tant que la terre durera - tome 3
- Автор: Труайя Анри
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: tome 3
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «tant que la terre durera - tome 3». Краткое содержание книги:
Arrivé au bord de la rivière, il s’assit sur la berge ombragée et se déshabilla promptement. Le reflet du soleil dansait sur l’eau comme un plat d’étain bosselé. Un courant faible remuait des chevelures d’herbes brunes. De l’autre côté, une rangée de roseaux aux quenouilles fleuries se balançaient en craquant. Kisiakoff se mit nu, s’étira, claqua du plat de la main ses hanches grasses et légèrement velues. La sueur coulait dans sa barbe et le long de ses bras. Un parfum de transpiration se mêlait à l’odeur de la vase fraîche. Des mouches tournoyaient, se posaient sur la peau humide. Kisiakoff se signa, grogna : « Brr ! » et descendit dans l’eau à mi-corps.
« Sainte Mère de Dieu, que la fraîcheur est douce à l’homme », disait-il en se frictionnant le torse énergiquement.
Puis il s’assit à croupetons, immergea sa tête, se redressa, ruisselant, aveuglé, cracha, toussa, secoua sa barbe lourde. Une tanche lui frôla le jarret d’un coup de queue. Il partit d’un éclat de rire et plongea la main dans la vase gluante du bord. Quelque chose d’agile et de dur évitait ses doigts. Une écrevisse ? Kisiakoff devint rêveur. Il eût aimé rester là longtemps, tout nu, tout seul, parmi les bêtes et les herbes, dans le soleil et dans le vent, sans songer à rien ; jusqu’à ce que ses pieds prissent racine dans le lit du ruisseau, et que son front rejoignît les nuages du ciel, et que ses mains se chargeassent de feuilles, et qu’une sève âcre et nourricière coulât dans ses veines à la place du sang ; jusqu’à ce que Dieu l’autorisât à changer de règne ; jusqu’à ce que Dieu se détournât de lui et oubliât son nom. Un arbre. Une pierre plate. Tout, mais pas un homme. Tout mais pas Kisiakoff, avec Olga Lvovna en train de mourir dans la maison silencieuse. En vérité, il ne pouvait s’accoutumer à l’idée de cette mort. Lorsqu’il réfléchissait à la maladie d’Olga Lvovna, il avait l’impression qu’une injustice flagrante avait été commise à son égard. Pour la première fois, il n’était pas d’accord avec Dieu. Non qu’il aimât profondément sa compagne. Mais elle faisait partie de son bien. Sa disparition laisserait un trou. Et il avait autre chose à faire que s’occuper à boucher les trous.
« Ce docteur est un âne, dit-il. Elle ne mourra pas. Elle n’a pas le droit. »
Que deviendrait-il, si elle mourait ? Il s’était habitué à la voir trotter, noire et active, dans les couloirs de la maison. Les soins dont elle l’entourait, l’amour servile qu’elle lui dédiait, étaient indispensables à sa félicité quotidienne. Indispensables aussi la voix aiguë d’Olga Lvovna, ses manies, ses malaises, l’odeur vinaigrée de son linge, ses jalousies sournoises, sa laideur de vieux pitre battu. Il avait besoin de tout cela pour vivre. Et voici qu’elle prétendait l’en priver. Rageusement, il amassa de l’eau dans ses mains unies en cuvette et s’en aspergea le visage, une fois, deux fois. Devant lui, dans la rivière lente, oscillait le reflet d’un gros homme pâle, ballonné, à la barbe hirsute et aux jambes grêles. Sur la berge opposée, les roseaux frémirent, une tête de gamin apparut.
— Veux-tu t’en aller ! cria Kisiakoff.
— Si vous cherchez des écrevisses, il faut aller plus loin, dit l’autre.
Kisiakoff arracha un caillou au fond de la rivière et le lança dans la direction de l’enfant.
— Manqué ! Manqué ! dit le gamin.
Puis, il s’en alla. Cependant, au loin, une voix de femme appelait :
— I-o-nytch, I-o-nytch !
C’était la mère, sans doute. Ou la sœur. Si elle venait par ici, à la recherche de son Ionytch, elle serait troublée. Kisiakoff rit, bomba le torse, lissa sa barbe d’un pouce négligent. Puis, il se dit qu’il n’avait pas le droit de songer à l’amour, alors qu’Olga Lvovna agonisait dans son lit. Pourtant, il faudrait bien la remplacer, un jour. Et le plus tôt serait le mieux. Il se gratta la nuque. Une autre ? Le choix était facile, avec toutes les filles qu’il employait au service de la maison et du domaine. Certaines étaient jolies. Mais il serait obligé, avec elles, d’adopter de nouvelles habitudes. Chaque femme avait sa façon de soigner l’homme, de préparer les cornichons, de marcher, de chanter, de dormir. Quand on changeait de femme, on changeait d’existence. Or, Kisiakoff éprouvait une immense paresse à l’idée de modifier son régime de vie. En mourant, Olga Lvovna le contraignait à quitter une chaude tanière de souvenirs et de coutumes. N’avait été cette horreur du dérangement, il eût accepté sans colère la disparition de sa vieille amie.
— Je n’ai plus l’âge, je n’ai plus l’âge, murmurait-il en remuant ses orteils pour troubler l’eau de la rivière.
La voix se rapprochait :
— Ionytch ! Où es-tu, sacripant ?
Kisiakoff fut secoué par un rire muet et s’accroupit au fond de la rivière, sur un caillou. Sa tête et sa barbe flottaient seules à la surface de l’eau. Des frissons glacés lui chatouillaient la plante des pieds et le derrière. Une bulle monta le long de son mollet et creva, juste devant son nez, avec un petit bruit de baiser limpide.
— Ionytch !
Au-dessus des roseaux, apparut un visage de femme, rose, moite, essoufflé. Un fichu rouge enserrait la tête de la paysanne. Son cou était nu. Sa chemise, largement échancrée, laissait voir la naissance pleine et laiteuse des seins. Kisiakoff connaissait bien la luronne. C’était la fille du forgeron. Elle habitait au village voisin, avec son père et son frère Ionytch. Les gars du pays affirmaient qu’elle n’était pas farouche. Mais Kisiakoff n’avait jamais eu l’occasion de le vérifier. Elle était tout près maintenant, et appelait encore :
— Ionytch.
Kisiakoff demanda d’une voix caverneuse :
— Qui cherches-tu, petite ?
La paysanne jeta un cri de terreur et regarda dans sa direction. Mais, l’ayant aperçu, elle éclata de rire :
— Vous m’avez fait peur, barine !
— Qui peut avoir peur de moi ? Un vieil homme qui prend son bain. Viens plutôt m’aider à sortir de l’eau. Je me suis enlisé dans la vase.
Elle remuait les épaules, coquette, le nez retroussé, la lèvre humide :
— On ne doit pas, barine. Que dirait mon père ?
— Que tu as fait une bonne action en sauvant ton maître.
— Non. Non. Ce n’est pas permis.
Kisiakoff prit de l’eau dans sa bouche et la vaporisa devant lui en pluie fine.
— Que c’est joli ! dit l’autre.
— Je sais faire bien d’autres choses encore, dit Kisiakoff. Mais tends-moi le bras.
— Non.
— Alors, je sortirai tout seul.
Et il se redressa lentement. Son torse mou et blanc surgit au-dessus de l’eau. La fille poussa un gloussement et se cacha le visage dans les mains. Mais elle ne bougeait pas. Il émergea de l’eau jusqu’à la ceinture, et elle demeurait à la même place, roucoulant d’une façon coquine. Alors, il se dirigea vers elle. Quand il sortit, nu, sur la berge, elle écarta les doigts, le regarda effrontément, cria :
— Un vrai diable !
Et s’enfuit à toutes jambes vers les champs.
Kisiakoff pouffa de rire. Il suivait de l’œil la silhouette agile et se massait le ventre à deux mains. Très loin, la femme se retourna, agita un mouchoir au-dessus de sa tête.
— Viens me voir un de ces jours ! hurla Kisiakoff.