Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #2
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304332
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]». Краткое содержание книги:
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
Complaisamment, Jacques expliqua :
— « Je disais au Pilote que beaucoup d’entre nous ont encore une manière de penser, de sentir, de vouloir le bonheur, qui reste formellement capitaliste… Ne crois-tu pas ? Être révolutionnaire, qu’est-ce que c’est, si ce n’est pas, avant tout, une attitude personnelle, intérieure ? Si ce n’est pas, avant tout, d’avoir fait la révolution en soi-même, de s’être purgé l’esprit des habitudes qu’y a laissées l’ordre ancien ? »
Meynestrel jeta vers lui un coup d’œil rapide. « Purgé », songeait-il, amusé. « Curieux petit Jacques… Si bien désembourgeoisé, c’est vrai… L’esprit purgé des habitudes, oui ! — sauf de la plus foncièrement bourgeoise de toutes ! l’habitude de mettre l’esprit lui-même à la base de tout ! »
Jacques poursuivait :
— « Or, je suis souvent frappé de l’importance, du respect inconscient, que la plupart continuent à porter aux biens matériels… »
Mithœrg, buté, l’interrompit :
— « C’est un peu vraiment facile de faire le reproche du matérialisme au pauvre type qui crève de faim, et qui se révolte, d’abord, pour vouloir manger ! »
— « Bien entendu », coupa Meynestrel.
Jacques concéda aussitôt :
— « Rien n’est plus légitime que cette révolte-là, Mithœrg… Seulement, beaucoup d’entre nous ont l’air de penser que la révolution sera faite le jour où le capitalisme aura été exproprié, et où le prolétariat aura pris sa place… Installer d’autres profiteurs à la place de ceux qu’on aura chassés, ça ne serait pas détruire le capitalisme, ça serait seulement le changer de classe. Et la révolution, ça doit être autre chose que le triomphe d’une classe, fût-elle la plus nombreuse, fût-elle la plus spoliée. Je veux le triomphe d’un ordre général… d’un ordre largement humain, où tous, indistinctement… »
— « Bien entendu », fit Meynestrel.
Mithœrg grogna :
— « Le mal, c’est le profit !… Seul moteur, aujourd’hui, de toute l’activité humaine ! Tant que nous n’aurons pas déraciné du monde cette chose !… »
— « C’est à quoi je voulais en venir », reprit Jacques, « Déraciner… Crois-tu que ce sera facile ? Quand on constate que, même nous, nous ne parvenons pas à extirper de nous cette notion-là ? Même nous, révolutionnaires !… »
Mithœrg, sans doute, pensait de même. Néanmoins, il n’eut pas la bonne foi d’en convenir : il ne pouvait résister plus longtemps à la tentation de blesser son ami. Il dévia la question, en ricanant :
— « Nous, révolutionnaires ? Mais tu n’as jamais été un révolutionnaire, toi ! »
Jacques, dérouté par cette attaque personnelle, se tourna machinalement vers Meynestrel. Mais le Pilote se contentait de sourire ; et ce sourire n’avait rien du réconfort que Jacques cherchait.
— « Quelle mouche te pique ? » balbutia-t-il.
— « Un révolutionnaire », repartit Mithœrg, avec une acrimonie qu’il ne se donnait plus la peine de dissimuler, « c’est un croyant ! Voilà ! Toi, tu es quelqu’un qui réfléchit, un jour, ça, et demain, ça… Tu es quelqu’un qui a des opinions, tu n’es pas quelqu’un qui a une croyance !… La croyance, c’est une grâce ! Elle n’est pas pour toi, Camm’rad ! Tu ne l’as pas, jamais tu ne l’auras… Non, non ! Je te connais bien ! Ce qui te plaît, à toi, c’est de balancer d’abord d’un côté, et ensuite d’un autre… Comme le bourgeois, sur son sofa, avec sa pipe, qui joue, bien tranquille, avec le contre et avec le pour ! Et il est tout content de sa finesse, et il balance sur le sofa ! Toi, tout pareil, Camm’rad ! Tu cherches, tu doutes, tu rationalises, tu frappes ton nez à droite, à gauche, sur les contradictions, que tu fabriques du lever jusqu’au coucher ! Et tu es content de ta finesse !… Pas de croyance !… » cria-t-il. Il s’était rapproché de Meynestrel : « N’est-ce pas, Pilote ? Alors il ne doit pas dire : “Nous, révolutionnaires” ! »
Meynestrel eut un nouveau sourire, bref, impénétrable.
— « Quoi ? Qu’est-ce que tu me reproches, Mithœrg ? » hasarda Jacques, de plus en plus désorienté. « De n’être pas un sectaire ? Non. » (Son embarras tournait peu à peu à la colère, et ce glissement ne s’opérait pas sans lui causer une sensation de plaisir.) Il ajouta sèchement : « Je regrette. Je viens justement de m’expliquer là-dessus avec le Pilote. Je t’avoue que je n’ai aucune envie de recommencer. »
— « Un dilettante, voilà ce que tu es, Camm’rad ! » reprit Mithœrg avec force. (Comme toujours lorsque la passion l’entraînait, une intempestive abondance de salive le faisait bredouiller.) « Un dilettante rationaliste ! Je pense : un protestant ! Tout à fait un protestant ! Le libre esprit d’examiner, le libre jugement de conscience, et cætera… Tu es avec nous par la sympathie, oui : mais tu n’es pas avec nous tendu dans un seul but ! Et je pense : Le Parti, il est trop empoisonné par des comme toi ! Par des timides qui hésitent toujours, et qui veulent devenir juges de la doctrine ! On vous laisse aller avec nous. Peut-être on a tort ! Votre manie de discuter rationnellement toutes les choses, elle s’attrape comme une maladie. Et bientôt tout le monde commencera à avoir des doutes, et à balancer à droite, à gauche, au lieu de marcher droit pour la révolution !… Vous êtes capables peut-être, une fois, de faire un acte de héros, individuellement. Mais qu’est-ce que c’est, un acte individuel ? Rien ! Un vrai révolutionnaire, il doit accepter qu’il n’est pas un héros. Il doit accepter d’être un quelqu’un perdu dans la communauté. Il doit accepter d’être rien du tout ! Il doit attendre, en patience, le signal donné à tous ; et seulement alors, il se lève pour marcher avec tous… Ach, toi, philosophe, tu peux trouver cette obédience-là méprisable pour un cerveau comme le tien. Mais je dis : pour cette obédience-là, il faut avoir une âme plus forte, oui, plus fidèle, plus haute, que pour être un dilettante rationaliste ! Et, cette force-là, c’est seulement la croyance qui la donne ! Et, le vrai révolutionnaire, il a cette force, parce qu’il a la croyance, parce qu’il est tout entier croyance, sans discussion !… Oui, mon Camm’rad ! Et tu peux regarder le Pilote. Il ne dit rien, mais je sais qu’il pense avec moi… »
À ce moment, Paterson passa comme une flèche entre Mithœrg et Jacques :
— « Écoutez donc ! Qu’est-ce qu’on crie ? »
— « Qu’est-ce qu’il y a ? » dit Meynestrel, en se retournant vers Alfreda.
Ils avaient traversé la Promenade et débouchaient dans la rue Candolle. Trois vendeurs de journaux, venant vers eux, zigzaguaient d’un trottoir à l’autre, glapissant à plein gosier :
— « Dernière édition ! Attentat politique en Autriche ! »
Mithœrg eut un sursaut :
— « En Autriche ? »
Paterson s’était étourdiment élancé vers le plus proche des crieurs. Mais il fit demi-tour et revint, la main négligemment enfoncée dans la poche :
— « Je n’ai pas assez de monnaie… », fit-il piteusement. Et il sourit lui-même de cet euphémisme.
Mithœrg, pendant ce temps, avait acheté le journal, et le parcourait des yeux. Tous se groupèrent autour de lui.
— « Unglaublich[7] ! », murmura-t-il, stupéfait.
Il tendit la feuille au Pilote.
Meynestrel la prit, et, de sa voix rapide qui ne trahissait aucune émotion, il lut d’abord la manchette :
— « Ce matin, à Sarajevo, capitale de la Bosnie, province récemment annexée par l’Autriche, l’Archiduc François-Ferdinand, héritier présomptif du trône d’Autriche-Hongrie, et l’Archiduchesse, sa femme, ont été abattus tous deux à coups de revolver au cours d’une cérémonie officielle, par un jeune révolutionnaire bosniaque… »
7
« Incroyable ! »