La Vie rêvée d'Ernesto G.
- Автор: Guenassia Jean-Michel
- Серия: Epub commercial #18
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: Asohar - TAZ
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «La Vie rêvée d'Ernesto G.». Краткое содержание книги:
– Je suis communiste, c’est certain, malheureusement je n’y connais rien.
– On ne te demande pas de diriger le Parti mais d’être député.
– Je n’ai aucune culture juridique, tu me vois rédiger une loi ?
– Tu n’auras rien à faire d’autre qu’écouter les débats et voter comme les camarades.
– Il va y avoir une campagne électorale, je n’ai pas une minute à y consacrer.
– Écoute, Joseph, c’est une chance exceptionnelle, il y a des milliers de gens qui seraient fiers d’être à ta place et toi, quand ton parti te demande de faire quelque chose pour lui, tu pinailles.
– Je ne suis pas sûr d’être la bonne personne, c’est tout. Et à l’hôpital, avec tout le travail que j’ai, ils risquent de ne pas apprécier mes absences.
– Ils seront ravis, crois-moi. On t’a choisi, Joseph, pour ce que tu es aujourd’hui et pour ton passé, c’est un grand honneur.
– Il faut que j’en parle avec Christine.
– Elle est gentille, je l’aime beaucoup, mais c’est ta décision à toi, elle n’a rien à voir là-dedans. Tu dois accepter, Joseph.
– Ce serait drôle qu’on devienne députés tous les deux, non ?
– J’aurais bien aimé mais j’ai une mission plus importante à accomplir. À toi je peux le dire, je suis chargé de surveiller Jan Masaryk.
– Le ministre des Affaires étrangères !
– Il est anticommuniste, libéral et proaméricain. Je dois l’encadrer. Crois-moi, c’est un travail considérable. Mais ne t’inquiète pas, je t’aiderai.
Joseph appréhendait la réaction de Christine. Il passa au théâtre, assista à la fin de la représentation, heureux de voir qu’elle se débrouillait très bien avec ses deux rôles et en rentrant à pied à la maison, il évoqua la proposition de Pavel. Elle s’immobilisa et son visage s’éclaira.
– Tu vas être député ? s’exclama-t-elle.
– Ce n’est pas encore fait. Il faut être élu.
– Oh, Joseph, je suis si fière de toi.
Elle se jeta à son cou et l’embrassa en le serrant très fort contre elle. À aucun moment, il n’évoqua ses hésitations, au contraire.
– Tu as pris la bonne décision, poursuivit-elle. Et crois-moi, on va gagner.
Joseph ne sut jamais qui lui en avait parlé, mais quelques jours plus tard, le directeur de l’hôpital vint frapper à la porte de son laboratoire pour le féliciter, non il n’y aurait aucun problème pour ses absences pendant la campagne et après son élection non plus, parce que c’était une certitude, il serait élu, tout le monde voterait pour lui dans le quartier. Ses collègues le remplaceraient avec joie.
Ce n’était pas gagné. L’issue était incertaine et il n’y avait aucun moyen de prévoir le résultat, plusieurs formations politiques importantes s’affrontaient. On n’avait qu’un seul indicateur : le nombre de personnes aux meetings. Jamais auparavant on n’avait connu une telle affluence. La foule vibrait, interrompait sans cesse l’orateur pour l’applaudir et hurler « Le peuple au pouvoir ! » Il y avait dans l’air un tel enthousiasme que c’était un bonheur de se laisser porter par cette onde revigorante. Joseph découvrit avec satisfaction qu’il n’était pas le seul à ne rien connaître à la politique. Le Parti les guidait, ils n’avaient qu’à porter ses décisions et à les expliquer.
Fin mars, Joseph assista au VIIIe Congrès du Parti communiste tchécoslovaque, il fut impressionné autant par son organisation impeccable que par le monde qui se pressait pour assister aux débats. Pavel le présenta à Slánský, le secrétaire général du Parti, qui avait l’air de l’apprécier beaucoup, et à Gottwald, le Premier ministre en personne.
– Ah, c’est toi le savant de Pasteur, dit ce dernier. Tu as une circonscription difficile. Il faut te battre, camarade.
– Tu peux me faire confiance, répondit Joseph.
Une matinée entière fut réservée à l’investiture des trois cents candidats. Joseph fut acclamé, Christine en eut les larmes aux yeux.
Pavel ne partageait pas cette certitude euphorisante que leur victoire était inéluctable. En face, chez les socialistes, au Parti populaire ou chez les démocrates, il y avait autant d’affluence aux meetings, peut-être même plus dans certaines régions, et ils criaient aussi fort. Le Parti restait prudent dans ses prévisions : en dessous de trente sièges, ce serait une catastrophe, jusqu’à cinquante, la logique ; autour de soixante-dix : une immense victoire.
Pendant deux mois, toutes les villes furent occupées par une armée en campagne, il fallait quadriller le terrain et en chasser les ennemis. Les incidents entre colleurs d’affiches furent innombrables ; à ce petit jeu, le Parti avait une arme secrète : les camarades du syndicat des métallos étaient des costauds, les autres finirent par renoncer. Les palissades des chantiers et les murs des villes donnaient l’impression que seuls les communistes existaient et avaient des convictions, parlaient de justice, d’espoir et d’avenir. Des millions de tracts furent distribués à chaque carrefour, dans les cafés, sur les marchés, dans les gares, et les passants n’avaient pas intérêt à les refuser ou à les jeter à terre. Les réunions se succédaient dans les usines, les entreprises et les administrations.
Le résultat des élections du 26 mai 46 fut une divine surprise : 114 députés sur 300 ! Avec 40 % des voix, le Parti communiste était, et de loin, la première formation politique du pays. Edvard Beneš, réélu président de la République, demanda à Klement Gottwald de former un gouvernement d’union nationale. Les communistes se virent attribuer neuf des principaux sièges, le ministère des Affaires étrangères leur échappait encore, Jan Masaryk s’accrochait à son fauteuil.
Joseph fut élu dans le quatrième arrondissement de Prague avec un score de 61 % des voix et commença une nouvelle carrière.
Pendant les deux années qui suivirent, Christine n’arrêta pas de travailler. Ce n’étaient jamais des rôles importants mais cela ne lui posait aucun problème ; elle faisait ce qu’elle aimait le plus, être sur une scène, fondue au milieu d’une troupe d’acteurs, répéter et fabriquer un personnage pas à pas, le faire sortir du néant, le construire d’une multitude de détails insignifiants, comme ces tableaux pointillistes où des milliers de taches assemblées finissent par donner la vie. Chaque soir, elle participait à ce mystère constamment renouvelé de la représentation de l’illusion, elle était enfin heureuse, elle jouait et, hormis quelques tatillons, personne ne remarquait son accent. Elle acceptait les tournées en province avec plaisir, découvrait des villes inconnues, des bourgades perdues au fin fond de la Bohême et de la Moravie où rien n’avait bougé depuis le siècle précédent, avec un théâtre municipal immense, un château rococo décati et une bataille oubliée, une archiduchesse d’Autriche, un maréchal d’Empire. Des provinciaux ravis lui faisaient visiter leur brasserie qui faisait la meilleure bière du pays mais, à part eux, personne ne le savait.
Christine ne regrettait pas Alger, elle n’y pensait plus. Elle s’habitua à ce ciel désespérément gris et à son soleil pâlichon.
Avec Tereza, elle adhéra au Conseil des femmes tchécoslovaques qui se battait pour obtenir l’égalité totale avec les hommes et pour harmoniser travail et vie de famille. On l’y accueillit sans problème au nom de l’internationalisme prolétarien. Elle y rencontra des femmes de tous les milieux et de tous les partis. Elle leur expliqua la situation des femmes en France, leur mise sous tutelle, l’interdiction qui leur était faite de gérer leurs biens librement, d’ouvrir un compte en banque ou de demander un passeport sans l’accord de leur mari. Elles étaient toutes d’accord, c’était une chance de vivre en Tchécoslovaquie.