Les mailles du réseau
- Автор: Стерлинг Брюс
- Год: 2002
- Язык: французский
- Год: Gallimard
- ISBN: 2-07-042558-4
- Переводчик: Jean Bonnefoy
- Жанр: Киберпанк
Электронная книга - «Les mailles du réseau». Краткое содержание книги:
« Les tours Oxford, miss Arbright.
— C’est là que nous descendons, dit Emily, en reposant son verre. On vous recontactera, Dianne. »
Arbright se laissa retomber dans les coussins. « Écoutez. Je veux ces cassettes de la Grenade.
— Je sais.
— Et elles ne vaudront plus autant si jamais Vienne se décide à agir. Aussitôt, ça chassera toutes les autres infos…
— Voiture, ouvre la porte. » Emily sortit. Laura et David se bousculèrent derrière elle. « Merci pour le taxi, Dianne.
— On se perd pas de vue. » Les portes de la limousine claquèrent.
Le rez-de-chaussée des tours Oxford était une ville en réduction. Des rampes fluorescentes déversaient un faux soleil radieux sur les boutiques sobres et les épiceries fines. Des vigiles attifés comme des flics du muet, jolie casquette et vareuse à boutons dorés. De doux adolescents passaient tranquillement devant les vitrines pastel, allongés sur leurs vélorelax.
Ils foncèrent dans une épicerie acheter des couches et des petits pots, le tout débité sur la carte d’Emily. Ils se joignirent au groupe d’une vingtaine de locataires qui s’embêtaient en attentant l’ascenseur, assis sur des banquettes en bois incurvées. Une cabine arriva ; tout le monde s’y engouffra et prit un strapontin. Les niveaux défilèrent dans le silence spectral de la lévitation magnétique, seulement troublé par un reniflement ou un froissement de papier journal.
Ils sortirent à l’étage d’Emily et leurs oreilles se débouchèrent. Ici, au cinquantième, l’air était juste un rien confiné avec une odeur de brûlé. Murs couverts de cartes aux couleurs ésotériques. Ils prirent une navette. Toute une série de petits coins et recoins bordaient la galerie, débouchant sur des patios – ce que les sociologues baptisaient « espace défendable ». Emily les invita à descendre pour gravir un embranchement latéral. Un rat-de-garde les croisa, rasant le sol, petit microbot aux yeux réticulés, au museau couvert de crasse. Emily ouvrit la porte à l’aide de sa carte.
Un trois-pièces – pur art déco tout en noir et blanc. David emmena le bébé dans la salle de bains, tandis qu’Emily gagnait le coin-cuisine. « Waouh ! dit Laura. Sûr que t’en as fait, des changements.
— Je ne suis pas chez moi, précisa Emily. Mais chez Arthur. Tu sais, le photographe.
— Le type avec qui tu sortais ? » Les murs étaient couverts de ses agrandissements : études de paysages maussades, arbres dénudés, un modèle au visage rond, en noir et blanc Garbo, avec des yeux de chat rassasié. « Houlà ! » Laura étouffa un rire. « Mais c’est toi, ça ! Hé ! c’est chouette !
— Elle te plaît ? À moi aussi. Presque pas retouchée – d’accord, juste un poil de traitement numérique. Elle jeta un œil dans le congélateur. Nous avons du poulet aux amandes – du poisson-chat – du cari d’agneau express Rajaratnam…
— Quelque chose de fade et d’américain, suggéra Laura. La dernière fois que j’ai eu de vos nouvelles, Arthur et toi, vous étiez au bord de la séparation.
— Eh bien, aujourd’hui, on filerait plutôt le parfait amour, se rengorgea Emily. Désolée de n’avoir pas mieux à t’offrir, mais Arthur et moi, on ne fait pas spécialement la cuisine ici… Tu sais, ils surveillent mon appart, mais il n’est que huit étages en dessous – et dans un nid à rats comme les tours Oxford, il pourrait aussi bien être situé à Dallas… Cette piaule est une planque qui en vaut une autre. Arthur prend la chose de manière sympa – je crois même que toute cette agitation, ça l’excite. » Elle sourit. « Je suis son espionne bien-aimée.
— J’aurai une chance d’être présentée ?
— Il est actuellement en déplacement, mais oui, j’espère bien. » Emily glissa des plateaux dans le micro-ondes. « Je suis pleine d’espérances, ces temps-ci… J’ai comme l’impression de tenir enfin le bon bout. La méthode de la romance moderne. »
Rire de Laura. « Ah bon ?
— Mieux vivre par la chimie, précisa Emily, en rougissant. La Romance. Je t’en ai déjà parlé ?
— Oh ! Em, non… » Laura plongea la main dans sa pochette en jean, sous une couche de rechange et quelques cacahuètes salées de leur vol en avion. « Tu veux parler de ça ? »
Emily lorgna le flacon en plastique. « Seigneur ! Tu veux dire que t’as passé la douane avec un plein sac d’Embrasantes ? »
Laura fit la grimace. « C’est pas interdit, n’est-ce pas ? Ça m’était complètement sorti de l’esprit.
— Tu les as trouvées où ?
— À la Grenade. Par une prostituée. »
Emily en resta bouche bée. « Est-ce bien la Laura Webster que je connais ? Tu marches quand même pas à ce truc, non ?
— Enfin, c’est plutôt à toi que je pose la question.
— Oh ! j’en ai juste pris une ou deux fois… Je peux voir ? » Emily secoua le petit flacon. « Bigre, ça m’a l’air d’être du méga-dosage… Je sais pas, j’en ai pris, ça m’a plus ou moins transformée en idiote… je suppose que tu dirais que je suis revenue en rampant vers Arthur, après notre engueulade, mais apparemment ça a dû nous faire du bien à tous les deux. Je veux dire, la fierté, ça n’a peut-être pas que du bon. Prends un de ces trucs, et tout le reste, les problèmes, tout ça, devient plus ou moins vain… David et toi, vous n’avez pas de problème, n’est-ce pas ?
— Non… », esquiva Laura. David émergea de la salle de bains, portant dans ses bras le bébé changé de frais. Emily s’empressa de faire disparaître le flacon dans un tiroir de la cuisine.
« Qu’est-ce qui se passe ? demanda David. Vous avez encore toutes les deux ces airs de conspiratrices.
— On constatait simplement à quel point vous aviez changé, tous les deux, lui dit Emily. Tu sais quoi, Dave ? Le noir te va drôlement bien. T’as une mine vraiment superbe.
— J’ai pris quelques kilos à la Grenade, confessa David.
— Oh ! toi, tu les portes à merveille ! »
Il sourit à moitié. « C’est ça, flattons le crétin… Vous deux, vous causiez de la politique de la boîte, hein ? Autant me mettre dans la confidence, je suis prêt au pire. » Il s’assit sur un tabouret noir et chrome. « En supposant qu’on puisse causer sans risque, ici…
— Tout le monde parle de vous, dit Emily. Les Webster, ce coup-ci vous a rapporté un gros tas de bons points.
— Parfait. On pourra peut-être souffler un peu.
— Je sais pas, dit Emily. À vrai dire, vous allez être très demandés. Le comité vous réclame pour une réunion de conseil. Vous êtes désormais nos experts sur la situation ! Et puis, il y a Singapour.
— Mon cul, oui ! fit David.
— Le Parlement de Singapour tient des auditions publiques sur sa politique vis-à-vis des planques de données. Suvendra est déjà là-bas. Elle a été notre intermédiaire avec la Banque islamique et elle doit témoigner. » Emily s’interrompit un instant. « C’est un rien coton.
— C’est dans ses cordes, observa David. Elle saura se débrouiller.
— Certes, mais si elle se débrouille un peu trop bien, son élection au comité est assurée dans un fauteuil… »
David écarquilla les yeux. « Eh là, attends voir…
— Tu ne sais pas comment a évolué la situation au pays pendant votre absence, lui dit Emily. Il y a encore un mois, c’était une attraction, mais aujourd’hui c’est devenu une crise grave. Tu as vu le ton pris par Dianne Arbright. Il y a un mois, une journaliste vedette comme elle ne m’aurait pas adressé la parole mais aujourd’hui, tout soudain, nous voilà frangines, solidaires à tout crin. » Emily leva deux doigts. « Ça va craquer quelque part, et vite. On le sent venir. Comme à Paris en 68, ou dans les premières années Gorbatchev… Mais à l’échelle du globe. » Elle était sérieuse. « Et on a des chances d’être aux premières loges.