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tant que la terre durera - tome 3

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tant que la terre durera - tome 3
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— Accepte-la en attendant la vraie !

Svétlana rougit et des larmes brillèrent dans ses yeux :

— Ne parlez pas ainsi, Vladimir Philippovitch, mon chéri… Vous savez bien que c’est impossible…

— Et pourquoi donc ?

— Je ne suis pas celle qu’il vous faut, dit-elle en détournant la tête. Votre milieu… Votre genre de vie… Je vous serais à charge, bien rapidement… Vous regretteriez…

— C’est ce qui te trompe, dit-il. J’ai réfléchi à la question. Sans doute, je t’épouserai. Mais je ne veux rien entreprendre sans le consentement de ma mère, tu comprends ? Et ma mère, comment dire ?… Je lui écrirai… Mais elle n’est pas seule… Depuis la mort de mon père, elle vit avec un homme impossible… Cet homme me déteste… Il est capable de lui conseiller le refus pour m’ennuyer simplement… Enfin, c’est très délicat… Mais, dès que j’aurai convaincu ma mère, nous nous marierons… Patience… Patience… Crois-tu vraiment que j’aurais accepté de te recevoir, si je n’avais pas été sûr de te donner mon nom ?

— Je ne savais pas. Cela ne me regardait pas, balbutia-t-elle.

— Tu te figures donc que je suis un monstre ?

— Mais non.

Il la prit sur ses genoux et la berça comme une enfant. Elle répétait :

— Vous ferez ce que vous voudrez. Mais à mon avis, votre idée est mauvaise. Pourquoi nous marier ? Ne sommes-nous pas heureux ainsi ? Moi, je ne demande rien d’autre.

Et elle le regardait droit au visage, d’une manière à la fois courageuse et désespérée. Son cœur remuait, battait comme un nid dans sa poitrine. Volodia la devinait tendue, crispée, ébahie, n’osant dire que ce mariage répondait au plus cher de ses vœux et qu’elle lui serait reconnaissante jusqu’à la mort s’il obtenait le consentement de sa mère.

— Je lui écrirai dès demain, dit-il.

Elle répliqua, d’un air têtu :

— Non, non… C’est inutile…

Mais il lui sembla qu’une flamme d’espoir traversait les yeux fixes de Svétlana. Cette nuit-là, elle se montra plus tendre que de coutume. Elle se prêta de meilleure grâce à ses caresses.

Le lendemain, elle lui demanda s’il ne possédait pas des photographies de sa mère, de son père. Il lui apporta un album jauni, et elle le feuilleta avec vénération. Chaque image soulevait l’enthousiasme ou la curiosité de la jeune fille. Olga Lvovna Bourine était si digne ! Philippe Savitch Bourine avait dû être un bien bel homme, énergique et instruit ! Quant au petit garçon, assis dans le jardin, elle l’aurait reconnu entre mille ! Comme il était joli et bien vêtu ! Mais quelle était cette maison ? Et comment s’appelait ce petit chien ? Joutchok ? Svétlana battait des mains. Il lui semblait que, par le jeu de ces vieilles photographies, elle pénétrait au sein d’une famille véritable et s’installait dans une tradition. C’était bon de n’être plus seule, d’être attachée à des visages, à des cœurs, à un peu de terre. Volodia suivait avec attention, sur la figure de la jeune fille, les signes de la détente et de l’apprivoisement. À la nuance de ses yeux, à la forme de son sourire, il sentait que Svétlana se départait de sa réserve et qu’un peu d’allégresse entrait en elle pour la première fois.

Quelques jours plus tard, Svétlana s’enhardit à lui demander s’il avait écrit la lettre. Bien qu’il n’eût même pas songé à le faire, Volodia prétendit que la missive était déjà partie et probablement arrivée à destination. Svétlana crut utile de dire :

— Vous avez eu tort… Vous vous repentirez…

Mais son visage rayonnant démentait ses paroles. Elle pria Volodia de lui remettre une photographie de sa mère.

— Que veux-tu en faire ? demanda Volodia.

— Rien… Je la glisserai dans un livre. Je la regarderai, de temps en temps…

Elle rougit, se mordit les lèvres, honteuse d’être devinée. Volodia la laissa choisir l’image qui lui convenait. De nouveau, elle feuilleta l’album, avec une mine sérieuse, et, brusquement, tendit le doigt et déclara :

— C’est celle-ci que je préfère. Votre mère a des yeux si bons sur cette photographie. On sent qu’elle est capable de comprendre, de pardonner…

Volodia lui donna la photographie, mais de mauvaise grâce. Depuis quelques instants, une gêne insidieuse lui gâchait sa joie. Tout à coup, il n’eut plus envie d’entraîner vers le lit cette fillette soumise. Il lui offrit de passer la nuit à bavarder devant la table, comme des camarades. Alors, elle se leva, et, pour la première fois, osa l’embrasser sans y être invitée. Elle murmurait :

— Vous êtes meilleur encore que je ne le supposais.

Ses yeux débordaient de lumière. Volodia voulut se défendre. Mais elle appliqua une main sur sa bouche et dit :

— Je sais tout ! Je sais tout !

Il n’eut pas le courage de la détromper.

Le 8 septembre, jour de la Nativité de la Sainte Vierge, Svétlana se présenta chez Volodia, tout essoufflée et moite de larmes. Ce matin même, en regagnant sa chambre, elle avait eu un éblouissement. Elle s’était assise sur son lit. Et elle avait vu, devant elle, dans un miroitement de rayons de soleil et de gouttes d’eau, la silhouette d’Olga Lvovna en grand deuil, avec un corbeau perché sur l’épaule.

— Sûrement, un malheur la guette, dit-elle en joignant les mains.

Volodia essaya de l’entraîner à rire. Mais elle s’obstinait, les sourcils noués, l’œil sévère.

— Non, non… Vous ne devez pas plaisanter… Une vision est une vision… Mère Alexandrine, elle-même, croit aux visions… Et un jour pareil… Quand la Vierge Marie est née au monde des hommes… Il faudrait conjurer le sort… Faire dire une messe… Mais à quel intercesseur ?… Saint Cyprien, peut-être ?…

Il promit d’implorer la clémence de saint Cyprien, et elle se calma un peu, accepta de manger, de boire.

Le lendemain matin, peu après le départ de Svétlana, Volodia reçut une lettre de Kisiakoff, lui annonçant qu’Olga Lvovna était gravement malade et souhaitait voir son fils au plus tôt.

CHAPITRE X

Ivan Ivanovitch Kisiakoff demeura un long moment au milieu de la route à regarder la calèche du docteur qui s’éloignait en bringuebalant dans un nuage de poussière. Le roulement des roues diminua enfin, absorbé par le silence de la campagne. Une nichée de perdrix pépia et s’envola d’un coup d’aile vers la steppe engourdie de chaleur. Un milan planait dans le ciel bleu, où les nuages mêmes n’avaient plus la force de vivre. Tournant le dos à la maison, Kisiakoff traversa la route et se mit à marcher dans l’herbe vers le boqueteau d’arbres rabougris qui marquait le passage de la rivière. Il était vêtu de pantalons en toile, glissés dans des bottes fauves, et d’une courte veste en coutil qui bâillait sur son gros ventre dur. Un panama au ruban défraîchi protégeait son visage et sa barbe contre la lumière brutale du soleil. À l’approche de son pas pesant, les sauterelles suspendaient leur musique assourdissante et monotone. Parfois, il heurtait du pied un vieil os jauni, un tesson de bouteille. À gauche, à droite, s’étendaient des champs de seigle moissonnés, aux gerbes régulières, des champs de blé où miroitait le vol parallèle des faux, des champs de tabac piqués de cabanes aux toits de chaume. Kisiakoff connaissait trop bien le paysage pour prendre plaisir à le contempler. Mais la fatigue, l’angoisse, le chassaient hors de la maison, où Olga Lvovna, depuis deux jours et deux nuits, luttait contre la mort.

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