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Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:

Les Essais - Livre II
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256. « Puisque rien ne peut se faire à partir de rien, Dieu n'a pu construire le monde sans matériau341. » Nous aurait-il pour cela mis en mains les clefs et les ultimes ressorts de sa puissance ? Se serait-il astreint à ne pas dépasser les bornes de notre savoir ? Admettons, ô homme, que tu aies pu observer ici-bas quelque trace de ses interventions : penses-tu qu'il ait employé à cela tout ce dont il est capable, qu'il y ait mis toutes ses conceptions, toutes ses idées ? Tu ne vois que l'ordre et l'organisation de cette petite cave où tu es logé, si toutefois tu les vois ; mais la juridiction de sa divinité est infinie, et s'étend bien au-delà : cette partie n'est rien au regard du Tout.

Tout cela, même avec le ciel, même avec la mer,

N'est rien au regard de la somme des sommes du grand Tout.

[Lucrèce De la Nature VI, 678-79]

 

257. C'est une loi locale que tu allègues, car tu ne connais pas ce qu'est la loi universelle. Occupe-toi de ce qui te regardes, et non de ce qui le regarde Lui : il n'est ni ton confrère, ni ton concitoyen, ni ton compagnon. S'il a pu se faire connaître de toi, ce n'est pas pour se ravaler à ta petitesse, ni pour te permettre de contrôler son pouvoir. Le corps humain ne peut s'élever jusqu'aux nues : cela te concerne. Le Soleil ne s'arrête jamais dans sa course ; les bornes des mers et de la terre ne peuvent se confondre ; l'eau est instable et sans solidité ; un corps solide ne peut traverser un mur sans y faire une brèche ; l'homme ne peut rester en vie dans les flammes, et ne peut être à la fois sur la terre et au ciel, ne peut être physiquement en mille endroits en même temps... C'est à ton intention que Dieu a édicté ces règles : c'est toi qu'elles enchaînent. Il a montré aux chrétiens qu'il les a toutes transgressées quand il l'a voulu. Et en effet, pourquoi donc lui, tout-puissant, aurait-il restreint ses forces dans certaines limites ? Au nom de quoi aurait-il dû renoncer à son privilège ? Ta raison n'a jamais plus de vraisemblance et n'est jamais mieux fondée que quand elle te persuade de la pluralité des mondes :

La terre, le soleil, la lune, la mer, et tout ce qui existe,

Ne sont pas uniques, mais en nombre infini !

[Lucrèce De la Nature II, 1085]

 

258. Les plus fameux esprits du temps passé ont cru cela, et même certains du nôtre, abusés par la vraisemblance que lui confère la raison humaine, d'autant plus que dans ce bâtiment, il n'y a rien qui soit seul et unique, on le voit bien,

Car il n'y a dans l'ensemble des choses rien

Qui naisse unique et unique grandisse,

[Lucrèce De la Nature II, 1077-78]

et comme on voit aussi que toutes les espèces se sont multipliées, il ne semble donc pas vraisemblable que Dieu ait fait cette œuvre seule, sans lui donner de compagnon, et que le matériau de ce projet ait été épuisé entièrement pour ce seul individu.

C'est pourquoi je le répète encore, il y a nécessairement ailleurs

D'autres assemblages de matière semblables à notre monde

Que l'éther embrasse d'une avide étreinte.

[Lucrèce De la Nature II, 1063]

 

259. Et notamment s'il s'agit d'un être animé, ses mouvements rendent cette idée plausible au point que Platon l'affirme, et que plusieurs des nôtres342 le confirment ou n'osent l'infirmer ; ils n'osent pas non plus s'opposer à cette idée ancienne selon laquelle le ciel, les étoiles et les autres éléments du monde sont des créatures composées d'un corps et d'une âme, mortelles du fait de leur composition, mais immortelles par la volonté du Créateur. Mais alors, s'il y a plusieurs mondes, comme Démocrite, Épicure, et presque tous les philosophes l'ont pensé343, savons-nous si les principes et les règles à l'œuvre dans celui-ci s'appliquent aux autres ? Ils ont peut-être un aspect différent et une autre organisation ?

260. Épicure pense qu'il peut en être de semblables et d'autres différents. Nous voyons dans ce monde lui-même une infinité de différences et de variétés entre divers lieux, simplement à cause de la distance qui les sépare. Ni le blé, ni le vin, ni aucun de nos animaux ne se rencontrent, par exemple, dans cette nouvelle partie du monde que nos pères ont découverte : tout y est différent de chez nous. Et dans les temps anciens, voyez comment le raisin de Bacchus et le blé de Cérès étaient inconnus dans bien des pays !

Chapitre 12 (c)

261. Si l'on en croit Pline l'Ancien et Hérodote, il y a en certaines contrées des espèces d'hommes qui ont fort peu de ressemblance avec la nôtre. Il y a des formes métissées et ambiguës, qui tiennent de l'homme et de l'animal. Il est des pays où les hommes naissent sans tête, avec les yeux et la bouche sur la poitrine, d'autres où ils sont tous androgynes ; où ils marchent à quatre pattes ; où ils n'ont qu'un seul œil au front, avec une tête qui ressemble plus à celle d'un chien qu'à la nôtre ; où ils sont à moitié poisson par le bas, et vivent dans l'eau ; où les femmes accouchent au bout de cinq ans, et ne vivent que huit ans ; où ils ont la tête et la peau du front si dure que le fer de l'épée ne peut y mordre et s'y émousse ; où les hommes n'ont pas de barbe. Certains peuples ne connaissent pas le feu344. Chez certains autres, le sperme est noir.

262. Et que dire de ceux qui se changent spontanément en loups, en juments, puis redeviennent des hommes ? Si l'on en croit Plutarque, en une contrée des Indes, il y a des hommes sans bouche, qui se nourrissent de certaines odeurs : parmi nos descriptions, combien y en a-t-il alors de fausses ? S'il peut exister des hommes qui ne sont plus capables de rire, ni peut-être de raisonner ou de vivre en société, alors l'idée que nous nous faisons de nous-mêmes devient, en grande partie, fausse !

263. Et de plus, voyez combien nous connaissons de choses qui combattent ces belles règles que nous avons façonnées pour la nature, et que nous lui avons prescrites ! Et nous prétendrions y assujettir Dieu lui-même ? Que de choses appelons-nous miraculeuses et contre nature ! C'est en fonction de chaque homme et de chaque peuple, à la mesure de son ignorance. Combien trouvons-nous de propriétés occultes et de quintessences ? C'est que selon nous, le cours naturel des choses est celui que peut suivre notre intelligence, et que nous pouvons voir : ce qui est au-delà est monstrueux345, et déréglé. Mais à ce compte-là, pour les plus avisés et les plus habiles, tout sera donc « monstrueux » ! Car leur raison les a persuadés qu'elle n'a elle-même ni base ni fondement, qu'elle ne peut même pas garantir que la neige soit blanche (Anaxagore la disait noire !), pas plus qu'elle ne peut dire s'il y a quelque chose plutôt que rien, s'il y a science ou ignorance — ce que Métrodore de Chio considérait comme impossible pour l'homme. Et même si nous vivons; Euripide se demandait :

La vie que nous vivons est-elle vraiment la vie, ou n'est-ce pas plutôt

Ce que nous appelons la mort qui serait la vie ?

 

Τίς δ᾿οἶδεν εἰ ζῆν τοῡθ᾿ ὃ κέκληται θανεῖν,

Τὸ ζῆν δὲ θνᾐσκειν έστί 346.

[Stobée: Fragments, Sermo, CXIX]

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