tant que la terre durera - tome 3
- Автор: Труайя Анри
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: tome 3
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «tant que la terre durera - tome 3». Краткое содержание книги:
— Madame, madame, criait le valet de chambre. Le docteur a ordonné… La consigne est formelle…
— Laissez-nous, dit Volodia.
Svétlana était tombée à genoux devant le lit. Ses yeux, élargis par les larmes, exprimaient une angoisse, une prière folles. Des mèches de cheveux s’échappaient hors de son pauvre feutre bleu où tremblait un bouquet de cerises. Ses mains cherchaient la main de Volodia sur la couverture. Elle chuchotait :
— Grâce à Dieu, vous êtes vivant ! J’ai eu si peur, quand ils ont discuté de votre accident, à table ! J’ai cru m’évanouir ! Et, ce matin, je me suis enfuie pour venir ici ! Je ne sais pas ce que je dirai à Marie Ossipovna ! Cela m’est bien égal ! Parlez-moi ! Pouvez-vous parler ?
Tandis que Volodia racontait l’accident, l’évanouissement, le réveil, Svétlana l’écoutait à peine, mais promenait sur lui un regard avide et suppliant. Et Volodia, lui-même, ne songeait plus guère à ce qu’il disait, trouvant tout son plaisir à détailler le visage offert à sa contemplation. Il découvrait ainsi que les yeux de Svétlana étaient d’un gris brûlé, infiniment précieux, qu’un duvet de gaze blonde doublait la courbe de sa joue, que sa lèvre inférieure était fendue au milieu par un petit pli rose, enfantin, et que toute sa personne fleurait l’iris et le savon anglais. Avec délices, il se laissait envahir par cette présence tiède et honnête. Il savourait le triomphe d’être si bien aimé. De quelles luttes intérieures, de quels dialogues secrets, cette visite marquait-elle le terme ? Comme elle avait dû s’interroger, souffrir, prier, pleurer, avant de se résoudre à courir vers lui ? Une dernière larme tremblait encore à sen paupières douces. Mais, déjà elle souriait un peu :
— J’ai eu si peur, si peur, pour vous, pour moi…
Il se retint de dire : « Vous teniez tant à moi ? » et murmura simplement :
— Il m’était intolérable de penser que vous m’aviez attendu en vain. J’avais tant espéré de cette visite chez le peintre !…
— Moi aussi, dit-elle. Mais j’avais un pressentiment. La veille, j’avais rêvé d’une chouette. C’est mauvais signe. Quand je ne vous ai pas vu venir, j’ai compris qu’un malheur était arrivé. Étes-vous sûr, au moins, que la blessure soit bénigne ? Avez-vous mal en tournant la tête ? Et comme ça, en l’inclinant ?
— Un peu mal, oui, dit Volodia en faisant la grimace.
Et il vit que les yeux de Svétlana devenaient troubles.
— Je ne peux pas vous voir souffrir, dit-elle en baissant le front. Je voudrais souffrir à votre place. Il me semble que, si je prie Dieu d’une certaine façon, j’aurai mal à la tête pour vous. Déjà, cela commence…
Volodia se souleva sur les coudes et se rapprocha de la jeune fille.
— Vous êtes bonne, dit-il avec élan, vous êtes… vous êtes lumineuse. Je sais tout ce que vous avez dû vaincre pour venir ici. J’apprécie votre dévouement. Je vous...
Il cherchait ses mots. Il finit par dire.
— Je vous paierai de tout cela, de tout cela.
— Mais je suis déjà payée, dit-elle, puisque vous êtes vivant. Vous auriez pu mourir. Oh ! c’est atroce !
Elle cacha son visage dans ses mains.
— Oui, je l’ai échappé belle, dit Volodia. Pas une marque sur la figure. Vous voyez le tableau, si je m’étais présenté à vous avec un œil crevé, ou une lèvre en festons ?
— L’essentiel est de conserver son âme, dit-elle.
Cette réflexion déplut à Volodia. Il grommela :
— Évidemment, évidemment.
Puis, comme il craignait que la conversation ne prît un ton trop élevé, il demanda :
— Que direz-vous à Marie Ossipovna pour justifier votre escapade ?
— N’importe quoi. Je mentirai.
Elle rougit, fronça les sourcils et répéta d’une voix têtue :
— Oui, je mentirai.
Volodia mesurait la valeur de cette première victoire. Il dit :
— Vous mentirez, pour moi ?
— Je n’ai que vous au monde, répondit-elle simplement.
Alors, il lui prit les mains, tenta de la relever, de la caresser. Mais elle résistait. Enfin, elle se dégagea, tira de son sac une petite bouteille cachetée de cire bleue et la déposa sur la table basse, près du narghilé.
— Je vous ai apporté de l’eau bénite. Vous en boirez ce soir, n’est-ce pas ?
Plus il regardait cette enfant, moins il avait envie de prolonger le jeu. Malgré la douleur cuisante qui lui fendait la tête, malgré ce goût de fièvre qui lui dilatait la bouche, il ne pouvait penser qu’à son désir. Seules cette peau fraîche, ces lèvres inexpertes, sauraient étancher la soif qui le brûlait de la nuque aux talons. Svétlana examinait les photographies pendues aux murs.
— Qui sont ces dames ? demanda-t-elle.
— Des amies, dit-il avec irritation.
Elle soupira :
— Elles sont belles !
— Venez ici, Svétlana, dit-il. Installez-vous près de moi, j’ai tant de choses à vous dire.
Elle obéit, attira une chaise, s’assit au chevet du lit, droite, le nez haut. Et, tout à coup, elle s’écria :
— Qu’est-ce que je fais ici ? Je veux partir !
Dressé sur son séant, Volodia enlaçait les épaules de la jeune fille et l’attirait d’un bras solide contre sa poitrine. Tout près de lui, il voyait déjà une bouche sèche, horrifiée, un menton tremblant. Pourtant, d’un dernier effort, Svétlana rompit leur étreinte. Repoussé des deux poings, Volodia s’effondra dans les oreillers. Une douleur aiguë lui traversa le crâne. Il ferma les yeux, gémit et résolut de feindre la pâmoison. Pendant quelques secondes, il douta de son stratagème. Les paupières closes, enseveli dans l’ombre et le silence, il imagina que la jeune fille se levait, gagnait la porte à petits pas prudents. Il voulut l’appeler. Mais déjà, une main fraîche effleurait son front et ses tempes.
— Mon Dieu, qu’avez-vous ? dit Svétlana.
Sournoisement, il évita de répondre, serra les dents. De l’eau coula sur son visage. Ah ! oui, l’eau bénite. Il se contraignit à ne pas sourire. Un mouchoir léger l’éventa. Des doigts timides froissèrent les manches de sa chemise, tâtèrent les veines de son poignet.
— Monsieur Bourine, chuchotait Svétlana, monsieur Volodia… Vous m’entendez ?… Ah ! pauvre, pauvre…
Volodia sentait qu’une respiration courte effleurait sa joue. Pour précipiter le désordre de la jeune fille, il geignit humblement en retroussant les lèvres. Elle s’exclama :
— Que faire ? Que faire ? Mon ami ! Mon chéri !
Il tourna la tête, comme dérangé dans un rêve et, brusquement, leurs souffles se rencontrèrent. Volodia enserrait d’une main la nuque de la jeune fille et buvait à sa bouche une volupté décevante, stupide. Jamais encore une telle honte, une telle peur, ne s’étaient mêlées à sa joie. À travers ses cils rapprochés, il ne voyait rien qu’une surface de chair blonde et un œil gris, immense, sablé de paillettes d’or. Un vertige le saisit. Il relâcha la crispation de ses doigts sur la nuque de Svétlana, et glissa, faible, heureux, écœuré, vers la fraîcheur du lit. D’un bond, Svétlana s’était redressée. Elle haletait, les lèvres meurtries, les cheveux défaits. De grosses larmes limpides coulaient sur ses joues, Volodia reprit haleine et dit :
— Pardonnez-moi… Je ne pouvais plus vivre ainsi… Je vous aimais trop…
Mais elle se tordait les mains et répétait violemment :
— Le péché ! Le péché est entré dans mon âme !
Il voulut plaisanter :
— Le péché ? C’est un bien grand mot. Quel péché y a-t-il à prouver son amour à la femme qu’on aime ? Nous sommes libres tous les deux. Nous nous plaisons…