tant que la terre durera - tome 3
- Автор: Труайя Анри
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: tome 3
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «tant que la terre durera - tome 3». Краткое содержание книги:
Tout de même, pour l’acquit de sa conscience, il se rendit chez un peintre d’icônes, se renseigna sur les prix, discuta, marchanda, et finit par passer une commande, avec l’espoir que cette œuvre pie lui vaudrait la bienveillance du Ciel. Le lendemain matin, il offrait à Svétlana de l’accompagner chez le peintre. Il tenait essentiellement à ce qu’elle vît la maquette passe-partout que l’artiste reproduirait ensuite sur une planche de bois, avec ornements d’argent et de pierreries pour le manteau. Après tout, manquer une messe pour commander une icône ne représentait pas un péché bien grave. Ce n’était pas comme de déserter l’église pour flâner dans les magasins. Dieu et ses saints ne perdraient rien dans l’affaire. Volodia affirmait que mère Alexandrine elle-même n’eût pas reproché à Svétlana cette petite entorse à la règle chrétienne.
Svétlana, qui avait fort envie de voir l’artiste au travail, finit par accepter l’invitation de Volodia. Il fut décidé qu’il viendrait la prendre, le jour suivant, dès huit heures du matin, à la porte du square, et la ramènerait à neuf heures chez les Danoff car Marie Ossipovna exigeait la présence de sa demoiselle de compagnie pendant le petit déjeuner. Pour éblouir la jeune fille, Volodia résolut de la conduire chez le peintre dans l’automobile qu’il avait achetée au nom des Comptoirs Danoff, et qu’il conduisait lui-même. D’avance, il savourait l’étonnement de Svétlana devant cette mécanique vrombissante.
Le lendemain, dès sept heures et demie, Volodia était au volant. La journée était ensoleillée, poudreuse. La voiture pétaradait victorieusement à travers les rues, effrayait les attelages des fiacres, attirait aux fenêtres des femmes de chambre décoiffées. Volodia se sentait invincible, parce que le ciel était pur et que le landaulet à carrosserie cannée, bleue et jaune, roulait aisément en rasant les trottoirs. Il sifflotait. Mais, subitement, une tête de cheval surgit en travers de la route, l’automobile fit une embardée, un bec de gaz s’inclina, quelqu’un cria, et Volodia reçut un choc sur le crâne. Il eut le temps d’apercevoir des visages inconnus, des toits verts, des façades roses. Il pensa encore que le rendez-vous était manqué, qu’il avait mal, qu’il était mort, que l’auto des Comptoirs Danoff était abîmée. Puis, il ferma les yeux et se désintéressa de la vie.
Lorsqu’il revint à lui, il était couché dans son lit, et une odeur médicinale empestait la chambre. Le docteur, assis devant un bureau, rédigeait son ordonnance. Michel et Tania, debout près de la fenêtre, parlaient à voix basse, comme au chevet d’un mourant.
— Qu’est-ce que j’ai ? dit Volodia d’une voix faible.
Les trois visages se tournèrent vers lui. Et, comme Tania souriait en rajustant sa voilette, Volodia comprit qu’il était sauvé. Le docteur voulut bien renseigner son malade. Un accident banal, en somme. Pour éviter un fiacre qui débouchait d’une rue transversale, Volodia avait donné un coup de volant, heurté un réverbère. Sa tête avait porté contre le pare-brise. Des éclats de verre avaient entamé le cuir chevelu. Mais les blessures étaient superficielles. Le docteur n’avait recousu qu’une plaie. Dans quatre jours, au plus, Volodia pourrait reprendre une existence normale.
— Je n’ai rien au visage ? demanda Volodia avec inquiétude.
On lui présenta une glace. Non, le visage n’avait pas souffert. Volodia poussa un soupir de soulagement. Le miroir lui renvoyait l’image d’un garçon pâle, fatigué, coiffé d’un turban de bandages, mais point désagréable à voir. Dans cette face exsangue, les yeux prenaient une belle valeur, verts et profonds, un peu bridés, un peu faux.
D’une main hésitante, Volodia lissa sa moustache. Puis il dit :
— Passez-moi les mains à l’eau de Cologne et appelez un coiffeur pour me raser.
— Vous songez au coiffeur ? C’est bon signe ! dit le docteur.
— Peut-on être coquet à ce point ? s’écria Tania.
Volodia souriait à sa chambre quiète, au rayon de soleil qui faisait miroiter les pendeloques du lustre, aux meubles familiers, à la vie. En même temps, une sournoise envie de vomir lui travaillait le ventre. Des élancements de feu filaient d’une oreille à l’autre. Ses mains étaient faibles, légères. Il laissa retomber sa tête sur l’oreiller et s’endormit en pensant à Svétlana qui était si malheureuse.
Le lendemain, il voulut se lever, car il se sentait mieux, mais le docteur lui ordonna de garder le lit et de refuser les visites. Le valet de chambre, Youri, faisait la police dans le vestibule. À travers les portes closes, Volodia entendait un murmure de voix :
— Monsieur se porte mieux… Monsieur sera très touché… Dans une semaine, au plus tard…
Autour du lit, s’amoncelaient des boîtes de chocolat, des bouquets de fleurs, des livres et des cartes de visite. Volodia était fier de l’intérêt que lui portaient ses amis. Il reposait comme un jeune dieu, parmi les offrandes variées des fidèles. Et il était bien forcé de croire qu’il méritait ce culte, et que sa perte eût affligé tout Moscou et une partie de Saint-Pétersbourg. Même, en y réfléchissant bien, il ne regrettait pas sa mésaventure. Cet accident d’automobile lui conférait un certain prestige. Il devenait, en quelque sorte, un héros du sport moderne, un martyr du progrès mécanique. Peut-être parlerait-on de lui dans un journal, à la chronique des événements mondains ? Les bouquets de lilas embaumaient la chambre. Aux murs, tendus d’un tissu mauve, moiré, des estampes japonaises, encadrées de bambou, alternaient avec des photographies de femmes, aux épaules nues, aux regards glissants. Sur le sofa, traînaient des coussins multicolores, où étaient brodés des ibis roses et des oiseaux de paradis. Volodia songea qu’il aurait dû supprimer les photos de toutes ces femmes, puisqu’il était amoureux de Svétlana. Mais que mettre à la place ? D’autres tableaux ? D’autres photos ? Chaque fois qu’il pensait à Svétlana, son cœur se serrait de pitié. Il l’imaginait, assise sur le banc du square, si impatiente, menue. Savait-elle seulement qu’il avait failli mourir dans un accident ? Dès ce soir, il lui écrirait une lettre.
Un coup de sonnette arrêta son inspiration. Le valet de chambre marchait pesamment dans le vestibule. Puis, il y eut des bruits de voix, une bousculade, et la porte s’ouvrit en coup de vent.