Les Habits Noirs Tome III - La Rue De Jérusalem
- Автор: Феваль Поль Анри
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome III - La Rue De Jérusalem». Краткое содержание книги:
Au-delà de l’escalier, il y avait une petite porte à laquelle Pistolet jeta une rapide œillade. Cette porte était fermée.
La cave contenait une douzaine de femmes, dont quatre étaient groupées et causaient en prenant du punch.
Deux autres jouaient aux dominos le prix d’un carafon de rhum.
Les six restantes étaient assises assez loin les unes des autres, dans un complet mutisme.
L’une d’elles lisait un livre abondamment souillé et qui portait l’estampille du cabinet de lecture.
Deux autres dormaient, la tête appuyée sur leurs mains, auprès de leurs carafons vides.
Une quatrième, vêtue de haillons, comptait des sous dans un sac de toile.
L’avant-dernière était une femme encore jeune et belle qui pleurait.
La dernière avait une figure osseuse et sèche, dont le profil parlait de noblesse. Elle portait une vieille robe de soie noire très propre et ses cheveux gris étaient lissés avec soin sous un antique chapeau de velours.
Joseph Moynet, le cabaretier, l’appelait Mme la marquise, et cela faisait sourire parfois tous ces êtres qui ne souriaient plus.
Pistolet alla s’asseoir à une table vide entre la marquise et l’escalier.
On le regarda passer.
Les quatre commères dirent:
– C’est une nouvelle.
– Un demi-litre de marc, dit Pistolet en s’asseyant.
Il y eut un mouvement, un effet, comme on dit au théâtre. Une des joueuses de dominos grommela:
– Paraît qu’elle a du fond, la nouvelle: un demi-litre du premier coup!
Le cabaretier servit et tendit la main. On payait d’avance.
Pistolet lui donna le prix juste de l’eau-de-vie de marc, après quoi, il but coup sur coup trois verres, sans se presser, avec méthode.
– Elle fait par trois, dit encore la joueuse. C’est déjà joli. Néanmoins, il y en a qui «font par six».
Pistolet se renversa, le dos contre le mur, et ferma les yeux.
Au bout de quelques minutes, il avala trois autres verres – dont le contenu passa fort adroitement dans le corsage de la robe de Clémentine.
Un pas se fit entendre dans l’escalier. Pistolet ne bougea pas. Le nouvel arrivant était un homme qui n’entra même pas dans la licherie. Il poussa la petite porte du fond et disparut, après avoir échangé un signe avec Joseph Moynet.
– Coterie! pensa Pistolet qui entonna, par son corsage, une troisième tournée de trois verres.
Quelques minutes après, second bruit de pas dans l’escalier. La petite porte fut poussée de nouveau, et le corsage de Pistolet but trois coups.
Joseph Moynet quitta le comptoir et se dirigea vers la petite porte en disant:
– Mesdames, si quelqu’un vient, je suis là, on peut appeler.
Et il disparut à son tour.
Pistolet versa le dernier petit verre de son demi-litre et le siffla. Immédiatement après, il chancela sur sa banquette.
– Paraît que c’est sa mesure, dit la joueuse. Complet!
Pistolet glissa de la banquette par terre. La marquise releva sa vieille robe de soie par crainte d’accident, et ce fut tout. Personne ne s’occupa plus de Pistolet, qui resta couché devant la dernière marche de l’escalier.
Il ronflait, le coquin, mais, tout en ronflant, il rampait vers la porte que sa tête entrouvrit d’un effort insensible.
Il put voir et il put écouter.
Le soir, quand il retourna près de M. Badoît, il lui dit:
– Au rapport, patron! J’ai parvenu à la vérité par le canal de l’amour: premièrement, que les susnommés Coyatier, Coterie et Landerneau sont retirés des affaires et vivent honorablement d’un tas de vilenies, en plus de la pension de cent francs par mois qu’on leur sert pour payer leur silence… Quand je pense que la pauvre Clémentine m’attendra demain! En ai-je fait poser dans ma vie! La parenthèse n’est pas pour vous, patron… Deuxièmement, que l’oiseau qui sert ces cent francs mensuels demeure bien au Château-Neuf-Goret, là-bas, de l’autre côté de La Ferté-Macé: ils l’appellent M. Nicolas, et quelquefois «le prince». Troisièmement, que le colonel et Toulonnais-l’Amitié sont partis ce matin pour une monstrissime affaire de milliasses de millions, en conséquence de laquelle Coyatier et les deux autres veulent avoir chacun dix mille francs comptant, sous peine de vendre la mèche. Quatrièmement, qu’on va expédier cette nuit, au même Château-Neuf, un gaillard du nom de Louveau, dit Troubadour, qui travaille dans le rouge… Cinquième et dernièrement, que le Nicolas, fils de roi, va épouser une bergère de soixante-neuf ans, propriétaire des millions de milliasses. Moi, ça m’amuse. Quand partons-nous!
M. Badoît appela un fiacre qui passait, et dit:
– Aux Messageries!
V La fermière de Carabas
Nous arrivons à l’histoire du fils du roi qui voulait épouser la vieille bergère normande et ses millions.
Ceci n’est point un conte de fées, et Jules Sandeau, dans son admirable comédie: Mademoiselle de La Seiglière, a eu bien raison de placer ce paysan chevaleresque qui se dévoue si simplement, mais si magnifiquement, à sauvegarder l’héritage de son maître.
Le fait est vrai, il y a eu nombre de faits du même genre qu’il est bon de livrer à la publicité pour réhabiliter l’honneur campagnard, un peu compromis par les révélations des observateurs modernes, qui semblent avoir regardé l’homme des champs de très près et à un autre point de vue.
Je suis bien sûr qu’il y eut jadis une Arcadie où les bergers paresseux se renvoyaient, au flageolet, les adorables distiques du poète. Ces bergers, vivant de châtaignes et de lait, avaient des mœurs blanches comme un fromage à la crème.
J’ai vu de mes yeux les choses que je vais dire, sans intention aucune d’insulter l’Arcadie ni d’amoindrir les mérites du généreux villageois de Jules Sandeau.
Mathurine Hébrard, née Goret, et qu’on appelait dans le pays «la Goret», était une paysanne du hameau des Nouettes, en la paroisse de Mortefontaine, qui possédait, en 1838, environ deux millions cinq cent mille francs de revenus, en terres au soleil, sans compter une masse véritablement énorme de valeurs mobilières.
Elle savait lire sa messe et signer son nom à peu près.
Il y avait à peine cinq ou six ans que ses plus proches voisins avaient deviné, non pas sa fortune invraisemblable, mais une humble aisance dont elle avait laissé sourdre les symptômes après le décès de son mari.
Son mari était mort dans une misère noire. Il ramassait habituellement du crottin sur les grandes routes et faisait à pied le chemin de La Ferté pour y vendre des hottées de dix sous.
Les gens du voisinage lui envoyaient du bouillon et du pain; jamais on ne l’avait vu rien dépenser, même au cabaret, et pourtant, certains disaient qu’on l’avait trouvé ivre plus d’une fois dans les bas chemins qui entouraient sa loge.
La Goret aussi était de temps en temps «gaie de boire», ou, du moins, elle en avait la mine.
Leur loge, perdue au fond d’un trou, présentait l’image de la plus parfaite détresse.
Et pourtant, dès cette époque, ils auraient pu acheter la moitié du canton et la payer comptant, haut la main.