Les Essais - Livre II
- Автор: Монтень Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:
233. Platon donne divers visages à sa croyance. Dans le Timée, il dit que le père du monde ne peut être nommé ; dans les Lois, que l'on ne doit pas rechercher ce qu'il est. Et ailleurs, dans ces mêmes livres, il considère comme des dieux le ciel, les astres, la Terre et nos âmes ; et il accueille en outre ceux qui ont été accueillis par la tradition dans chacune des cités. Xénophon fait état de variations semblables dans l'enseignement de Socrate qui déclare, selon lui, tantôt qu'il ne faut pas chercher à connaître la forme de Dieu, tantôt que le Soleil est Dieu, et l'âme Dieu également, tantôt qu'il n'y a qu'un Dieu, et tantôt qu'il y en a plusieurs. Speusippe, neveu de Platon, dit que Dieu est une certaine force qui gouverne les choses, et qu'elle est douée de vie.
234. Pour Aristote, Dieu est tantôt l'esprit, tantôt le monde ; et tantôt il donne un autre maître à ce monde, tantôt il fait de la chaleur du ciel la divinité. Xénocrate prétend qu'il y a huit dieux. Les cinq premiers ont les noms des planètes, le sixième réunit toutes les étoiles fixes qui en constituent les membres, le septième et le huitième sont le Soleil et la Lune. Héraclide du Pont318 ne fait qu'hésiter entre les diverses opinions, et finalement prive Dieu de sentiment : il lui fait prendre tantôt une forme tantôt une autre, puis déclare que c'est le ciel et la terre. Théophraste lui aussi hésite entre diverses idées, attribuant le gouvernement du monde tantôt à l'entendement, tantôt au ciel, tantôt aux étoiles. Pour Straton319, Dieu est la nature, qui possède la force d'engendrer, d'augmenter ou diminuer, sans avoir de forme ni de sensibilité. Pour Zénon, c'est la loi naturelle, qui commande le bien et prohibe le mal, et cette loi est un être animé ; mais il supprime les dieux traditionnels : Jupiter, Junon, Vesta. Pour Diogène Apolloniate320, c'est l'air321 qui est Dieu.
235. Xénophane fait Dieu tout rond, doué de la vue et de l'ouïe, mais ne respirant pas et n'ayant rien de commun avec la nature humaine. Ariston estime qu'on ne peut se représenter la forme de Dieu, qu'il n'est pas doué de sensibilité, et ignore si c'est un être animé ou autre chose. Pour Cléanthe, c'est tantôt la raison, tantôt le monde, tantôt l'âme de la nature, tantôt la chaleur suprême qui entoure et enveloppe tout. Persée, disciple de Zénon de Citium, a prétendu qu'on donnait le nom de dieux à ceux qui avaient apporté quelque chose de particulièrement utile à la vie humaine, et à ces choses utiles elles-mêmes. Chrysippe rassemblait confusément toutes les opinions précédentes, et compte, parmi les mille sortes de dieux qu'il invente, les hommes eux aussi, qui sont immortalisés. Diagoras322 et Théodore323, eux, niaient carrément qu'il y eût des dieux. Épicure imagine des dieux luisants, transparents et perméables à l'air, installés comme entre deux forts, entre deux mondes, à l'abri des coups, dotés d'une figure humaine et de membres comme les nôtres, qui pourtant ne leur servent à rien.
J'ai toujours pensé que les dieux existent, et le dirai toujours,
Mais je pense qu'ils n'ont cure de ce que font les hommes.
[Ennius, in Cicéron, De divinatione, II, 1]
236. Fiez-vous donc à la philosophie ! Vous vanterez-vous d'avoir trouvé la fève dans le gâteau, au milieu de ce tintamarre de tant de cervelles philosophiques ! Le désordre du monde a eu cet effet sur moi que les mœurs et les idées différentes des miennes me déplaisent moins qu'elles ne m'instruisent, et m'enorgueillissent moins qu'elles ne m'humilient quand je les compare. Et tout autre choix que celui qui vient de la main même de Dieu me semble avoir peu d'avantage (et je laisse de côté les mœurs monstrueuses ou contre nature)324. Les constitutions des divers états ne s'opposent pas moins sur ce sujet que les écoles philosophiques, et cela nous montre que le hasard lui-même n'est pas plus varié et changeant que notre raison, ni plus aveugle et inconséquent.
237. Les choses les moins connues sont celles qui sont le plus propres à être déifiées325. Et donc faire de nous des dieux, comme dans l'Antiquité, cela fait preuve de quelque chose de pire encore qu'une extrême faiblesse de raisonnement. Je suivrais plus facilement ceux qui adoraient le serpent, le chien ou le bœuf, dans la mesure où leur nature profonde et leur être nous sont moins connus, et que nous avons plus de raisons d'imaginer ce qu'il nous plaît de ces animaux-là et de leur attribuer des facultés extraordinaires. Mais avoir fait des dieux ayant la même condition que nous, dont nous connaissons forcément les imperfections, leur avoir attribué des désirs, de la colère, des vengeances, des mariages, des descendances et de la parentèle, l'amour et la jalousie, nos membres et nos os, nos fièvres et nos plaisirs, nos morts et nos sépultures, cela relève vraiment d'une surprenante folie de l'entendement humain.
Ces choses qui sont très éloignées de la nature divine,
Indignes de figurer parmi les dieux.
[Lucrèce De la Nature V, 123-24]
238. « Nous en connaissons les formes, le vêtement, la parure, et en outre la lignée, les épousailles, les parentés, tout cela ramené à l'image de la faiblesse humaine ; car on les dépeint avec des âmes passionnées : on nous apprend leurs désirs, leurs chagrins, leurs colères... 326 » [Cicéron De natura deorum II, XXVIII, 70] C'est ainsi que l'on a accordé la divinité non seulement à la foi, à la vertu, à l'honneur, à la concorde, à la liberté, à la victoire, à la piété, mais aussi à la volupté, à la fraude, à la mort, à l'envie, à la vieillesse, à la misère, à la peur, à la fièvre, à la mauvaise fortune et autres accidents fâcheux de notre vie fragile et caduque.
A quoi bon introduire nos mœurs dans les temples ?
Ô âmes courbées vers la terre et dénuées de sens divin !
[Perse Satires II, 62 et 61]
239. Les Égyptiens, avec une sagesse cynique, défendaient à tout homme, sous peine d'être pendu, de dire que Sérapis et Isis, leurs dieux, eussent autrefois été des hommes, quand nul n'ignorait qu'ils l'avaient été. Et leur représentation, qui les montrait avec un doigt sur la bouche signifiait, selon Varron, cet ordre secrètement donné à leurs prêtres d'avoir à taire leur origine mortelle, sous peine d'annuler toute la vénération qui leur était rendue.
240. Puisque l'homme désirait tellement se rendre égal à Dieu, il eût mieux fait, dit Cicéron, de ramener vers lui les qualités divines, et de les attirer ici-bas, plutôt que d'envoyer là-haut sa corruption et sa misère. Mais à bien y regarder, il a fait l'un et l'autre de bien des façons, et toujours avec la même vanité.
241. Quand les philosophes épluchent327 la hiérarchie de leurs dieux, et s'empressent de distinguer leurs alliances, leurs attributions, leur puissance, je ne puis croire qu'ils parlent sérieusement. Quand Platon nous décrit le jardin de Pluton, et les agréments ou les peines corporelles qui nous attendent encore après la ruine et la disparition de nos corps, et qu'il le fait selon la façon dont nous ressentons les choses durant la vie,
Ils se cachent dans des sentiers écartés, une forêt de myrte
Les enveloppe, mais les chagrins les accompagnent dans la mort.
[Virgile Énéide VI, vv. 433-34]