Les Habits Noirs Tome III - La Rue De Jérusalem
- Автор: Феваль Поль Анри
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome III - La Rue De Jérusalem». Краткое содержание книги:
Ils étaient laids à voir tous les deux, pour ne pas dire repoussants; la femme, qui se trouvait être de beaucoup la plus forte, battait l’homme cruellement.
Ils avaient l’air alors de deux terribles amoureux.
Ceux qui les avaient écoutés, par hasard, derrière les haies, riaient bien en racontant qu’ils parlaient argent, les deux mendiants sordides, et or aussi, par cent mille francs… par millions!
Leur fils, ils avaient un fils, qui était le plus vilain gars à dix lieues à la ronde, avait été exempté de la conscription pour cause de mutilation. Un commencement de procédure avait établi que le père et la mère l’avaient estropié de parti pris avec un merlin à fendre le bois, pour éluder la loi.
L’instruction s’était arrêtée par pitié; ils étaient si misérables!
Pour ces sortes de crimes, les paysans ne sont pas sévères entre eux. On n’en regardait les Goret ni mieux ni plus mal.
Le mari mourut vers 1831, faute d’une potion de quelques sous que le médecin des pauvres avait ordonnée et que sa femme ne voulut point lui acheter.
Il fut enterré par charité.
Quelques jours après son décès, Mathurine fut trouvée ivre au pied d’une borne de la route. À ceux qui lui firent des reproches, elle répondit qu’elle était assez grande pour se conduire et que, si elle voulait, elle aurait quarante sous à dépenser tous les jours, et cinquante aussi, et un écu de trois francs, et…
On la crut folle.
Le lendemain, elle demanda ostensiblement l’aumône aux portes des maisons.
Sa fortune, ou, si mieux vous aimez, la vérité au sujet de sa fortune, éclata violemment comme un canon trop bourré qui crève.
En 1833, il y eut un travail commandé dans les départements par le ministre des Finances. À peine avons-nous besoin de dire que la conversion des rentes n’est pas une idée nouvelle. Dès le temps dont nous parlons, plusieurs États avaient consolidé leur dette publique, à la grande édification de leurs créanciers battus.
Admirons, en passant, la politesse exquise de ce mot «consolider une dette».
Le travail commandé par le ministre était à la fois statistique et politique. Les agents financiers du gouvernement avaient mission de dénombrer les porteurs et de s’assurer – en cas de besoin – le concours des rentiers principaux pour la conversion.
Il fut trouvé deux cent trente-trois inscriptions diverses, au nom de Mathurine Hébrard, formant ensemble près de quatre cent mille livres de rentes!
Qui était cette Mathurine Hébrard? On vint aux informations. Il n’y avait qu’une Mathurine Hébrard.
Mais comme on s’amusa, les premiers jours, des quatre cent mille livres de rentes de la bonne femme!
La bonne femme qui avait laissé son mari aller en terre, faute d’une médecine de quinze sous! La bonne femme qui avait haché la main droite de son petit gars pour qu’il restât à lui biner son étroit carré de pommes de terre.
Ah! c’était trop drôle aussi, les gars et les filles en riaient tout le long des chemins en se tapant mutuellement dans le dos à grands coups de poing pour se témoigner leur tendresse.
C’était bien elle, pourtant, madegoy! c’était bien Mathurine qui était la rentière de ces rentes.
On mit huit jours à se fourrer cela dans la tête.
Une fois que cela fut dans les têtes, les choses changèrent comme par enchantement. Il ne s’agit pas de plaisanter avec l’argent. Le pays s’agenouilla devant Mathurine.
Et Mathurine se redressa du même coup.
Ceci et cela tout naturellement, sans bassesse d’un côté, sans faste de l’autre.
L’argent est Dieu. Les choses de la religion gardent toujours une certaine tournure simple et grande.
Mathurine s’habilla de neuf des pieds à la tête et donna des souliers à son vilain gars qui fuma du tabac de la régie dans une pipe à couvercle de cuivre, comme les huppés de la foire. Ce fut pour lui le bon temps.
Mathurine abandonna son trou pour venir habiter une ferme qui se trouva être à elle, comme beaucoup d’autres aux environs.
Elle prit un banc à l’église et donna un gros sou à la quête.
Du passé, personne ne parla: au moins tout haut.
Il y avait autour d’elle un vague rempart de respect. Elle faisait peur et admiration comme ces incroyables histoires qu’on ressasse aux veillées.
Mais elle était longue, l’histoire de Mathurine: elle ne finissait pas en une fois.
Pendant des mois et des années, ce fut chaque jour quelque surprise nouvelle; on apprenait, on apprenait sans cesse. Mathurine était bien riche, la veille; le lendemain, elle était toujours plus riche encore. Ceux qui aiment rire l’appelaient tout bas la marquise de Carabas, mais ce n’était point pour se moquer.
Dieu du ciel! qui donc serait assez impie pour se moquer du saint argent!
Seulement, à force d’apprendre, il y avait des gens qui redevenaient incrédules. Peut-on posséder tant que cela? Il y a des richesses impossibles!
Elle traversait, la Goret, d’un pas majestueux et calme, ces admirations et ces doutes. Du moment qu’elle avait laissé voir sa fortune, elle sentait qu’elle avait droit à la publique dévotion. Son genre de vie était à peu près le même qu’autrefois, sauf qu’elle mangeait abondamment et buvait sans se gêner.
Au presbytère et à la mairie on commençait à dire qu’elle «faisait beaucoup de bien».
Et certes, cela ne lui coûtait pas cher.
Quant aux paysans, ses anciens bienfaiteurs, elle leur disait bonjour, quand elle était en belle humeur, et même, elle leur tendait parfois sa boîte d’argent qui avait la forme des tabatières en corne du pays.
Pensez-vous qu’il en faille beaucoup davantage pour conquérir une solide popularité?
Autour de la tête brutale et vulgaire qui surmontait le gros corps de la Goret, il y avait des rayons d’or. Elle était adorée, à la façon des divinités qu’on déteste.
Les jalousies respectueuses qui l’environnaient s’élevaient à la hauteur de Pélion, entassé sur Ossa.
Mais comment s’était faite et agglomérée cette fortune prodigieuse dont nul ne connaissait bien le chiffre et à laquelle les poètes du canton prêtaient des proportions extravagantes?
C’est simple et c’est éterneclass="underline" aussi simple que la fondation de n’importe quel empire ou de n’importe quel comptoir monumental.
Il faut d’abord un conquérant, un homme de génie, qui de rien fasse quelque chose: Romulus ou le premier Rothschild.
Il faut ensuite des successeurs prudents et âpres à la besogne: non point Charles le Chauve ou Louis le Débonnaire; c’est trop descendre, mais non plus des hommes d’initiative.
Tibère n’est pas mauvais, quand César a bien commencé et Auguste pompeusement achevé.
Le conquérant avait nom Mathau Goret.
Il était valet du chenil chez M. Gobert des Nouettes, ancien fermier des sels, retiré aux environs de La Ferté avec de belles rentes.
Nous parlons ici des commencements de la Révolution française.
En 92, M. Gobert des Nouettes émigra.
Pour émigrer, il monta, avec sa famille; dans cette fameuse berline, derrière laquelle on ficelait la malle qui contenait tant de louis d’or! Quelle imprudence!