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Le Suicide français (ESSAIS DOC.) (French Edition)

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Le Suicide français (ESSAIS DOC.) (French Edition)
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Le conflit était inévitable. Pour discipliner et corseter un univers anarchique, les autorités proposèrent de rassembler toutes les radios parisiennes sur le seul émetteur de Romainville, qui appartenait à Télédiffusion de France. On cria au retour du « monopole ». Il n’y avait pas assez de fréquences pour toutes les radios ; le rationnement effrayait les plus petites ; scandalisait les plus grosses. Les choix de la Haute Autorité étaient d’avance contestés, rejetés, délégitimés.

Ceux qui avaient triché – avec leurs émetteurs plus gros qu’autorisés – voulaient rentabiliser leur « investissement » ; ceux qui avaient respecté la loi voulaient être récompensés. Tout le monde était d’avance mécontent.

La force prima le droit.

La force prit le visage juvénile de milliers d’adolescents (100 000 ? 300 000 ?) lancés sur le trottoir par les radios qui avaient le plus à perdre.

Des jeunes gens arpentaient en masse le pavé mythique Châtelet-Bastille-République sans en connaître l’histoire. Nés dans les années 1968, sanglés dans l’uniforme de leur génération – blue-jeans, blousons de cuir, baskets –, ils scandaient des slogans évanescents ; la Liberté, pour laquelle leurs ancêtres étaient morts, était devenue la liberté d’écouter « la meilleure des radios ».

Dalida paradait sur le toit d’une camionnette, faisait le « V » de la victoire. C’est par l’intermédiaire de la chanteuse – qui avait été au premier rang lors de la visite fameuse de Mitterrand au Panthéon en mai 1981 – qu’un jeune avocat qui rêvait de devenir chanteur fit la connaissance de Bertrand Delanoë et d’autres hommes politiques. Par elle aussi que Max Guazzini – c’était le nom de cet avocat – put obtenir de François Mitterrand la suspension des sanctions prises par la Haute Autorité contre NRJ – la radio qu’il avait fondée avec Jean-Paul Baudecroux.

Cette manifestation du 8 décembre fut son chef-d’œuvre. Pourtant, NRJ n’était pas la seule à avoir lancé ses jeunes auditeurs sur le pavé parisien. Dix-sept autres radios avaient elles aussi rameuté pour protester contre la « fermeture des radios libres ». Mais Max Guazzini et ses amis publicitaires avaient eu l’idée ingénieuse d’afficher partout des panneaux NRJ sur le chemin du défilé. Des animateurs de la station scandaient « N-R-J », aussitôt imités avec une fougue juvénile par des milliers de manifestants dociles. Un hold-up, une usurpation médiatique à la manière de celle de SOS Racisme avec la marche des Beurs ! Ces années-là favorisaient les escrocs médiatiques, l’esbroufe publicitaire, la forme sur le fond.

Le président Mitterrand ne résista pas longtemps. Après la loi sur l’école publique et celle sur la presse, il ne souhaitait pas soigner son profil « liberticide ». La Haute Autorité entérina les choix élyséens.

À partir de cette manifestation de force, l’État se le tint pour dit ; il accepta sa défaite. Les radios libres devinrent des radios commerciales, avant tout soucieuses du confort d’écoute et de la satisfaction de leurs annonceurs. Des études marketing fidélisèrent les auditeurs par générations et goûts musicaux. Les animateurs devinrent le plus souvent de discrets presse-bouton de musiques présélectionnées par ordinateur en fonction de données commerciales. De grands groupes se constituèrent. NRJ devint le rival des périphériques RTL et Europe 1. Les banques financèrent, les publicitaires démarchèrent. Le ton scatologique, scandaleux des débuts, devint un style banalisé sur de nombreuses antennes, un appât à jeunes auditeurs, intouchable au nom de la « liberté ».

Les parvenus du show-biz et de la publicité avaient vaincu la vieille gauche colbertiste et collet monté. La démagogie jeuniste de cette dernière s’était retournée contre elle. Le marché l’avait vaincue en retournant la Liberté et la Jeunesse dont elle se croyait dépositaire pour l’éternité. Les esprits les plus fins ont deviné alors que les revendications hédonistes, individualistes, émancipatrices, progressistes, au nom de la Liberté, serviront toujours in fine la puissance du marché, de l’argent, du « business ». Les libéraux et les libertaires étaient bien frères ennemis mais jumeaux, deux faces d’une même pièce. Ils grandiraient et domineraient ensemble.

1.

Verso, 1990.

2.

Claude Barzotti, « Le Rital », 1983.

3.

Pierre Milza,

Voyage en Ritalie

, Payot, 2004.

1985

19 octobre 1985

Et le CRIF tua Napoléon

L’événement passa inaperçu. À l’époque, la presse était emplie des déboires des faux époux Turenge, de Charles Hernu et du sabotage du Rainbow Warrior. Pourtant, ce dîner qui se tint le 19 octobre 1985 au Sénat, devant environ deux cents convives et trois dizaines de journalistes, était une grande première. Le président du CRIF, Théo Klein, en avait pris l’initiative, et le Premier ministre, Laurent Fabius, avait accepté l’invitation. Aucun des protagonistes n’en comprit sur le moment le sens profond. Au fil des années, le dîner annuel du CRIF devint un moment phare de la vie politique, médiatique, mondaine. Les ministres, les chefs de l’opposition, des ambassadeurs européens et même de pays arabes, les vedettes du show-biz et du journalisme, jusqu’au président de la République, à partir de l’élection de Nicolas Sarkozy, s’y précipitèrent. Le dîner du CRIF serait l’endroit où il faut être. Un modèle. Ou un anti modèle. On s’y rencontrait, s’y congratulait, s’y félicitait. On faisait de grands discours. On condamnait l’antisémitisme. On y défendait vigoureusement Israël. On y mettait à l’index les ennemis de la démocratie, les « antisémites » (Front national) et les « antisionistes » (verts et communistes), dans le même sac d’opprobre.

Certaines années, le dîner du CRIF prit des allures de tribunal suprême où était jugée et condamnée la « politique arabe de la France ». Le 12 février 2005, le président du CRIF, Roger Cukierman, suscita même des réactions outragées de nombreuses personnalités juives, lorsqu’il expliqua que la politique étrangère de la France était « incompatible » avec la politique intérieure de lutte contre l’antisémitisme : « La politique étrangère de la France est souvent ressentie comme identifiant l’Amérique et Israël, le sionisme et l’impérialisme, le mondialisme et l’oppression. Qu’elle soit voulue ou non par nos diplomates, cette confusion est bien réelle dans l’opinion publique, et alimente des amalgames dont les Juifs subissent les effets néfastes […]. J’ai réalisé combien la politique étrangère de la France était importante. Au point de fragiliser la lutte contre l’antisémitisme […]. Pourquoi avoir fait, en France, des funérailles aussi grandioses à Yasser Arafat ? […] Année après année, au risque de vous lasser, nous disons qu’il serait juste d’accueillir Israël dans la Francophonie, alors que 20 % de sa population pratique encore notre langue […]. Israël est, parmi les 192 États de cette planète, le seul pays dont on ne reconnaisse pas la capitale. Ce refus dure depuis cinquante-six ans. Quelle raison justifie que Jérusalem ne puisse être considérée comme la capitale du seul État juif du monde ? »

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