tant que la terre durera - tome 3
- Автор: Труайя Анри
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: tome 3
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «tant que la terre durera - tome 3». Краткое содержание книги:
— Je suis venue chez un homme seul, dit-elle, comme si elle eût parlé à quelque témoin invisible. Il m’a reçue dans sa chambre. Et il m’a donné ses caresses. Mon ange gardien s’est envolé.
— Mais non, s’écria Volodia. Les anges gardiens sont toujours là, le vôtre et le mien, et ils se réjouissent, car ils savent qu’un grand bonheur a commencé pour nous.
Svétlana frémit de tout le corps. Ses lèvres pâles remuaient lentement :
— Il n’y a pas de bonheur pour l’homme et pour la femme, hors de l’union voulue par le Seigneur.
— Et qui vous dit que le Seigneur ne veut pas de notre union ? Il était moins sévère que l’Église, Notre Seigneur ! Il pardonnait un tas de choses ! D’ailleurs, je suis assez partisan d’envisager pour plus tard… oui… si cela peut vous tranquilliser… Vous deviendrez ma femme… C’est une formalité…
À ces mots, des hoquets violents secouèrent les épaules de Svétlana. Ses dents s’entrechoquaient. Des plaques rouges couvraient ses joues. Volodia, affolé, lui tapotait les mains en bredouillant :
— Mon enfant, ma colombe chérie ! Calmez-vous. Calme-toi. Je ne vous veux pas de mal. Je suis votre grand ami. Ma vie, ma vie t’appartient. Entends-tu ? Tu es si belle, si pure, si délicate, si… Je n’ai jamais rien rencontré de semblable. Le paradis s’est ouvert devant moi… Et tout cela pour un simple baiser… Ton innocence m’illumine… Je suis régénéré !…
Il essaya de l’embrasser encore. Mais elle s’écarta de lui en criant :
— Que voulez-vous de moi ? Pourquoi me torturez-vous ?
Tout en parlant, elle se signait à petits gestes rapides. Puis, elle ramassa son chapeau, son sac. Il demanda :
— Vous partez ?
— Oui.
— Mais quand vous reverrai-je ?
— Je ne sais pas.
— Dès que je serai rétabli, j’irai vous attendre à nouveau dans le square. Tous les jours. Jusqu’à ce que vous me pardonniez.
— Je n’ai rien à vous pardonner, dit-elle. Mon Dieu, c’est horrible ! Rien, rien à pardonner !
Elle se dirigea vers le fond de la pièce, à reculons, ouvrit la porte, murmura encore : « Rien à pardonner. »
Et Volodia se retrouva seul, tout à coup, au milieu d’une chambre grotesque, pleine de photographies galantes, d’ibis roses et d’oiseaux de paradis.
Dès qu’il put se lever et sortir, il retourna dans le square, à l’heure habituelle de leurs rendez-vous. Deux jours, il attendit en vain. Le troisième jour, elle céda, car la privation était trop cruelle, et Volodia la vit paraître, au bout de l’allée, avec son petit chapeau à cerises et sa cape de drap bleu. Il fut surpris de la retrouver telle qu’il l’avait laissée, comme si les tourments qu’elle avait subis eussent dû se consigner en marques indélébiles sur son visage, Peut-être seulement était-elle plus pâle et plus inquiète encore. Lorsqu’il voulut risquer une allusion à leur entrevue dans la chambre, elle l’arrêta sans ménagement :
— Tout est oublié. Nous sommes des amis, comme avant.
Il accepta, de mauvaise grâce, le rôle sans gloire où elle prétendait le maintenir. Mais il craignait de perdre Svétlana en exigeant d’elle plus qu’elle ne voulait lui donner. Ils eurent de nouveau des conversations prudentes qui ne menaient à rien. Plusieurs fois, il forma le projet de rompre un lien qui n’apportait à sa vie que du trouble et de l’insatisfaction. Toutefois, au moment d’exécuter cette décision salutaire, le souvenir d’un regard tendre, d’un geste languissant, faisait tomber sa force. Loin d’elle, il errait, désenchanté, désœuvré, et repassait en esprit ses dernières paroles. Près d’elle, il ne songeait qu’à la fuir, car sa présence ne le contentait plus. Brusquement, lui venaient des envies d’être méchant, injuste. Il ne prenait pas la peine de feindre la piété. Il goûtait même un malin plaisir à la scandaliser par des répliques grossières. Comme elle l’interrogeait sur l’icône de saint Vladimir, il lui répondit qu’il l’avait décommandée, parce que le peintre en demandait trop cher. Un autre jour, il refusa une hostie, sous prétexte qu’il avait déjà déjeuné. Puis, il se lança dans une grande diatribe contre l’Église orthodoxe, dont les règles archaïques interdisaient le développement. Il cita en exemple les catholiques. Il affirma qu’il méditait de se convertir. Elle pleurait, et il s’en allait, irrité contre elle et fier de lui. Mais, dès qu’il l’avait quittée, une fièvre de remords le saisissait, croissante, irrésistible, et il attendait avec impatience l’instant où il pourrait la revoir et la consoler. Ces colères diaboliques, ces attendrissements suspects, torturaient la jeune fille, car elle ne doutait pas qu’elle en fût responsable. Elle comparait tristement l’être aimable qu’elle avait connu et ce nouveau personnage, ricanant et hargneux. On eût dit qu’en renonçant à lui obéir elle avait déchaîné en lui tous les mauvais instincts.
Un matin, elle le vit venir, décoiffé, l’œil vague, les joues mal rasées. Il dit avoir passé la nuit chez les Tziganes. Il sentait le vin, le tabac. Il était ivre :
— Je brûle ma vie ! Je flambe mon temps ! Ainsi, on ne sent pas sa détresse…
Comme elle le priait de l’accompagner à l’église, il se mit à rire et déclara que ce remède ne valait rien pour les gens de son espèce. Elle essaya de le convaincre, et il se fâcha :
— Des balivernes ! Je veux bien croire qu’un Dieu existe, en tant qu’explication dernière du monde où nous vivons. Mais je refuse son paradis de carton-pâte, ses nuages d’encens, ses saints chapeautés d’auréoles et ses prêtres barbus qui nous bénissent, alors qu’ils ont sur la conscience autant et plus de péchés que nous…
Il parla longtemps sur ce thème. Avec volupté, il proclama son scepticisme, cita Nietzsche, Tolstoï, dénigra tout ce qu’adorait la jeune fille, heureux de la blesser dans son âme, puisqu’il ne pouvait pas le faire dans son corps. Lorsqu’il se tut, elle murmura :
— Comme vous êtes malheureux de ne pas croire !
— J’ai tenté de croire, s’écria-t-il, et j’ai compris que la religion était inhumaine ! Grâce à vous, je sais maintenant que l’Église interdit le bonheur. Tout empêtrée de lois absurdes, elle règne à côté de la vie, pour des bigotes, des mendiants gâteux, des filles dont le corps est trop laid pour qu’elles puissent en tirer de la joie. Elle est faite pour les impuissants, les aveugles, les culs-de-jatte. Elle recrute ses armées parmi les déchets humains. Tant mieux pour elle. Mais moi, je suis d’une autre race. Vous êtes une morte ! Moi, je suis un vivant !
Il lui hurla ces mots au visage. Et elle crut qu’il allait la frapper, tant il paraissait en colère.
Elle le quitta dans un sentiment de défaite et de honte. Toute la journée, elle subit, comme à travers un rêve, les tracasseries coutumières de Marie Ossipovna. Et, le soir, dans son lit, elle se mit à pleurer. La maison était noyée dans le silence. Une grosse pluie d’été cognait les vitres. Après l’éclat de ce matin, Svétlana éprouvait la nécessité de demeurer immobile et de réfléchir. Dans sa tête bourdonnait encore la voix furieuse de Volodia. Comme il avait dû souffrir pour en être arrivé à douter de Dieu ! Elle se rappelait leurs premières entrevues, la visite à la mère Alexandrine, la patinoire, le cirque. Une valeur mystérieuse s’attachait aux moindres circonstances de leurs rencontres. Il semblait que Dieu les eût créés pour une amitié sans pareille. Et, maintenant, il n’y avait plus entre eux que de la fausseté, de la rage et des larmes. Était-elle fautive ? Aurait-elle dû se perdre, s’avilir, pour le préserver, lui, de ses égarements ? Non, le mariage seul promettait des joies sans mélange. Et elle ne pouvait y prétendre. Une demoiselle de compagnie, une personne sans fortune, sans éducation, n’avait pas le droit d’encombrer l’existence d’un être aussi exceptionnel que Volodia. Le plus sage, sans doute, eût été de ne plus le revoir. Mais cette seule idée glaçait le sang dans les veines de Svétlana. Elle préférait encore les tourments que lui infligeait cet homme à la tranquillité affreuse où la plongerait son absence. Son désarroi était tel qu’elle se leva et courut s’agenouiller devant une icône. Sous la flamme de la veilleuse, elle pria longuement. Mais les paroles s’échappaient de ses lèvres et son cœur restait lourd et douloureux. Dieu était loin. Nul conseil ne venait de l’image.