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tant que la terre durera - tome 3

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tant que la terre durera - tome 3
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— Koudriloff, oui… Mais cet agent… C’est… c’est presque ridicule…

— Pourquoi ? Maintenant, tu as franchi le seuil. Tu es un autre homme. Il en meurt des milliers, des milliers dans son genre. Mais toi, toi, tu es unique…

Elle parlait avec feu. Ses prunelles devenaient larges et immobiles. Un peu de salive perlait au coin de ses lèvres.

— Peut-être valait-il mieux que moi ? dit Nicolas en désignant le cadavre.

— Je te jure que non ! s’écria-t-elle. Je l’ai attiré ici, parce que je savais ce que tu gagnerais en le tuant. Tu voulais retourner chez Koudriloff, mais on t’aurait arrêté, et tu n’aurais même pas eu le temps de décharger ton arme. Et voilà que, sur notre chemin, dans cette rue déserte, la Providence pousse le dernier de ses pions. La victime rêvée. Un puceron. Soit. Mais quand même une créature de Dieu. Je n’ai pas hésité. Il le fallait. Pour toi, pour nous.

Elle s’était collée contre le flanc de Nicolas et lui entourait la taille de ses bras vigoureux. Lui restait absolument immobile, écœuré par cette présence chaude le long de son corps.

— Maintenant, dit Dora, nous sommes de la même race. Plus rien ne nous sépare. Et je t’aime !

Dressée sur la pointe des pieds, les yeux clos, la bouche entrouverte, elle haletait, attendait.

Sans désir, sans espoir, il s’inclina vers Dora, baisa ses lèvres balbutiantes, accepta le vertige, l’horreur de caresser cette femme devant ce mort. Soudée à son visage, elle bredouillait :

— Je t’aime… Seule la connaissance de la mort nous prépare aux connaissances de l’amour… Nous allons être heureux, par-delà le sang, les lois, les jugements des hommes… Je voudrais que tu me prennes, ici… Non, tu n’oses pas ?… Alors, plus tard ?… Et tu as cru que je te détestais !… Oui, un moment je t’ai haï !… Bien sûr, tu m’avais repoussée… Mais je savais que tu me reviendrais… Ta peau est si douce sur le front. Si chaude. Si vivante…

Elle palpait ses épaules avec des mains nerveuses. Il recula, s’adossa au mur de planches. Dans son esprit, se heurtaient les images d’un mufle moustachu, maculé de sang, et de cette figure aux prunelles dilatées par l’envie. Et ces deux faces appartenaient au même dieu bifrons, au même Janus tout-puissant, qui les présentait tour à tour. Il croyait baiser la bouche d’un cadavre en se penchant sur Dora, et c’était Dora qui reposait, l’œil crevé, les jambes raides, dans la boue. Un moment, ses doigts égarés déchirèrent le corsage de la jeune femme, et il enfouit son visage dans ce linge chaud, chiffonnable, qui avait une odeur vivante, dans cette chair qui battait au rythme d’un cœur vivant. Il cria :

— Toi, tu vis, toi, tu vis encore !

Puis, il pensa : « Le revolver est dans ma poche. Elle aussi, je pourrais la tuer, comme l’autre. » Cette idée le dessoûla brusquement.

— Il ne faut plus rester ici, dit-il. Quelqu’un pourrait venir.

— Il ne passe jamais personne dans cette rue.

— C’est égal, rentrons.

— Chez moi ?

— Chez toi, si tu le veux, dit-il.

Ils sortirent de la cour, bras dessus, bras dessous. La ville bourdonnait, comme si rien ne s’était passé entre ses murs de pierre. Les gens marchaient vite, entraient dans les magasins, hélaient des fiacres, et la mort était derrière eux. Nicolas ne pouvait plus regarder les hommes sans imaginer leur dernier visage. Celui-ci, comment serait-il, et celui-là ? Toute autre pensée s’était retirée de sa tête. Il avançait, comme un automate, guidé au bord de l’abîme par cette femme qui le touchait, lui parlait, le maintenait encore un peu dans la vie. Il passa la nuit avec elle.

Le lendemain, Zagouliaïeff leur rendit visite. Il avait détourné les recherches des policiers en tirant un coup de feu dans les fourrés, à l’autre bout du jardin. Tout le personnel avait été interrogé et fouillé par les mouchards. Mais lui avait pu s’échapper à temps. Maintenant, il fallait que la compagnie se dispersât, car l’enquête avait commencé. Plus tard, on aviserait au moyen de liquider Koudriloff.

— Tu as manqué de hardiesse, Nicolas, disait Zagouliaïeff. Mais je ne t’en veux pas. La malchance s’en est mêlée. Cet échec nous servira de leçon. Plus de prudence encore. Une préparation plus poussée…

Déjà, il pensait à l’avenir.

Par un accord tacite, Dora et Nicolas évitèrent de raconter le meurtre de l’agent.

Après leur conversation avec Zagouliaïeff, ils résolurent de quitter Saint-Pétersbourg ensemble. Nicolas se rendit à la gare pour acheter deux billets à destination de Kiev. En revenant au domicile de Dora, il vit un attroupement suspect devant la maison. Des agents de police barraient la rue. Rebroussant chemin, Nicolas courut vers la gare et sauta dans le premier train en partance.

CHAPITRE IX

À plusieurs reprises, Volodia avait essayé d’expliquer à Marie Ossipovna que le servage était aboli en Russie, que les domestiques méritaient certains égards élémentaires, que des lois existaient, concernant leurs heures de travail, leurs jours de congé, leurs salaires, et qu’on ne pouvait pas, impunément, les traiter comme des bêtes de somme. Il disait cela en pensant à Svétlana, mais sans la nommer, car il craignait d’éveiller les soupçons de la vieille. Simplement, par ces considérations générales, il espérait attendrir son interlocutrice sur le sort de son personnel, et spécialement de Svétlana, qui n’osait pas se défendre elle-même. Mais Marie Ossipovna ne voulait rien entendre. Les maîtres étaient faits pour commander. Les serviteurs, pour obéir. Telle était sa devise. Forte de cette conviction, elle avait résolu de châtier Svétlana en lui interdisant de sortir le dimanche, sauf le matin pour écouter la messe. Encore contrôlait-elle le temps que sa demoiselle de compagnie passait en prières. Ces offices orthodoxes étaient si longs ! Et pourquoi fallait-il y assister du début jusqu’à la fin ? Elle-même s’arrangeait toujours pour n’arriver à l’église arménienne qu’au moment de l’offerte. Pourtant, elle n’était pas plus mauvaise chrétienne que Svétlana.

L’intransigeance de Marie Ossipovna contraignait Volodia à ne rencontrer la jeune fille que le matin, en cachette, dans le square de l’église qu’ils avaient élu comme lieu de leurs rendez-vous. Parfois aussi, lors d’une visite chez Marie Ossipovna, il apercevait Svétlana, penchée sur un travail de couture, au fond d’une pièce froide et bien rangée. Ils échangeaient un regard triste. Et, jusqu’au lendemain, Volodia gardait, imprimée dans son cœur, une nostalgie débilitante. Ces trop brèves entrevues exaspéraient encore le sentiment que Volodia nourrissait pour la demoiselle de compagnie. Loin de décourager sa passion, les obstacles, les contretemps, les retards lui donnaient une force nouvelle. À ses rares moments de lucidité, il reconnaissait que cette aventure était absurde, et qu’il ferait le malheur de Svétlana en s’acharnant à la séduire, puisqu’il était bien décidé à ne l’épouser jamais. Mais le danger même de ce choix était délicieux. Incapable de se justifier, Volodia savait pourtant, avec certitude, que « cela devait être fait », contre toute charité, contre toute morale, pour obéir à un instinct de rapt et de domination, aussi vieux que l’homme et qui ne disparaîtrait qu’avec lui. Avec un entêtement lugubre, il avançait vers le malheur et les complications. Par instants, il s’admirait même d’hésiter si peu à compromettre son confort. Puis, tout à coup, un doute affreux lui glaçait le cœur. Svétlana était-elle vraiment amoureuse de lui ? À ses déclarations vagues et enthousiastes, elle opposait un silence décevant. Il lui baisait les mains. Et elle paraissait considérer ce geste comme une preuve d’amitié. N’avait-elle pour lui aucune attirance physique ? Elle disait : « Nos deux âmes sont merveilleusement appariées. Dieu doit aimer l’alliance de nos deux âmes. » Il était temps de penser à d’autres alliances. Mais où ? Mais comment ? Les loisirs dont disposait la jeune fille étaient trop brefs pour que Volodia pût songer à l’amener chez lui. Et, là-bas, dans le jardin, il passait tant de monde, qu’un simple baiser sur la bouche semblait une tentative vouée à l’échec. À peine assise sur le banc du square, après la messe, Svétlana regardait sa montre et disait : « Dans dix minutes, il faudra que je parte. » De jour en jour, la colère de Volodia contre Marie Ossipovna, contre la famille Danoff, contre la société tout entière, devenait plus ardente et plus inutile. Ayant reçu une lettre de mère Alexandrine au sujet de l’icône de saint Vladimir, il entra dans une grande fureur. Le couvent acceptait le principe de son offrande et le remerciait d’avance pour sa générosité. Très bien. Mais qu’aurait-il, lui, en échange ? Donnant, donnant. Si Svétlana cédait à ses instances, il était prêt à distribuer des saints Vladimir à tous les couvents de Russie. Sinon, il comprendrait qu’il n’y avait plus de justice et se désintéresserait des question religieuses.

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