Les Essais - Livre II
- Автор: Монтень Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:
247. L'Antiquité s'imagina, je crois, faire quelque chose pour la grandeur divine en la mettant sur le même plan que celle de l'homme. Elle l'affubla de ses facultés et de ses belles dispositions comme de ses plus honteuses nécessités, lui offrit nos aliments à manger, nos danses, nos plaisanteries et nos farces pour la réjouir, nos vêtements pour se couvrir, nos maisons pour se loger, la caressa par l'odeur des encens et les sons de la musique, par des guirlandes et des bouquets ; et pour la rendre conforme à nos passions mauvaises, elle flatta sa justice par une vengeance inhumaine, en pensant la réjouir par la ruine et la disparition des choses qu'elle-même, cette Antiquité, avait créées et entretenues. C'est ainsi que Tiberius Sempronius332 fit brûler en sacrifice à Vulcain les armes et le riche butin qu'il avait pris à ses ennemis en Sardaigne ; Paul-Émile333 fit la même chose en Macédoine, en l'honneur de Mars et de Minerve ; Alexandre, parvenu aux rives de l'Océan Indien, y jeta plusieurs grands vases d'or en faveur de Thétis, et remplit en outre ses autels, non seulement d'un grand massacre de bêtes innocentes, mais même d'hommes, ainsi que beaucoup de peuples, et entre autres le nôtre334, en avaient l'habitude — et je crois d'ailleurs qu'aucun n'a été exempt de cette pratique.
Il saisit quatre jeunes hommes, fils de Sulmone,
Et quatre autres élevés auprès d'Ufens335,
Pour les immoler vivants aux mânes de Pallas.
[Virgile Énéide, in Œuvres complètes, tome I X, 517-519]
248. Les Gètes336 se considèrent comme immortels, et pour eux, mourir consiste seulement à s'acheminer vers leur dieu Zamolxis. Tous les cinq ans ils envoient quelqu'un vers lui, pour lui demander des choses qui leur sont nécessaires. Ce député est tiré au sort ; et la façon dont on l'y envoie, après l'avoir informé verbalement de sa mission, consiste en ce que, parmi ceux qui l'assistent, trois tiennent debout des javelines, sur lesquelles les autres le lancent de toute la force de leurs bras. S'il vient à s'enferrer sur un endroit vital et qu'il en meure immédiatement, c'est pour eux une preuve de faveur divine ; s'il en réchappe, ils le tiennent pour mauvais et détestable, et en choisissent un autre de la même manière.
249. Amestris, mère de Xerxès, devenue vieille, fit ensevelir vivants en une seule fois quatorze jeunes gens des meilleures maisons de Perse, en l'honneur de quelque dieu souterrain, selon la religion du pays. Aujourd'hui encore, les idoles de Tenochtitlan337 sont scellées avec le sang de petits enfants, et n'aiment comme sacrifice que celui de ces âmes infantiles et pures : c'est une justice affamée de sang innocent.
La religion a inspiré tant de crimes !
[Lucrèce De la Nature I, 102]
250. Les Carthaginois immolaient leurs propres enfants à Saturne ; et celui qui n'en avait pas en achetait, le père et la mère étant cependant tenus d'assister à cette cérémonie, affectant d'être gais et contents. C'était là une étrange idée que de vouloir acheter la bonté divine par notre affliction, de la même manière que les Lacédémoniens qui câlinaient leur déesse Diane en faisant torturer de jeunes garçons, fouettés jusqu'à la mort. Voilà bien un état d'esprit insensé que de vouloir plaire à l'architecte par la destruction de son bâtiment, et de vouloir éviter la peine méritée par les coupables en punissant des innocents. Ainsi de la pauvre Iphigénie, immolée dans le port d'Aulis pour obtenir la rémission des offenses envers Dieu commises par l'armée des Grecs.
Au moment même de son hymen, condamnée à demeurer vierge,
Elle tomba, pauvre victime, immolée par son propre père.
[Lucrèce De la Nature I, 99]
Et que dire de ces deux âmes, belles et généreuses, les Decius338 père et fils, qui allèrent, pour obtenir la faveur des dieux à l'égard des affaires romaines, se jeter à corps perdu au beau milieu des ennemis339 ? « Combien grande fut l'iniquité des dieux puisqu'ils ne voulurent être favorables au peuple romain que par le sacrifice d'hommes tels que ceux-là !» [Cicéron, De natura deorum III, 6]
251. Ajoutons que ce n'est pas au criminel de se faire fouetter à sa guise, et quand il lui plaît de le faire, mais que c'est au juge d'en décider, qui ne prend en compte comme châtiment que la peine qu'il ordonne, et ne peut considérer comme une punition celle qui s'exécute au gré de celui qui la subit. La vengeance divine présuppose notre opposition totale à sa justice et à la peine qu'elle nous inflige.
252. Elle fut bien ridicule l'idée de Polycrate, tyran de Samos, qui pour mettre fin à la chance continuelle qu'il avait, et pensant ainsi rétablir l'équilibre des choses, alla jeter dans la mer le plus cher et le plus précieux joyau qu'il eût, estimant que par ce malheur provoqué il satisfaisait aux nécessaires revirements et aux vicissitudes du sort. Et le sort, justement, pour se moquer de sa sottise, fit en sorte que ce même joyau revienne encore entre ses mains, après avoir été retrouvé dans le ventre d'un poisson ! À quoi rimaient les plaies et les mutilations des Corybantes et des Ménades, et de nos jours, les balafres que s'infligent les Mahométans au visage, à la poitrine et aux membres, pour plaire à leur prophète, puisqu'une offense est le produit de la volonté et non de la poitrine, des yeux, des parties génitales, du ventre, des épaules ou de la gorge ? « Tant leur esprit est dérangé et hors de ses gonds, qu'ils croient apaiser les dieux en surpassant la cruauté des hommes elle-même.» [Saint Augustin, Cité de Dieu, VI, 10]
253. Notre organisation naturelle ne concerne pas que nous ; par l'usage que nous en faisons, elle concerne aussi le service de Dieu et des hommes : il n'est pas convenable de lui porter atteinte sciemment, comme de nous tuer pour quelque prétexte que ce soit. Il semble que ce soit une grande lâcheté et une grande trahison que de perturber et d'empêcher les fonctions du corps, même stupides et inférieures, pour épargner à l'esprit le souci d'avoir à les gouverner raisonnablement. « En quoi craignent-ils la colère des dieux, ceux qui achètent ainsi leur faveur ? Des hommes ont été émasculés pour servir aux plaisirs des rois ; mais jamais personne n'a porté la main sur soi pour le faire, même sur l'ordre d'un maître.» [Saint Augustin, Cité de Dieu, VI, 10]
254. Les hommes mêlaient donc à leur religion bien des actes abominables.
...trop souvent, c'est la religion elle-même
Qui a enfanté des actes impies et criminels.
[Lucrèce De la Nature I, 82]
Ainsi rien d'humain ne peut-il égaler ou même approcher en quoi que ce soit de la nature divine, sans venir la tacher et lui apporter des imperfections. Cette beauté, cette puissance, cette bonté infinie, comment supporterait-elle quelque correspondance ou similitude avec une chose aussi abjecte que celle que nous sommes, sans en subir un dommage et une déchéance extrêmes ? « Car la faiblesse de Dieu est plus forte que les hommes, et la folie de Dieu plus sage qu'eux340. »
255. Le philosophe Stilpon, interrogé sur la question de savoir si les dieux se réjouissent des honneurs que nous leur rendons et des sacrifices que nous faisons pour eux, répondit : « Vous êtes indiscrets ; si vous voulez parler de cela, retirons-nous à l'écart. » Mais cependant, nous traçons des limites à Dieu, et sa puissance est sans cesse mise en cause par nos raisonnements, car nous voulons l'asservir aux manifestations futiles et chétives de notre intelligence, lui qui nous a faits et a fait notre intelligence ! Et j'appelle « raisonnement » nos rêveries et nos chimères, avec la caution de la philosophie, qui déclare que même le fou et le méchant usent de la raison en montrant leur folie, mais une raison d'un type particulier.