Les Essais - Livre II
- Автор: Монтень Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:
Crète, berceau de Jupiter...
[Ovide Les Métamorphoses VIII, 99]
294. Sur ce sujet, voici la justification que fournissent à leur époque, le Grand Pontife Scevola374, et Varron, grand théologien : il est nécessaire que le peuple ignore beaucoup de choses vraies et en croie beaucoup de fausses375. « Au lieu de lui présenter la vérité qui doit le sauver, [la religion] estime qu'il faut le tromper pour son bien376. »
295. L'œil humain ne peut apercevoir que les choses qu'il est capable de reconnaître377. Et nous avons oublié dans quelle chute fut précipité le pauvre Phaëton pour avoir voulu tenir, lui un mortel, les rênes des chevaux de son père378. Notre esprit retombe dans de semblables abîmes, s'écrase et se détruit de la même façon du fait de sa témérité. Si vous demandez à la philosophie de quelle matière est faite le Soleil, que peut-elle vous répondre, sinon « de fer » ou avec Anaxagore379, de pierre, ou de telle autre matière dont nous nous servons ?
296. Si l'on demande à Zénon ce qu'est la nature, il répondra : « Un feu, mais un feu artiste, capable d'engendrer, et qui procède méthodiquement. » Archimède, maître de cette science qui se veut prééminente entre toutes en matière de vérité et de certitude, déclare, lui : « Le Soleil est un dieu de fer enflammé. » Ne voilà-t-il pas une belle idée sortie tout droit de la rigueur des démonstrations géométriques ? Elle n'est pourtant pas si utile ni si inévitable que Socrate n'ait pu estimer quant à lui qu'il suffisait de savoir ce qu'il faut pour pouvoir mesurer la Terre qu'on donnait ou que l'on recevait ; et Polyen [Cicéron, Académiques II, 33], connu pourtant comme un docteur fameux et illustre de ladite science, traita ces démonstrations avec dédain, les considérant comme fausses et pleines de vanité, quand il eut goûté aux doux fruits émollients des jardins d'Épicure.
297. Dans Xénophon380, Socrate déclare à propos d'Anaxagore (que l'Antiquité plaçait au-dessus de tous les autres en matière de choses célestes et divines), que celui-ci se troubla le cerveau, comme le font tous les hommes qui cherchent exagérément à pénétrer des choses qui sont au-delà de leurs possibilités. Quand Anaxagore tenait le Soleil pour une pierre ardente, il ne tenait pas compte du fait qu'une pierre ne brille pas dans le feu, et pire encore, qu'elle s'y consume. Quand il faisait une seule et même chose du Soleil et du feu, il ne s'avisait pas non plus de ce que le feu ne noircit pas ceux qu'il regarde ; que nous pouvons regarder fixement le feu, et que le feu tue les plantes et les herbes. A en croire Socrate, et à mon avis aussi, la façon la plus sage de juger du ciel est de ne pas en juger.
298. Quand Platon parle des démons381 dans le Timée, il dit ceci : « C'est une question qui dépasse nos capacités. Il faut croire les Anciens qui ont prétendu descendre d'eux. Il n'y a aucune raison de ne pas prêter foi aux enfants des dieux — encore que leurs dires ne soient pas établis par des raisons nécessaires ni même par la vraisemblance — puisqu'ils prétendent nous parler de choses familiales et familières.
299. Voyons maintenant si nous avons un peu plus de clartés à propos des choses humaines et naturelles. N'est-ce pas là une entreprise ridicule pour des choses auxquelles, de notre propre aveu, notre connaissance ne peut parvenir, que de leur fabriquer un autre corps en leur attribuant des formes sorties tout droit de notre imagination ? On le voit par exemple à propos du mouvement des planètes : comme notre esprit ne peut parvenir jusque-là, ni imaginer quel peut être son déroulement naturel, nous prêtons à ces planètes, de notre propre initiative, des causes matérielles, pesantes et concrètes.
Le timon était en or, en or aussi les cercles des roues,
En argent les rayons.
[Ovide Les Métamorphoses II, v. 107]
300. On dirait que des cochers, des charpentiers, des peintres, sont allés là-haut pour installer des machines avec des mécanismes divers, et disposer les rouages et les engrenages des corps célestes aux couleurs bigarrées, « autour de l'axe de la nécessité », comme le dit Platon382.
Le monde est une immense demeure, cerclée de cinq zones383,
Et bordée de douze signes rayonnants d'étoiles,
Qui reçoit le char à deux chevaux de la Lune.
Tout cela n'est que rêves et délires. Quel dommage que la Nature ne veuille pas nous ouvrir sa porte et nous montrer vraiment comment elle agit et ordonne, pour y préparer nos yeux ! Ô Dieu ! Quels abus et quelles erreurs nous trouverions dans notre pauvre savoir ! Me tromperai-je en disant : traite-t-elle une seule chose comme il faut ? Et je partirai d'ici-bas plus ignorant de toute autre chose que de mon ignorance.
301. N'ai-je pas vu dans Platon cette remarquable formule selon laquelle la nature n'est rien d'autre qu'une poésie énigmatique, une sorte de peinture voilée et ténébreuse sous une infinie variété de mauvais éclairages, et propre à susciter nos conjectures ? « Toutes ces choses sont enveloppées dans les plus épaisses ténèbres, et l'esprit humain n'est pas assez perçant pour pouvoir pénétrer le ciel ou les profondeurs de la terre. [Cicéron Académiques III, 39]
302. Certes, la philosophie n'est elle aussi qu'une sorte de poésie à l'usage des sophistes. D'où ces auteurs antiques tiennent-ils leur autorité, sinon des poètes ? D'ailleurs les premiers philosophes furent eux-mêmes des poètes, et parlèrent de philosophie en poètes. Platon n'est qu'un poète à part des autres : Timon et toutes les sciences humaines se drapent dans le discours poétique384.
303. On sait que les femmes remplacent les dents qui leur manquent par des dents d'ivoire, et se fabriquent un autre teint que le leur avec des matières artificielles, de même qu'elles arrangent leurs cuisses avec du drap et du feutre, qu'elles arrondissent leur embonpoint avec du coton, et au vu et au su de tous, s'attribuent une beauté fausse et contrefaite. Le droit, à ce qu'on dit, use de fictions légales pour asseoir la vérité de sa justice, et la science, de son côté nous propose des choses qu'elle reconnaît avoir inventées. En effet, ces épicycles385 excentriques et concentriques auxquels l'astronomie a recours pour ordonner le mouvement de ses étoiles, elle nous les présente comme ce qu'elle a pu inventer de mieux sur le sujet, et la philosophie, de son côté, nous présente non pas ce qui est ou ce qu'elle pense, mais ce qu'elle forge de plus vraisemblable et de plus attrayant. Platon déclare, à propos de l'anatomie humaine comme de celle des animaux : « Que ce que nous avons dit est vrai, nous pourrions en être sûrs si nous avions là-dessus la confirmation d'un oracle ; mais nous pouvons seulement assurer que c'est le plus vraisemblable que nous ayons su dire. » [Platon Œuvres complètes, tome X : Timée, Critias 72, d]
304. Ce n'est pas seulement dans le ciel que la philosophie place ses cordages, ses machines et ses rouages : voyons un peu ce qu'elle nous dit de nous-mêmes et de notre organisation. Il n'y a pas plus de rétrogradation, de trépidation, d'approche, de recul, de renversement386 dans les astres et les corps célestes que les philosophes n'en ont inventé pour ce pauvre petit corps humain. Ils ont donc vraiment eu raison de l'appeler « microcosme », tant ils ont employé de pièces et de formes pour le maçonner et le bâtir. Pour rendre compte des mouvements qu'ils observent dans l'homme, les diverses fonctions et facultés que nous sentons en nous, en combien de parties ont-ils divisé notre âme ? En combien d'endroits l'ont-ils logée ? En combien de niveaux et d'étages ont-ils distribué ce pauvre homme, en plus de ceux qui sont naturels et perceptibles ? En combien de charges et d'emplois ? Ils en ont fait une sorte de république imaginaire. C'est un domaine qu'ils tiennent et manipulent : on leur laisse toute latitude pour le démonter, le ranger, le rassembler, l'étoffer, chacun selon sa fantaisie ; et pourtant, ils ne le dominent pas encore. Non seulement dans sa réalité, mais même en esprit, ils ne peuvent le régler de telle manière qu'il n'y ait quelque rythme ou quelque son qui échappe à leur architecture, si énorme soit-elle, et rapiécée de mille morceaux faux et imaginaires.