tant que la terre durera - tome 3
- Автор: Труайя Анри
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: tome 3
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «tant que la terre durera - tome 3». Краткое содержание книги:
Puis, il retraversa la rivière et s’étendit au soleil pour sécher son corps frissonnant. Il resta ainsi, un long moment, allongé sur le dos, les mains derrière la nuque, les pieds écartés. Il suçait des herbes. Entre ses paupières clignées, il voyait le vol des oiseaux, le frémissement des feuillages aériens. Le ciel pâlit. Les ombres s’étirèrent. Comme il se rhabillait, un gamin accourut de la maison pour dire qu’Olga Lvovna était sur le point de trépasser. Kisiakoff grogna un juron, boutonna ses pantalons, chaussa ses bottes chaudes. En route, il prit le gamin par le bras.
— Comment s’appelle la fille du forgeron ? demanda-t-il.
— Nastassia, dit l’enfant.
— Et quel âge a-t-elle ?
— Quinze ans, seize ans, je ne sais pas au juste.
Kisiakoff poussa un soupir :
— Quelle jeunesse ! Quelle jeunesse !
Il marchait pesamment. Plus il se rapprochait de la maison, plus il se sentait devenir vieux et triste. Il regretta la rivière, Nastassia, les jeux du soleil dans l’eau. Dans la cour, il avisa le cocher qui attelait une calèche, en hâte.
— On retourne chercher le docteur, barine.
— Vas-y, vas-y, dit Kisiakoff en haussant les épaules.
Dès le vestibule, une odeur de médecine et de mort le saisit à la gorge. Il fit un effort violent pour l’ignorer et gravit les marches de bois qui conduisaient à la chambre de la malade.
À travers les volets mi-clos, filtrait une lueur blonde et poudreuse. Le vaste lit, aux draps froissés, aux oreillers défoncés, flottait comme un radeau dans la pénombre. Olga Lvovna reposait, sèche et brune, au milieu de la couche blanche. Elle respirait difficilement, les yeux dilatés, la mâchoire déboîtée, la langue courte, comme si l’air se fût refusé à nourrir ses poumons. Une toux brutale secouait ses épaules. Des contractions horribles lui tordaient les bras, lui crispaient les mains, et elle râlait en remuant la tête de droite à gauche. Puis, doucement, le souffle s’égalisait, le visage se détendait, livide et flasque. Elle fermait les paupières avec lassitude. De grosses larmes coulaient sur ses joues. Elle avait entendu le docteur prononcer le mot d’urémie. Elle se savait perdue. Et elle regrettait simplement d’avoir tant à souffrir avant de s’en aller.
— C’est toi, Vania ? murmura-t-elle, comme Kisiakoff s’approchait du lit. J’étouffe… Assieds-toi près de moi… Donne-moi la main…
Les signes d’une nouvelle crise la rendaient attentive. Elle se mit à suffoquer. Sa poitrine se soulevait, se creusait par saccades. Enfin, elle s’arrêta de haleter et dit d’une voix faible :
— Tu vois, c’est la fin…
— Mais non, dit Kisiakoff. Le médecin m’a répété que, dans dix ou quinze jours, si tu suis son traitement…
Elle fit un sourire qui était une grimace d’humble douleur :
— Laisse… J’ai entendu le docteur… Je sais tout… Et je n’ai pas peur… Au ciel, je retrouverai le cher petit être qui m’attend…
— Quel petit être ? demanda Kisiakoff.
Puis, il se rappela la grossesse nerveuse d’Olga Lvovna, les messes dites à la mémoire de cet enfant imaginaire, et baissa le nez dans sa barbe. Olga Lvovna parlait avec effort :
— Oui… Oui… Tout est bien ainsi… Mais je n’ai pas le temps de jouer avec les mots… Je voulais dire… As-tu prévenu Volodia ?…
— Oui.
— Et as-tu songé à me remplacer ?…
Il eut un haut-le-corps :
— À te remplacer ?
— Oui, après ma mort, il te faudra une autre femme pour te soigner, pour t’aimer… Un homme comme toi ne peut pas se passer de femmes… Qui as-tu choisi ?…
Désarçonné, Kisiakoff regardait le vieux visage exsangue et n’osait rien répondre.
— Alors ? reprit-elle. Qui ? Paracha ?
— Non, vraiment, dit-il. C’est si loin. Je l’ai bien oubliée.
— Une autre ? Dépêche-toi, ma crise va revenir. Une autre ?
Kisiakoff se tortillait sur sa chaise :
— Tu me gênes.
— Il ne faut pas. C’est si simple. Quel est son nom ?
Il avala sa salive et dit avec une brusque décision :
— Nastassia, la fille du forgeron.
Olga Lvovna baissa les paupières. De fortes quintes lui disloquaient les côtes, tendaient et relâchaient les muscles de son cou. Elle attendit que la crise fût passée. Puis, elle ouvrit la bouche, remua la langue sans pouvoir parler. Au bout d’un moment, des sons rauques s’échappèrent de ses lèvres :
— Nastassia…
— Oui, mais elle ne voudra pas, dit Kisiakoff, comme pour s’excuser.
— Fais-la venir… Je lui parlerai… Seule… Tu l’engageras comme servante à la maison… Et puis… tu verras… Mon adoré…
Kisiakoff se pencha vers Olga Lvovna et baisa son front humide. Il se sentait ridicule, odieux et nu. Nu comme dans la rivière, devant un regard plus pur et plus perçant que celui du soleil. La main d’Olga Lvovna, une main de squelette, tremblante, maladroite, effleurait sa joue. Une horreur sacrée, une affreuse pitié lui crevaient le cœur. Il se redressa.
— Ne me tente pas, dit-il.
— Envoie-la chercher, dit Olga Lvovna.
Alors, à travers l’angoisse et la honte de Kisiakoff, passa l’éclair d’une joie terrible, le coup de cymbales d’un rire. Il ne comprenait pas lui-même d’où venait cette allégresse insolente devant la mort. Mais sa gaieté était un signe de victoire. Encore une fois, il faussait compagnie au troupeau des hommes, renversait leurs barrières morales et s’échappait seul, libre, vers l’horizon de feu. Le vieux rebelle arriverait bon premier.
Il aspira l’air à pleins poumons, tendit ses épaules jusqu’à éprouver une douleur douce dans les omoplates. Par ce mouvement, il affirmait qu’il était en vie. Celui qui est en vie, on ne peut pas lui reprocher de songer d’abord à la vie, c’est-à-dire aux nourritures, aux boissons, aux sommeils, à l’amour.
— Je te tromperai, dit-il à mi-voix, comme s’il eût prononcé un serment solennel.
Puis, il quitta la pièce et ordonna d’aller chercher Nastassia au village.
Olga Lvovna reçut la fille dans sa chambre et pria Kisiakoff de ne les déranger sous aucun prétexte. Kisiakoff se promenait de long en large dans le couloir. À travers la cloison, il entendait un bourdonnement confus. Il colla son oreille à la porte. La voix d’Olga Lvovna disait :
— Chaque soir, tu lui prépareras un en-cas, sur sa table de nuit… Quelques cornichons… De la charcuterie… De la vodka… S’il a la tête lourde… Approche… J’ai du mal à parler… S’il a la tête lourde… des… des pruneaux… Répète…
— Des pruneaux.
— Le dimanche…
Kisiakoff recula et s’adossa au mur du corridor. Il ne savait pourquoi ces dernières paroles éveillaient en lui une compassion trop humaine. Ces cornichons, ces pruneaux, non, vraiment, elle était si bonne ! Aucune femme ne la remplacerait. Il passa un mouchoir sur son visage. Dehors, le jardin flambait au soleil. La rivière jouait avec des étincelles. Dedans, l’air était sombre, lourd, chargé d’un parfum de cire et de vases malpropres. Des pas menus trottaient au rez-de-chaussée. Une araignée énorme, velue, courait au plafond : elle disparut dans une fissure. La mort venait. De nouveau, cette idée de la mort assaillait Kisiakoff et il devait se défendre. « Oui, la mort. Eh bien, c’est l’usure de la machine. Pas de poésie autour de ça. J’ai déjà pensé. Comment était-ce donc ?… » Il lui semblait avoir résolu le problème une fois pour toutes, quelques minutes plus tôt. Mais il ne retrouvait plus ses arguments, et un vide noir s’ouvrait dans sa tête. Avec quoi le combler ? Quelles paroles, quelles citations, quelles prières jeter dans cet entonnoir de ténèbres ? Il frémit. Pour la première fois, quelqu’un était plus fort que lui. De toute son intelligence, de toute sa chair vivante, il s’arc-boutait pour résister au vertige. La mort. Un être mourait, qui faisait partie de son habitude. Et il ignorait comment le retenir. Son pouvoir s’arrêtait au bord de la couche funèbre. L’adversaire véritable était cette vieille femme en train de mourir, qui ne savait que mourir, comme les autres. C’était elle qu’il fallait vaincre, et, en elle, la loi de Dieu. « Qu’elle reste, puisque je le veux. » Kisiakoff sentit qu’une volonté merveilleuse s’accumulait au centre de son corps. Toute sa matière se muait en pensée. Dieu ne s’opposerait pas à ce commandement. Tendu, essoufflé, hagard, Kisiakoff essayait de prolonger à travers le monde, jusqu’aux sources du ciel, jusqu’aux racines de la terre, sa décision. Et c’était comme s’il eût tenu la terre et le ciel à bout de bras, indéfiniment. Ses muscles tremblaient, refusaient l’ouvrage. À la limite de l’effort surhumain qu’il s’imposait, la fatigue jaillit de lui, comme une effusion de sang et de larmes. Tout retomba. Il fut seul. Ses oreilles sonnaient.