La Vie rêvée d'Ernesto G.
- Автор: Guenassia Jean-Michel
- Серия: Epub commercial #18
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: Asohar - TAZ
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «La Vie rêvée d'Ernesto G.». Краткое содержание книги:
Et puis, un miracle se produisit, on ne peut pas appeler autrement la résurrection de Tereza. Son médecin, la sage-femme et même Joseph reconnurent que la science avait des limites et qu’on ignorait encore tout de la psychologie de la douleur.
Un soir, il était 18 h 10 très précisément, Christine venait de partir au théâtre, Tereza était seule et avait froid, dehors il neigeait, elle se leva avec mille précautions pour remettre du bois dans le poêle, s’assit sur le canapé du salon, remonta la couverture sur ses jambes, se dit que la soirée allait être longue, quand elle aperçut le manuscrit de Pavel, posé sur un coussin ; elle l’avait vu si souvent travailler dessus, elle pensait que c’était sa marotte, son hobby, il lui en avait parlé, bien sûr, et avec passion, elle lui avait posé quelques questions, mais plus par politesse que par intérêt, sans mesurer la portée de ce texte, jamais elle ne l’avait lu ni même survolé. Elle ouvrit l’épais volume, attrapa une poignée de feuilles et en commença la lecture. Pavel écrivait comme un enfant, avec des lettrages appliqués, penchés, bien ronds. Dans la marge, il y avait des ajouts superposés en anglais ou en russe, des abréviations et des chiffres. Elle lut et elle oublia tout, sa fatigue, ses soucis, où elle se trouvait. Elle était à Petrograd en 17 et à Brest-Litovsk, elle s’attendait à un livre soporifique et indigeste sur un vague traité oublié, elle découvrit un roman d’aventures avec Lénine, Trotski et Kamenev dans les rôles principaux et le tumulte de cette révolution sauvée in extremis par cette paix désastreuse.
Elle finit les vingt-trois premières pages sans y penser, prit un autre paquet, continua, absorbée et fascinée.
Quand Pavel rentra de sa réunion, il était tard, le poêle s’était éteint, il la trouva avec une pile de feuilles posée sur les cuisses.
– Qu’est-ce que tu fais, chérie ? Tu vas avoir froid.
– C’est extraordinaire, Pavel, extraordinaire.
– Tu trouves ? fit-il, bouleversé.
– Pourquoi ne m’en as-tu pas parlé avant ?
– Je n’arrête pas, personne ne m’écoute.
Tereza s’attaqua aux trois énormes chemises tenues par une cordelette, contenant chacune cinq à six cents feuilles non numérotées à dévorer, des fac-similés en russe et en allemand de télégrammes diplomatiques, d’articles de presse, de courriers. Elle mit onze jours à lire le tout ; la nuit, elle en oubliait ses nausées et le jour ses misères. De l’avis unanime, la lecture du manuscrit de Pavel agissait sur elle comme un médicament d’une rare efficacité et sans aucun effet secondaire.
Personne ne réussit à déterminer si elle avait aimé ce texte parce qu’il était exceptionnel ou parce qu’il avait été écrit par l’homme de sa vie. Peut-être un peu des deux. Quelque chose changea entre eux à partir de ce moment-là, elle le regarda avec des yeux émerveillés et Pavel aima encore plus cette femme qui l’admirait tant.
Quelques jours plus tard, Tereza demanda à Christine de descendre du haut de l’armoire la machine à écrire Underwood dont Pavel ne savait pas se servir, et elle se mit à taper le volumineux manuscrit. La machine posée sur ses cuisses, à raison de deux à trois heures chaque jour, elle reproduisit chaque page avec minutie. Elle espérait terminer avant l’accouchement mais avait sous-estimé le travail.
Le 12 juin 46, elle donna naissance à un garçon superbe de trois kilos trois qui restait couché à côté d’elle en la dévisageant d’un air sérieux pendant qu’elle poursuivait la frappe. Il écoutait avec ravissement le tapotis des doigts de sa mère sur le clavier, la chanson des tiges métalliques sur le rouleau et, à chaque fois qu’elle arrivait en bout de ligne, il riait quand la clochette du retour chariot retentissait.
Pavel avait voulu l’appeler Ludvik, comme son père, Tereza n’y vit pas d’inconvénient. Elle ne vit pas plus d’objection quand il lui donna Brest comme second prénom, l’officier de l’état-civil trouva ce deuxième prénom curieux, hésita un instant, mais l’inscrivit quand même pour ne pas se fâcher avec un membre aussi important du Parti.
Jusqu’à sa publication en septembre 1950, en deux volumes par un éditeur tchèque, et un an plus tard en russe, Tereza retapa intégralement les mille six cent quatre-vingt-sept pages du manuscrit de La Paix de Brest-Litovsk, diplomatie et révolution à trois reprises, au gré des incessantes modifications apportées par Pavel ; Ludvik Brest ne la quittait pas du regard.
Tereza fut toujours persuadée que son fils était devenu journaliste parce qu’il avait été bercé pendant des années par le cliquetis de la machine à écrire.
Chaque mois, Joseph retournait rue Kaprova, il passait voir madame Marchova, lui réglait le loyer, déposait une enveloppe sur la table, il aurait pu s’en dispenser ou envoyer un mandat, mais il s’en était fait une règle, autant pour bavarder pendant une heure avec la vieille dame que pour la soulager de ses maux. Elle lui offrait un doigt de madère, elle avait une combine pour s’en procurer des flacons et commençait par un « Où j’en étais resté, Édouard ? ». Elle l’entretenait du feuilleton de sa vie, des efforts désespérés de sa toupie de belle-fille pour la déposséder de ses biens, des couverts en argent disparus de la commode, de son collier de perles soi-disant égaré, de la mollesse de son bon à rien de fils qui la laissait la dépouiller, de sa persévérance à résister et à survivre pour les embêter, de son immense satisfaction à ouvrir un œil le matin ; son cœur fatigué continuait à frétiller. Encore une journée de gagnée. La piqûre d’Édouard lui faisait un bien immense, après elle se redressait, ne sentait plus ce maudit dos, sa pommade à l’odeur de camphre lui chauffait les reins et la requinquait. Quand l’hyène demandait de ses nouvelles, quelle jouissance de lui apprendre qu’elle se portait merveilleusement, « Mieux qu’hier et moins bien que demain », lançait-elle en français. Et elle voyait le menton pointu de sa bru frémir et ses lèvres plissées disparaître un peu plus.
– Ah, mon Édouard, quelle chance j’ai de t’avoir.
Fin janvier 46, Pavel, portant ostensiblement une pile d’assiettes, rejoignit Joseph qui était dans la cuisine en train de faire la vaisselle.
– Il faudrait qu’on puisse parler tranquilles, dit-il à voix basse. J’ai une grande nouvelle à t’annoncer. On se retrouve demain rue Tynska pour déjeuner. Pas la peine d’en parler à Christine, ni à personne.
Pavel aimait bien faire des mystères et laisser des phrases en suspens. On ne savait pas trop ce qu’il faisait, il était appointé par le ministère des Affaires étrangères mais restait d’une discrétion de chaisière sur son activité précise.
– Je travaille pour mon pays, répondait-il aux importuns qui le questionnaient.
Joseph attendait en lisant le journal, le restaurant était plein, mais ils avaient leur table réservée sur l’estrade. Pavel arriva sans se presser, serra la main à une douzaine d’habitués, rejoignit son ami, s’assit dos à la salle et passa commande. Il parla des déplacements de Sudètes qui s’amplifiaient et des réactions de la communauté internationale, il refusait d’utiliser le terme d’« expulsion » pour des raisons historiques et attendit la fin du repas et qu’il n’y ait plus personne à proximité pour faire signe à Joseph de se pencher vers lui.
– Tu sais qu’il va y avoir bientôt des élections, le Parti cherche à présenter des hommes et des femmes qui incarnent toutes les composantes de la population. Dans ton arrondissement, on a pensé à toi comme candidat. Qu’en dis-tu ?