Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #2
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304332
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]». Краткое содержание книги:
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
Mithœrg allait riposter :
— « Incorrigible petit Jacques ! » lança Meynestrel, de cette voix de fausset qu’il prenait parfois et qui déconcertait toujours.
Il avait assisté en spectateur à ce débat. Le heurt de deux tempéraments l’intéressait toujours. Ces distinctions d’école entre le spirituel et le matériel, entre la violence et la non-violence prises en soi, lui paraissaient absurdes et vaines : le type du faux problème, de la question mal posée. Mais à quoi bon le dire ?
Jacques et Mithœrg, interloqués, se turent.
L’Autrichien se tourna vers le Pilote et scruta un instant son visage impénétrable ; le sourire de connivence qu’il apprêtait se figea sur ses lèvres, ses traits se rembrunirent. Il était mécontent du tour que Jacques avait donné à la discussion, et irrité contre Jacques, contre le Pilote, contre lui-même.
Après quelques minutes de silence, il ralentit volontairement le pas, se laissa distancer par les deux hommes, et rejoignit Paterson et Alfreda.
Meynestrel profita de l’absence de Mithœrg pour se rapprocher de Jacques.
— « Ce que tu voudrais », dit-il, « c’est épurer la révolution, d’avance, avant qu’elle soit faite. Trop tôt ! Ce serait l’empêcher de naître. »
Il fit une pause, et comme s’il eût deviné à quel point ce qu’il venait de dire heurtait la sensibilité de Jacques, il ajouta vite, avec un coup d’œil pénétrant :
— « Mais… je te comprends très bien. »
Ils continuèrent de descendre la rue, en silence.
Jacques, posément, s’efforçait de faire un retour sur lui-même. Il songeait à son éducation. « Culture classique… Formation bourgeoise… Ça donne à l’intelligence un pli qui ne s’efface pas… J’ai cru longtemps que j’étais né pour être romancier : il n’y a même pas très longtemps que je n’y pense plus. J’ai toujours été tellement plus enclin à regarder, à enregistrer, qu’à juger, qu’à conclure… Une faiblesse, évidemment, pour un révolutionnaire ! », se dit-il, non sans angoisse. Il ne trichait guère avec lui-même ; du moins pas consciemment. Il ne se sentait ni inférieur ni supérieur à ses camarades : il se sentait autre ; et, à tout prendre, moins « bon instrument de révolution », qu’eux. Pourrait-il jamais, comme eux, abdiquer sa conscience personnelle, fondre sa pensée, sa volonté, dans la doctrine abstraite, dans l’action commune, d’un parti ?
Il dit brusquement, à mi-voix :
— « Conserver, défendre l’indépendance de son esprit, est-ce fatalement être inapte à l’action commune ? Et que faites-vous d’autre, vous, Pilote ? »
Meynestrel n’avait pas paru entendre. Pourtant, peu après, il murmura :
— « Valeurs individualistes… Valeurs humaines… Crois-tu que les deux termes soient synonymes ? »
Jacques restait tourné vers lui ; son silence, interrogateur, semblait inciter le Pilote à s’expliquer davantage. Celui-ci reprit la parole, comme à regret :
— « L’humanité qui se soulève avec nous commence un prodigieux redressement, qui modifiera, pour des siècles, non seulement la condition de l’homme par rapport à l’homme, mais, en même temps, et d’une façon encore inconcevable, l’homme lui-même — jusque dans ce qu’il croit être ses instincts ! »
Puis il se tut de nouveau, et parut s’enfermer dans sa méditation.
IX
À quelques mètres en arrière, Mithœrg marchait auprès de Paterson et d’Alfreda, sans prendre part à leur conversation.
La jeune femme trottinait aux côtés de l’Anglais, dont les grandes jambes faisaient un pas tandis qu’elle en faisait deux. Elle bavardait librement, et se tenait si près de son compagnon que, à tout instant, le coude de Paterson lui frôlait l’épaule.
— « Quand je l’ai vu pour la première fois », disait-elle, « c’était au moment des grèves. J’étais venue assister à un meeting, entraînée par des amis de Zurich. Il a pris la parole. Nous étions dans les premiers rangs. Je le regardais. Ses yeux, ses mains… À la fin du meeting, on s’est battu. J’ai lâché mes amis, j’ai couru me mettre auprès de lui… » (Elle semblait surprise elle-même des souvenirs qu’elle évoquait.) « Et, depuis, je ne l’ai pas quitté. Pas un seul jour ; pas même deux heures de suite, je crois… »
Paterson jeta un regard vers Mithœrg, hésita et dit, à mi-voix, sur un ton bizarre :
— « Tu es sa mascotte… »
Elle rit :
— « Pilote est plus gentil que toi, Pat’… Il ne dit pas “mascotte”, lui. Il dit “ange gardien”. »
Mithœrg n’écoutait que d’une oreille. Il poursuivait intérieurement sa discussion avec Jacques. Il était sûr d’avoir raison. En Jacques, il appréciait le Camm’rad, et il avait même essayé de s’en faire un ami ; mais il jugeait avec sévérité le partisan. Il éprouvait en ce moment une sourde animosité contre lui : « J’aurais dû lui jeter ses vérités en face, une bonne fois !… Et justement devant le Pilote ! » Mithœrg était de ceux que l’intimité de Jacques avec Meynestrel déconcertait le plus. Non qu’il en fût mesquinement jaloux : il en souffrait plutôt comme d’une injustice. Il ne doutait pas d’avoir eu, tout à l’heure, le tacite assentiment du Pilote. Le silence ambigu de Meynestrel lui avait causé un vif dépit. Il souhaitait une occasion de tirer la chose au clair, non sans un aigre désir de revanche.
Meynestrel et Jacques, qui avaient de l’avance, s’étaient arrêtés devant l’entrée de la promenade des Bastions. (En coupant à travers le jardin, on arrivait directement à la rue Saint-Ours.)
Le soleil se couchait. Derrière les grilles, une buée d’or flottait encore sur les parterres de gazon. La fin de ce dimanche avait attiré beaucoup de flâneurs à la Promenade, qui était le Luxembourg de l’Université genevoise. Tous les bancs étaient occupés, et des grappes animées d’étudiants déambulaient dans les allées rectilignes, où les hauts ombrages entretenaient un peu de fraîcheur.
Laissant derrière lui Alfreda et l’Anglais, Mithœrg hâta le pas pour rejoindre les deux hommes.
— « … une conception tout de même un peu grossière de la vie », disait Jacques : « le fétichisme de la prospérité matérielle ! »
Mithœrg le toisa, et, délibérément, sans savoir de quoi il était question, se jeta à la traverse :
— « Quoi maintenant ? Voilà, je suis sûr qu’il reproche les « appétits matériels » des révolutionnaires ! » grogna-t-il, avec un petit ricanement de mauvais augure.
Jacques, surpris, l’examina affectueusement. Les sautes d’humeur de l’Autrichien le trouvaient toujours plein d’indulgence. Il tenait Mithœrg pour un camarade éprouvé, peu démonstratif, mais d’un exceptionnel loyalisme dans l’amitié. Il avait compris que sa rudesse venait de sa solitude, d’une enfance malheureuse, et d’un orgueil susceptible sous lequel Mithœrg dissimulait sans doute quelque lutte intime ou quelque faiblesse. (Jacques ne se trompait pas. Ce Germain sentimental portait en lui une détresse : il se savait laid, et il s’exagérait maladivement cette laideur ; au point, certains jours, de désespérer de tout.)