillait notre matière,
Après la mort, la plaçant dans son ordre actuel,331
La lumière de la vie nous fut-elle rendue,
Non, cela ne pourrait nullement nous toucher,
Notre propre mémoire étant dès lors brisée.
[Lucrèce De Natura Rerum - De La Nature III, 847 sq]
244. Et quand tu dis ailleurs, Platon, que ce sera à la partie spirituelle de l'homme que reviendra la jouissance des récompenses de l'autre vie, tu nous dis là quelque chose qui a fort peu de chances de se produire,
En effet l'œil arraché du reste du corps,
Séparé de ses racines, ne peut plus rien voir.
[Lucrèce De la Nature III, 563-564]
Car à ce compte-là, ce n'est plus l'homme, ni nous-même par conséquent, qui profitera de cette jouissance : nous sommes faits de deux pièces essentielles, dont la séparation signifie la mort et la ruine de notre être.
Car la vie a cessé, les mouvements de ce qui nous compose
Se sont dispersés au hasard, hors d'atteinte de nos sens.
[Lucrèce De la Nature III, 860-861]
Nous ne disons pas que l'homme souffre, quand les vers rongent les membres dont il se servait vivant, et que la terre les engloutit :
Et cela ne nous atteint pas, nous qui par l'union
De l'âme et du corps constituons une unité.
[Lucrèce De la Nature III, 657]
245. Et d'ailleurs, sur quelle base les dieux peuvent-ils reconnaître et récompenser l'homme après sa mort pour ses actions bonnes et vertueuses, puisque ce sont eux-mêmes qui les ont introduites et fait naître en lui ? Et pourquoi s'offensent-ils des actions mauvaises et se vengent-ils sur lui, puisqu'ils l'ont eux-mêmes placé dans cette condition qui conduit à la faute, et que d'un simple mouvement de leur volonté, ils peuvent l'empêcher d'y tomber ? Épicure n'opposerait-il pas ces arguments à Platon, avec une grande apparence de raison humaine, s'il ne s'abritait souvent derrière cette sentence « qu'il est impossible d'établir quelque chose de certain concernant la nature immortelle, d'après la mortelle » ? La raison ne fait que se fourvoyer partout où elle va, mais spécialement quand elle se mêle de choses divines. Qui le ressent plus que nous ? En effet, bien que nous lui ayons donné des principes sûrs et infaillibles, que nous éclairions ses pas avec la sainte lumière de la vérité qu'il a plu à Dieu de nous communiquer, nous voyons pourtant chaque jour, pour peu qu'elle s'écarte du sentier ordinaire et qu'elle se détourne ou s'écarte de la voie tracée et suivie par l'Église, comment aussitôt elle se perd, hésite et s'entrave, tournoyant et flottant sur cette vaste mer trouble et changeante des opinions humaines, sans bride et sans but. Dès qu'elle abandonne le grand chemin habituel, elle se divise et se disperse entre mille routes diverses.
246. L'homme ne peut être que ce qu'il est, il ne peut penser qu'en fonction de ses capacités. C'est une grande présomption, dit Plutarque, pour ceux qui ne sont que des hommes, d'entreprendre de parler et de discourir à propos des dieux et des demi-dieux, pire encore que celle de vouloir juger ceux qui chantent à qui ignore la musique, ou celle d'un homme qui n'aurait jamais pris part à une campagne militaire de vouloir débattre des armes et de la guerre en s'imaginant comprendre, par quelque conjecture superficielle, les applications d'un art qui est au-delà de ses compétences.