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tant que la terre durera - tome 3

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tant que la terre durera - tome 3
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Svétlana se leva d’un bond :

— Non, non, personne ne doit savoir !

— Mais un prêtre…

— Même pas un prêtre ! Même pas mère Alexandrine ! Même pas vous ! Moi seule…

— Mais tu es enragée, ma fille ! Le diable est entré en toi !

La vieille regardait Svétlana d’un œil méfiant. Svétlana fondit en larmes :

— Tout s’embrouille dans ma tête. Le bien, le mal. Je ne sais plus où aller !

— Saint Paul écrit : « Ce qui est bon, je le sais, n’habite pas en moi, c’est-à-dire dans ma chair… Je ne fais pas le bien que je veux, et je fais le mal que je ne veux pas. » Et saint Jacques lui-même règle ton cas lorsqu’il affirme « Que personne lorsqu’il est tenté ne dise : C’est Dieu qui me tente. Car Dieu ne peut être tenté par le mal, et il ne tente lui-même personne… » Voilà tout ce que je peux te dire, ma fille. Le père Zaccharie n’en sait pas plus long. Mais il a le pouvoir d’apaiser les cœurs. Un jour que le veuvage m’était devenu dur, à cause du jardinier qui me regardait passer en clignant de l’œil, le père Zaccharie m’a sauvée. Sur son conseil, je me suis confessée, j’ai communié, et ma chair a été en repos. Rappelle-toi : « Que personne lorsqu’il est tenté ne dise : c’est Dieu qui me tente… »

— Et pourtant, c’est bien Dieu qui me tente, dit Svétlana, Dieu seul.

— La femme de Putiphar devait en dire autant, dit Pulchérie Ivanovna en plissant les lèvres avec dégoût.

Svétlana courba les épaules.

— Alors, iras-tu voir le père Zaccharie ? demanda Pulchérie Ivanovna.

Un jour rose usait la vitre. La lampe à pétrole clignotait doucement et déplaçait l’ombre ronde des tasses.

— Il fait clair. Je vais partir, dit Svétlana.

— Tu iras l’attendre dans le jardin ? demanda la faiseuse d’hosties.

— D’où le savez-vous ?

— Tu crois que je ne vous vois pas tous les jours ? répondit-elle en riant. Il faudrait être aveugle. De ma fenêtre, en écartant les branches, je peux apercevoir votre banc. Les deux tourtereaux ! Vous êtes mignons. Ça, je dois le dire. Et lui a l’air d’un monsieur. Un conseiller titulaire au moins. Le sacristain me disait : « Sûrement, ils se marieront dans l’année… »

— Taisez-vous ! Taisez-vous ! s’écria Svétlana. Vous me faites mal.

Et elle sortit de la chambre en courant.

Ce matin-là, elle n’assista pas à la première messe diurne et n’attendit pas Volodia sur le banc. Pendant la journée, elle accomplit son service avec calme et humilité. Marie Ossipovna était de mauvaise humeur parce que sa belle-fille et son fils s’étaient mis en tête de passer l’été dans une villa, aux environs de Moscou. Svétlana écoutait les cris de la vieille dame avec indifférence. Puis Tania vint rendre visite à sa belle-mère et offrit à Svétlana une boîte de bonbons. Svétlana baisa les mains de Tania avec ferveur. À celle-là, peut-être, elle eût tout avoué. Mais Volodia lui avait interdit de divulguer le secret de leurs entrevues. Chaque fois qu’elle voulait s’abandonner à une impulsion généreuse, elle trouvait Volodia en travers de son chemin. Depuis qu’elle l’avait rencontré, sa vie avait changé de sens et de couleur. N’y aurait-il plus jamais, pour elle, de ces longs repos de l’âme, de ces douces méditations, qui, au couvent, lui donnaient le sentiment de ne pas exister en vain ?

Les heures coulaient lentement. Le ciel tardait à s’assombrir. Svétlana regardait autour d’elle les meubles, les murs, et cherchait à les animer en leur parlant de sa peine. Après le dîner, elle lut à Marie Ossipovna les journaux du soir. Et Marie Ossipovna la complimenta sur sa diction, ce qui était une faveur exceptionnelle. La nuit, quand tout le monde fut couché, Svétlana se leva, se parfuma, s’habilla soigneusement et quitta la maison par la porte de service. Pour se donner du courage, elle serrait dans sa main l’image en plomb de sainte Thomaïde.

Sur le conseil de Volodia, Svétlana s’entendit avec le portier des Danoff, qui, moyennant un juste pourboire, accepta de la laisser sortir la nuit et rentrer à l’aube, sans avertir les maîtres. Elle quittait la maison après le coucher de Marie Ossipovna et regagnait sa chambre au petit jour, avant que les domestiques eussent commencé leur travail. Le portier seul était au courant de ses allées et venues. Cet homme qui, autrefois, était pénétré de respect envers la demoiselle de compagnie, avait brusquement changé à son égard. Il ricanait en lui ouvrant la porte. Il disait :

— Elle n’a pas su longtemps garder ses plumes blanches, la colombe !

Ou encore :

— Bon amusement, mam’zelle. La nuit est chaude.

Une autre fois, il l’encadra d’un regard de dégoût et cracha par terre.

Svétlana supportait les injures sans protester. Simplement, lorsqu’elle arrivait chez Volodia, elle s’asseyait dans un fauteuil et cachait son visage dans ses mains faibles. Comme il lui demandait la raison de son silence, elle disait :

— Laissez-moi ainsi deux minutes… Juste deux minutes… Pour oublier…

Volodia était très gentil avec elle. Il lui parlait toujours avec douceur. La chambre était pleine de roses. Sur une table, près du lit, on avait préparé un souper froid avec du champagne. Souvent, il y avait un petit cadeau pour elle sous la serviette pliée en bonnet d’évêque : un bracelet, une croix, des rubans de couleur. Elle remerciait, mais refusait d’emporter les cadeaux chez elle.

— Ils sont mieux ici, disait-elle. Nulle part, je ne suis chez moi.

Volodia lui baisait les mains et l’appelait son « ange », sa « lumière », sa « divinité », ce qui la gênait beaucoup, car elle savait qu’il se trompait et qu’elle ne valait pas grand-chose. Plus tard, elle s’abandonnait à ses caresses avec docilité. Inerte, blanche, les dents serrées, elle assistait à une joie qu’elle était incapable de partager. Et seule la pensée du bonheur qu’elle procurait à Volodia la retenait au bord des larmes. Il lui criait parfois, dans son exaltation :

— Parle ! Ne sens-tu rien ? Tu as l’air morte !…

— Je vous aime, disait-elle timidement. Seulement, je ne sais pas le montrer.

C’était avec soulagement qu’elle voyait le ciel pâlir derrière les rideaux. Avant de partir, elle allait s’agenouiller devant l’icône de l’Assomption que Volodia avait achetée sur sa demande. Elle priait, et Volodia déambulait derrière elle, dans sa robe de chambre bleue à parements gris perle, la cigarette au bec, les cheveux défaits, l’œil vague. Dans la pièce, le parfum des roses finissantes se mêlait à l’odeur du vin et du foie gras. Volodia buvait une dernière coupe de champagne, bâillait en se cachant la bouche derrière ses doigts repliés en cornet. Svétlana se relevait, disait :

— À ce soir, mon chéri !

Il exigeait qu’elle l’appelât « mon chéri ».

— À ce soir, disait-il en lui baisant la main, comme à une dame.

Puis il se postait à la fenêtre pour la voir sortir dans la rue déserte, et trotter, vite, vite, en rasant les murs des maisons.

Vers la mi-juillet, les Danoff partirent pour la campagne. Michel, que ses affaires obligeaient fréquemment à revenir en ville, avait renoncé au projet d’un voyage au Caucase et s’était contenté de louer une propriété aux environs de Moscou. Par chance, Marie Ossipovna refusa de suivre la famille, et Svétlana put continuer ses visites nocturnes à Volodia. En vérité, Volodia s’étonnait de la sentir aussi ponctuelle et obéissante. On eût dit qu’elle s’acquittait d’une dette, qu’elle se soumettait aux clauses d’un contrat. Pas une fois, elle ne lui avait parlé de mariage. Et, pourtant, il était sûr que cette situation irrégulière la rendait malheureuse et qu’elle souhaitait secrètement être rassurée. Certes, il n’avait nullement l’intention de l’épouser. Du moins, pour l’instant. Mais rien ne l’empêchait de laisser entrevoir à Svétlana la possibilité de cette union légitime à laquelle elle aspirait en cachette. Un soir, il lui fit présent d’une petite bague, et, comme elle paraissait troublée, il s’écria :

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