tant que la terre durera - tome 3
- Автор: Труайя Анри
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: tome 3
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «tant que la terre durera - tome 3». Краткое содержание книги:
— Que faire ? dit-elle à voix basse.
Tout à coup, une pensée rapide et forte entra dans sa tête, et elle se sentit mieux. Elle se plaignait. Or, c’était lui, d’abord, qu’il fallait plaindre. Car elle, Svétlana, ne valait pas grand-chose. Une orpheline grise et pieuse, comme il y en avait tant. Mais Volodia était un homme beau, intelligent, riche, cultivé. Et voici que, parce qu’elle répugnait au sacrifice de son corps, cet être merveilleux sombrait dans l’hérésie et la négation. Avait-elle le droit de fonder son propre salut sur le désespoir d’un autre ? Elle n’ignorait pas qu’après lui avoir cédé elle n’oserait plus le regarder en face, qu’elle fuirait les églises et tremblerait au passage des prêtres. Mais la certitude même des peines qui l’attendaient devait la fortifier dans sa décision. Plus l’offrande était coûteuse et plus elle était aimable à Dieu. « Je donne ma vie, disait le doux saint Jean. Personne ne me l’ôte, mais je la donne de moi-même. » Elle donnerait sa vie. Elle accepterait la souillure, pour que Volodia redevînt lui-même. Et nul ne comprendrait son sacrifice. On dirait : « C’est une créature sans principes. Voilà tout. » Mais Dieu saurait dans quel esprit elle s’était immolée. Et cela seul importait.
Svétlana se signa et toucha du front le plancher frais de la chambre. Puis, elle s’habilla rapidement sans allumer sa lampe. Il faisait sombre encore, lorsqu’elle descendit dans la rue. La pluie s’était arrêtée, évaporée hors d’un paysage tiède et calme. Les sentinelles dormaient debout devant les édifices publics. Quelques ombres louches rasaient les murs. Au ciel de velours bleu, mouraient les dernières étoiles. Des oiseaux s’éveillaient dans les feuillages des jardins. À l’église, les matines étaient déjà commencées.
Svétlana assista à l’office et se rendit ensuite chez la faiseuse d’hosties, qui habitait une petite maison enclose dans l’enceinte curiale. La faiseuse d’hosties, Pulchérie Ivanovna, était la conseillère intime de Svétlana. Souvent, la jeune fille allait bavarder avec elle avant de rencontrer Volodia. Veuve d’un diacre, Pulchérie Ivanovna était employée, depuis dix ans, à la préparation des hosties, et vivait là, tout contre l’église, dans le parfum de l’encens et de la pâte fermentée. Sa chambre minuscule était tapissée d’icônes, hérissée de rameaux. Sur le couvre-lit, sur les carpettes de l’entrée, et même sur la nappe, étaient brodées des croix et des abeilles. Une étagère supportait des œufs de Pâques en porcelaine rose et bleue, et quelques livres d’où pendaient de longs signets de soie. Pulchérie Ivanovna connaissait les chagrins de Svétlana, bien que Svétlana ne lui eût jamais confessé leur nature exacte. Par pudeur, la jeune fille usait de métaphores et de soupirs pour exprimer sa pensée. Elle ne parlait pas de ses entrevues avec Volodia. Elle disait : « Le trouble est en moi… » Ou : « Cette nuit encore, j’ai pleuré, et la Sainte Vierge m’est apparue. » Rien de plus. Mais les conseils que Pulchérie Ivanovna prodiguait à Svétlana témoignaient d’une étrange perspicacité. Ce matin-là, en apercevant Svétlana sur le seuil de sa porte, elle poussa un petit cri d’oiseau et signa les quatre coins de la pièce :
— Je ne t’attendais pas si tôt, ma colombe. N’as-tu pas quelque chagrin qui t’incite à courir la nuit ? Ne me dis rien. Assieds-toi. Le thé est prêt.
Elles prirent le thé avec des hosties toutes fraîches, fleurant bon la levure. Svétlana se détendait, oubliait un peu les affres de la veille.
— Il fait bon chez vous. Je ne pouvais plus rester dans ma chambre. Des idées sombres ne me laissaient pas en repos.
Pulchérie Ivanovna jeta un coup d’œil sur la liste des intercesseurs placardée près de la fenêtre.
— Le bienheureux Néphonte chassera les démons, dit-elle rapidement. Saint Cyprien, prêtre et martyr, et sainte Justine dénoueront les maléfices. Fais dire un office à leur intention.
— Ce ne sont pas des maléfices, murmura la jeune fille. On m’ordonne un sacrifice, et c’est difficile.
— Qui t’ordonne ce sacrifice ?
— Je ne sais pas, dit-elle après une courte hésitation.
— Dieu ou le diable ? demanda Pulchérie Ivanovna en mâchant vigoureusement un morceau d’hostie. Ça, il faut le savoir. Autrement, on est perdu.
Elle se fourra un fragment de sucre en bouche, versa du thé dans sa soucoupe et le lapa lentement, en plissant ses petits yeux de pie. Puis, elle reposa la soucoupe, soupira et reprit d’une voix basse :
— Quelquefois, le diable prend des apparences trompeuses. Ainsi, mon défunt me dit un jour : « J’ai vu saint Michel archange en rêve, et il m’a commandé de recueillir au foyer le premier orphelin que je rencontrerais en ville, car cet enfant-là, si je l’adoptais, deviendrait général. » Déjà, il s’apprêtait à sortir dans la rue. « Attends, lui dis-je, comment était-il ton saint Michel ? – Eh bien, répondit-il, très grand, très beau, avec des lumières autour de la tête et une épée flamboyante. – Avait-il des ailes au moins ? » lui demandai-je. Et le voilà qui se frappe le front du plat de la main et s’écrie : « Ma foi non, il n’avait pas d’ailes ! » De la sorte nous fut révélée la supercherie du Malin. Toujours, il essaie de prendre un visage chrétien pour abuser les braves gens, mais toujours aussi, par un détail, il se démasque. Qu’as-tu vu en rêve ?
— Je n’ai rien vu en rêve, dit Svétlana. C’est une voix intérieure qui m’a commandé d’agir et d’accepter la honte.
Pulchérie Ivanovna gratta du bout des doigts son menton moussu.
— Oui, oui, oui, dit-elle. Je vois ce que c’est. « Il n’est pas bon que l’homme soit seul, je lui ferai une aide semblable à lui », est-il proclamé dans la Genèse. Et aussi : « L’homme quittera son père et sa mère, et il s’attachera à sa femme et, à eux deux, ils ne seront qu’une seule chair. » Depuis que cela a été écrit, toutes les voix intérieures que nous entendons, nous autres femmes, sont des voix d’hommes. C’est comme ça.
— Je ne peux pas l’épouser, murmura Svétlana en baissant la tête.
— « Que le mariage soit honoré et le lit nuptial sans souillure », dit Pulchérie Ivanovna sentencieusement. Et pourquoi donc, ma colombe, ne pourrais-tu pas l’épouser ?
— Je ne peux pas, c’est tout, gémit Svétlana.
— Alors, que comptes-tu faire ?
Il y eut un silence.
— Sainte Thomaïde protège les filles de la luxure, dit Pulchérie Ivanovna. J’ai là une image en plomb de sainte Thomaïde. Veux-tu la prendre ?
Elle fourragea dans le tiroir d’une commode et tendit à Svétlana une médaille grossière, barbouillée d’or et de bleu.
— Merci, dit Svétlana en glissant la médaille dans son réticule.
— Ce n’est pas tout, reprit la faiseuse d’hosties. Aujourd’hui même, après la messe, nous irons voir le père Zaccharie. Il est de bon conseil. Il t’exorcisera.