Le Suicide français (ESSAIS DOC.) (French Edition)
- Автор: Земмур Эрик
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Albin Michel
- Жанр: Публицистика
Электронная книга - «Le Suicide français (ESSAIS DOC.) (French Edition)». Краткое содержание книги:
Le peuple des ouvriers et employés était assimilé à la lie de l’humanité, franchouillards xénophobes au front bas, benêts racistes, alcooliques misogynes ridiculisés dans les sketchs innombrables des Deschiens ou des Guignols de l’info. L’arrogance parisianiste des animateurs ressuscitait cette « cascade de mépris » qui fut la marque de la société d’Ancien Régime.
Canal+ devint ainsi la seule chaîne de télévision au monde qui s’engraissait en crachant sur son public. Échappaient au mépris généralisé les enfants de l’immigration arabo-africaine, dont on exaltait sans se lasser la liberté, la créativité, la drôlerie, la truculence. Jamel Debbouze et ses épigones furent couverts d’or et de louanges par des courtisans énamourés qui érigèrent leur sabir à la syntaxe aussi pauvre que la réflexion en horizon intellectuel indépassable d’un multiculturisme conquérant. Aux yeux de cette pseudo-élite servile, l’Arabe reprenait le rôle traditionnel de sauveur étranger d’une populace française avachie et méprisée, qu’avaient tenu dans le passé l’Américain, le Soviétique, l’Allemand, l’Anglais, l’Espagnol ou l’Italien. On se croyait revenu aux pires heures de la guerre de Cent Ans : des Bourguignons vendus à l’Empire, arrogants et dorés sur tranche, menaient une guerre inexpiable – des mots, des images, des idées – à un pauvre peuple d’Armagnacs fidèles à la vieille France qu’ils attiraient dans leurs filets (foot et porno) pour mieux les couvrir de leur mépris de fer. Canal+ devint la chaîne de Hollywood et de la banlieue, tenant la « mondialisation » par les deux bouts ; la chaîne qui concrétisait médiatiquement l’alliance des libéraux et des libertaires. La chaîne de la langue anglaise et du langage « zyva » ; la chaîne de la haine de soi, de la haine de l’Histoire de France, de la haine de la France ; la chaîne de la déconstruction du roman national inaugurée par les intellectuels des années 1960 ; l’expression du mépris des métropoles mondialisées envers le peuple.
Canal+ se révéla l’arme de destruction massive qu’attendait la génération soixante-huitarde. Ses élites gauchistes, trotskistes, maoïstes, avaient, en 1981, conclu un compromis historique avec François Mitterrand qu’elles avaient longtemps mésestimé, voire méprisé ; devenu le souverain, celui-ci leur léguait un magnifique outil d’endoctrinement dont elles n’avaient pas rêvé.
Personne n’avait bien compris le cadeau qu’il leur faisait, pas même lui. Lorsque, à la fin de 1982, André Rousselet quittait l’Élysée pour diriger Havas – et les médias français encore centralisés –, il transférait dans son nouveau bureau l’« interministériel » qui lui permettait de régenter par téléphone l’appareil d’État comme s’il était encore resté auprès du président. Rousselet découvrit le projet Canal+ dans les cartons de la maison, auprès d’un de ses nouveaux collaborateurs, Léo Scheer. Le futur éditeur était revenu d’un voyage aux États-Unis, en 1974, convaincu que le démantèlement du monopole d’AT&T, les vieux PTT américains (surnommés Mamy Bell), ouvrait une ère nouvelle. Cet ancien militant trotskiste, adhérent dans sa prime jeunesse au Bund, le mouvement socialiste des Juifs polonais, proche des situationnistes et des maîtres de la « déconstruction » (Deleuze, Guattari), s’était converti à un libéralisme modéré inspiré de Montesquieu. Il est amusant de constater que cette formation idéologique de haut parage chez le concepteur originel de Canal+ se retrouverait à l’antenne, mais dégradée en mélange libéral-libertaire post-soixante-huitard. Pendant des mois, les services du ministère de la Culture de Jack Lang furent convaincus que Havas préparait une chaîne culturelle de haut standing, une sorte d’Arte à péage. Ils furent désappointés par le projet final imposé par Rousselet grâce au soutien du président Mitterrand. Ils n’auront pas tout perdu.
L’État mettait le cinéma français et son efficace mécanique colbertiste et protectionniste – ce qu’il ne fit pour aucun secteur économique, même pas l’agriculture – dans les mains de Canal+ pour forger, dans la tradition nationale (imbrication du public et du privé, loi du marché et injonctions réglementaires, bons sentiments et clientélisme), un Hollywood français et même européen.
Le camp du bien avait érigé son temple où le nouveau culte serait glorieusement célébré.
8 décembre 1984
Le jour où NRJ fit plier l’État
Depuis des lustres, la France subit l’influence de l’Italie : Machiavel, la Joconde, les châteaux de la Renaissance, Mazarin, la musique de Lulli, le fascisme. Et le cinéma des années 1970. En ce temps-là, tandis que les Français admiraient dans les salles obscures la faconde subtile des Vittorio Gassmann et Marcello Mastroianni, et la beauté lascive d’Ornella Muti et de Monica Vitti, les Italiens écoutaient la radio. Des stations innombrables, quand les auditeurs français étaient condamnés au monopole de France Inter, à peine ébréché par les périphériques, RTL et Europe 1. Un flou constitutionnel avait permis cette émergence ; la faiblesse congénitale de l’État italien avait fait le reste. La liberté tournait à la foire d’empoigne ; la foire d’empoigne à l’anarchie. La mouvance d’extrême gauche, libertaire, celle du parti radical de Marco Panella et Emma Bonino, était aux premières loges, jadis proche de Toni Negri et des Brigades rouges, dont elle finirait par s’éloigner, horrifiée par les massacres que ces dernières n’hésiteront pas à légitimer ou à commettre.
Les gauchistes, écologistes, anars français sont leurs petits frères, empêchés de grandir par la répression du pouvoir gaullo-giscardien, et l’efficacité du travail policier de Raymond Marcellin. Les Français rêvent eux aussi de « radios libres » ; ils achètent à leurs aînés transalpins les émetteurs dont ils n’ont plus l’usage, emportés qu’ils sont dans une course effrénée à la taille. Aussitôt vendus et installés, les émetteurs sont saisis par la police française ; mais certains des futurs patrons de la bande FM font là leurs premières armes… et leurs premiers bénéfices.
Pendant la campagne présidentielle de 1981, François Mitterrand y a vu une cause facile à endosser pour séduire l’électorat juvénile ; il est venu à Radio-Riposte, soutenant les « pirates ». Après son accession au pouvoir, il a tenu sa promesse ; mais la loi de novembre 1981 a interdit le financement des nouvelles radios par la publicité. Les notables socialistes avaient bien l’intention de conserver entre leurs mains de petites radios locales qu’ils feraient (sur)vivre à coups de subventions, à la manière des associations sur lesquelles ils répandaient leurs bienfaits intéressés. Le Premier ministre, Pierre Mauroy, maire de Lille, tonnait sans cesse contre « les radios fric » ; le ministre de l’Intérieur Gaston Defferre, maire de Marseille, protégeait la presse régionale et ses plantureux bénéfices publicitaires. À l’Élysée, le conseiller Régis Debray était hanté par le coup d’État de 1973 contre Salvador Allende au Chili, où les radios privées catholiques avaient rameuté et soutenu les camionneurs en grève.
Comme en Italie, la mouvance anarchique, libertaire, antimilitariste s’était jetée goulûment sur ce nouvel instrument pour pérenniser les révoltes des années 1970. Certaines radios recréaient à l’antenne, et hors antenne, l’ambiance échevelée des communautés hippies ; les drogues circulaient, les blagues scatologiques se multipliaient ; la liberté sexuelle confinait à la pornographie. Les auditeurs se pressaient ; mais les riverains se plaignaient. L’État socialiste avait fini l’année précédente par faire un exemple en démantelant les studios de Carbone 14, « la radio qui vous encule par les oreilles ». Le rock régnait en maître incontesté sur une bande FM où chacun voulait manger le voisin, et où chacun finissait par brouiller chacun. Le modèle italien – la course anarchique aux émetteurs toujours plus gros pour écraser la concurrence – avait passé les Alpes. Le pouvoir socialiste crut habile de se dissimuler derrière un organisme parapublic, la Haute Autorité, à qui elle accorda un pouvoir réglementaire d’attribution des fréquences et de sanctions des contrevenants. Mais personne ne fut dupe. Le faux nez se vit.