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Couleurs de l'incendie

Электронная книга - «Couleurs de l'incendie». Краткое содержание книги:

Février 1927. Le Tout-Paris assiste aux obsèques de Marcel Péricourt. Sa fille, Madeleine, doit prendre la tête de l’empire financier dont elle est l’héritière, mais le destin en décide autrement. Son fils, Paul, d’un geste inattendu et tragique, va placer Madeleine sur le chemin de la ruine et du déclassement.
Face à l’adversité des hommes, à la cupidité de son époque, à la corruption de son milieu et à l’ambition de son entourage, Madeleine devra déployer des trésors d’intelligence, d’énergie mais aussi de machiavélisme pour survivre et reconstruire sa vie. Tâche d’autant plus difficile dans une France qui observe, impuissante, les premières couleurs de l’incendie qui va ravager l'Europe.
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— Vous permettez ?

D’un geste plein de prévenance, Robert prit le cabas en toile écossaise de M. Guéneau et le posa précautionneusement sur la première marche de l’escalier. Il tenait à la main une canne très épaisse portant, à une extrémité, un gros nœud de bois, comme on en voyait parfois chez les manifestants des Croix-de-Feu ou de l’Action française.

La massue atteignit l’avocat au fémur droit. Cela fit un vilain bruit, sec. M. Guéneau ouvrit la bouche, la douleur était telle que pas un son ne sortit. Le jeune homme s’était aussitôt avancé pour l’aider à s’asseoir sur la première marche, à côté de son cabas, disant, voilà, vous serez mieux, mettez-vous là.

M. Guéneau, en nage, fixait sa jambe d’un regard hypnotisé et s’apprêtait à l’enserrer à deux mains lorsque le second coup arriva, exactement au même endroit, avec une précision d’horloger. Le bruit ne fut pas tout à fait le même, un peu plus sourd, plus mou, mais la puissance était très supérieure. D’ailleurs, son fémur faisait maintenant un angle de quarante-cinq degrés.

L’annonce de la douleur atteignit enfin son cerveau, il fut empêché de hurler par Robert, qui lui colla une main en bâillon sur la bouche en faisant tsst, tsst, tsst.

— C’est rien. Un bon plâtre et ça va se ressouder, vous verrez.

Maître Guéneau, les yeux exorbités, faisait des allers-retours entre sa jambe repliée dans le mauvais sens et le sourire du jeune homme qui dodelinait de la tête.

— Évidemment, si vous ne payez pas votre loyer, pour la deuxième jambe, ça sera pas pareil du tout. Je vous péterai les deux genoux, vous ne serez pas près de remarcher. Et si vous vous rendez au commissariat, je vous péterai aussi les deux coudes. Pour vous coucher, vous pourrez vous plier en quatre, comme une serviette éponge.

Robert plissa les yeux. Il tâchait de se souvenir s’il n’avait rien oublié. Non. Tout était en ordre. Il se leva.

— Bon, le loyer. C’est très important, hein !

Il désignait la jambe de l’avocat.

— Je vous ai fait un petit pense-bête.

Lorsqu’il traversa la cour, le hurlement de M. Guéneau commençait à emplir la cage d’escalier.

Dans le salon de thé, les dames étaient installées à une table ronde.

— Tout s’est bien passé, poussin ? demanda Léonce.

Quand elle parlait à Robert, elle achevait toujours ses phrases par un sourire d’encouragement, comme Madeleine avec Paul quand il tentait désespérément de dire quelque chose.

— Comme sur des roulettes, dit Robert.

Léonce se tourna vers Madeleine, vous voyez, je vous l’avais dit.

— Merci, monsieur Ferrand.

Robert mit la main à sa casquette.

— À vot’ service. Si vous avez besoin que j’y retourne… On a bien sympathisé, tous les deux.

L’appartement de M. Dupré sentait l’encaustique, quelqu’un devait venir faire le ménage. L’idée d’une femme entrant dans ce lieu si impersonnel, monacal, était tellement incongrue que Madeleine imagina, le dimanche matin, M. Dupré à genoux passant lui-même la paille de fer et cirant le parquet.

— C’est un imbécile plein de bonne volonté, avait prévenu Dupré. Ces gens-là sont difficiles à canaliser.

Depuis que Robert Ferrand s’était fait embaucher à l’Atelier, la terreur de Madeleine était de le voir faire trop de zèle et d’être démasqué. Elle lui donnait des consignes très strictes et ne manquait jamais de renouveler, en cas de désobéissance, ses menaces de police, de prison, il n’y avait que cela pour lui faire entendre raison.

Madeleine regarda sa montre. Vingt et une heures trente, certains soirs le bilan était plus rapide que d’autres. Elle avait un peu de temps devant elle. Elle se retourna.

— Monsieur Dupré, voulez-vous m’aider à délacer cette gaine, je vous prie…

— Bien sûr, Madeleine.

Sexuellement comme en toutes choses, M. Dupré était un homme efficace. Ça n’avait rien à voir avec les emballements juvéniles d’autrefois avec André, mais d’une certaine manière, c’était mieux. Elle découvrait les préliminaires. Ni son mari, homme pressé, ni André, homme passif, ne les avait pratiqués avec elle. Il y avait de plus en plus de choses dont elle ne s’ouvrait pas au curé de Saint-François-de-Sales. Durant leurs rapports, ils parlaient peu ; à la fin toutefois, Madeleine ne manquait jamais de dire :

— Merci, monsieur Dupré.

— C’est un plaisir, Madeleine.

Mais ce soir-là, lorsqu’elle fut rhabillée, après le bref moment de toilette qu’elle s’octroyait derrière le paravent (M. Dupré allait fumer à la fenêtre, dans l’autre pièce), elle ne se dirigea pas vers la porte comme elle le faisait habituellement.

— Peut-être savez-vous cela, monsieur Dupré…, à quel âge les garçons sont-ils… je veux dire, à quel âge ?

— Cela dépend beaucoup des tempéraments. Certains sont de vrais petits hommes à douze ans, d’autres restent étrangers à cela jusqu’à seize ans et plus, c’est très variable.

Ça n’arrangeait pas Madeleine.

— C’est que… Paul m’inquiète un peu à ce sujet…

M. Dupré plissa les lèvres.

— Dans son cas, c’est en effet… délicat.

Il imaginait sans peine la difficulté à laquelle Madeleine était confrontée. Et il ne savait pas ce qu’il ferait si elle lui demandait le service de… Pourrait-il emmener un garçon mineur en fauteuil roulant et qu’il n’avait jamais vu dans une de ces maisons où lui-même avait si rarement mis les pieds ? Ça semblait difficile.

Un peu de temps coula. Madeleine attendait un geste que M. Dupré n’avait pas envie de faire, un mot qu’il n’avait pas envie de prononcer.

— Vous vous alarmez peut-être un peu tôt ?

— C’est possible…

Elle se résolut alors à parler avec Paul.

Mon Dieu, comment s’y prendre, par quoi commencer, et puis, que pouvait-elle pour lui ? Demain, c’est cela, demain elle s’entretiendrait avec Paul, elle verrait, elle improviserait.

Quand elle arriva, Paul ne dormait pas, il écoutait de la musique. Elle passa rapidement à la salle de bains, elle ne voulait pas aller l’embrasser sans avoir fait d’abord… une toilette complète.

Même seule, elle rougissait de pareilles pensées.

Une fois en déshabillé, elle se planta devant le grand miroir en pied. Elle n’était pas grosse à proprement parler, seulement un peu enveloppée, tous les hommes ne détestaient pas ça. Mais c’étaient des formes plus rondes que la mode ne le permettait, voilà le problème. Madeleine n’était pas malheureuse, elle se sentait démodée. Le style d’aujourd’hui, c’était des femmes minces, voire maigres, il suffisait de regarder les réclames, pas plus épaisses que l’auriculaire avec juste des fesses et des seins menus et fiers, pas comme les siens. Elle se tira la langue, poussa un cri, et bien qu’elle soit en déshabillé, elle cacha précipitamment sa poitrine. Paul était là, qui la regardait, par la porte restée entrouverte. Devant la réaction de sa mère, il se mit à rire.

— M… mais, ma… man…

Madeleine attrapa en hâte son peignoir puis elle vint jusqu’à lui et s’accroupit près du fauteuil comme elle le faisait habituellement.

— Mais qu’est-ce que tu fais là, mon cœur ?

Paul saisit son ardoise : « Je t’ai entendue rentrer, je voulais te souhaiter une bonne nuit. »

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