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tant que la terre durera - tome 3

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tant que la terre durera - tome 3
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Elle lui caressa la joue de ses doigts nus et froids.

— Koudriloff n’est pas mort. Je ne l’ai pas tué. J’ai les mains blanches, dit Nicolas d’une voix de rêve.

L’échec de son entreprise le remplissait de lassitude et de dégoût. Une nausée aigre lui gonflait la bouche. Comme si elle eût deviné son abattement, Dora dit avec douceur :

— N’y pense pas. Nous sommes sauvés. C’est l’essentiel.

— Non, ce n’est pas l’essentiel ! s’écria-t-il. Par imprudence, j’ai compromis une affaire sûre, je n’ai pas avancé d’une ligne…

— Avancé d’une ligne ! Que veux-tu dire ?

Il haussa les épaules :

— Rien, rien…

Mais en lui-même, l’idée creusait lentement son chemin. De cette journée, il attendait une sorte de régénération intime. En sacrifiant ses derniers préjugés à l’idéal révolutionnaire, en immolant Koudriloff sur l’autel de la liberté, il espérait crever l’enveloppe et devenir un autre. Or, après ces coups de feu dans le vide et cette poursuite bouffonne, il se retrouvait à la même place, avec le même visage et le même cœur qu’autrefois. Il était toujours Nicolas Arapoff, l’intellectuel, le timoré, l’innocent. Respirant à peine, il s’efforçait d’analyser ce sentiment de manque profond qui s’était installé dans sa chair. Ce n’était plus un désir réfléchi qui le tourmentait. Mais une nécessité organique, puissante. Un besoin animal de tuer et de voir du sang. Il murmura :

— Pourquoi, mon Dieu, m’as-tu refusé de servir ?

Une calèche passa dans la rue. Des chiens aboyèrent.

Dora frissonna et dit :

— Dieu n’a pas voulu de ton sacrifice… Moi, quand j’ai tué pour la première fois, tout était simple… Peut-être ne faut-il pas que tu nous ressembles ?… On ne sait pas...

Il la regarda fortement.

— Je vais y retourner, dit-il.

— Tu es fou !

La fièvre le secouait. Une espèce d’affirmation absolue, insensée, prenait possession de son être. Il ne pouvait plus demeurer ainsi, hors du danger, hors du péché. Sans doute son visage était-il décomposé par la haine, car Dora lui dit :

— Que tu es beau ! Tu me fais peur !

— Partons, répondit-il.

— Mais où aller ?

— Là-bas.

— On ne nous laissera pas entrer. On nous arrêtera.

— Je ne veux pas de prudence.

— Il ne faut pas qu’on te prenne, dit-elle en baissant les yeux.

— On te prendra aussi.

— Il ne faut pas qu’on nous prenne…

Elle se plaquait contre lui, amoureuse, tremblante, les lèvres sèches. Il la repoussa et se dirigea vers la porte.

— Eh bien, je te suis, dit-elle tristement. J’aime que tu sois fou.

Ils sortirent dans la rue.

— Donne-moi ton revolver, dit Nicolas, j’ai perdu le mien.

Elle ouvrit son sac, lui tendit un browning qu’il cacha dans sa poche, sans le regarder. Devant eux, la rue aux longues palissades était vide. Comme ils passaient près d’un débit de boisson, un agent de police en sortit, raide, bedonnant, la moustache fauve. Il rajustait son ceinturon. Nicolas éprouva une crainte rapide : « Nous aurait-il suivis ? » Mais l’homme s’éloignait déjà d’une démarche pesante et cadencée. À ce moment, Nicolas vit avec stupeur que Dora emboîtait le pas au policier.

— Où vas-tu ? demanda-t-il.

— Laisse-moi faire, dit-elle.

Et elle se mit à courir pour rattraper l’agent. L’homme se retourna.

— Enfin ! s’écria la jeune femme. Nous cherchions partout un agent. Dans la cour du dépôt de bois, il y a des ivrognes qui se battent. Vous devriez venir.

Le policier haussa les épaules :

— Laissez-les se battre, mademoiselle. Quand ils en auront assez, ils s’endormiront.

— On ne peut pas ! Ils sont armés de couteaux ! Nous les avons vus, ce monsieur et moi ! C’est atroce !…

— Peut-être… Seulement… je ne suis pas dans mon secteur, dit l’autre.

— Qu’est-ce que ça fait ?…

— Hors du service, un agent n’est plus un agent.

— C’est trop fort ! dit Dora. Je vais vous demander votre numéro.

L’agent hésita une seconde, lorgna l’uniforme de Nicolas, fit une grimace.

— Allons-y, soupira-t-il enfin.

— Vous nous accompagnez, Nicolas ? dit Dora d’une voix impérative.

— Eh bien, où sont-ils vos gaillards ?

— Derrière le tas de bois, à gauche, dit Dora.

— Je n’entends rien.

— Si… Si… Quelqu’un qui respire, qui râle… Oh ! quelle horreur !… Vite, vite…

Comme l’agent s’avançait vers la première pile de planches, Dora saisit la main de Nicolas et chuchota :

— Maintenant, tue-le.

Nicolas eut un haut-le-corps.

— Tue-le, reprit-elle plus fort.

Elle lui plantait ses ongles dans la paume. Justement, l’homme se retournait vers eux pour les interroger. Nicolas vit sa grosse figure rougeaude, sa moustache fauve. Il sortit le revolver de sa poche et tira devant lui, en pleine masse. L’agent dit :

— Eh ! qu’est-ce qui vous prend ?

Nicolas tira encore.

L’autre chancela, plia drôlement les jambes, comme pour s’asseoir à croupetons, fit deux pas et se coucha dans la boue. Une liqueur rouge foncé filtrait à travers sa moustache. Son œil gauche, crevé, bouillonnait un peu. Ses doigts griffaient la terre. Enfin, il cessa de remuer.

— Voilà, dit Dora, il est mort.

— Oui, il est mort, dit Nicolas.

Il ajouta d’un air égaré :

— Je ne sais même pas son nom.

Puis, il se tut. Était-il possible que, par sa seule volonté, cet homme vivant, ce monde d’habitudes et d’amour, eût pris l’aspect d’une chose ? Un sentiment lourd et mystérieux, comme une angoisse séculaire, comme une horreur des âges antiques, entrait en lui de tous côtés par les yeux, par les narines, par les oreilles et par la bouche. C’était comme s’il eût tué le premier homme sur une planète vierge. Stupide, il se laissait envahir par l’ivresse affreuse du sang. Il s’écoutait devenir un autre. Car, en frappant cet inconnu, il s’était frappé lui-même, profondément ! Et il ne savait plus très bien ce qui restait de son âme, après ce choc de fer et de fumée. Machinalement, il fourra l’arme dans la poche et se pencha vers le corps étendu dans la boue, parmi les copeaux de bois blond. Il regarda de près ce visage de matière morte, les poils morts des moustaches, la saillie morte des pommettes sous la chair qui se décolorait lentement. Il n’y avait de vivant dans cet être que le sang noir, qui coulait mal, et formait une petite flaque sur l’épaule de l’uniforme. Nicolas toucha la main tiède encore du cadavre. Il avait envie de dire :

— Je m’appelle Nicolas Arapoff, et toi ?

De nouveau, il murmura :

— Je ne sais même pas son nom.

— Qu’est-ce que cela fait ? dit Dora.

— Il faudrait voir ses papiers.

Il déboutonna l’uniforme. Mais, au moment d’atteindre la poche, de frôler le linge du mort, une vive répulsion le rejeta en arrière. À quoi bon ? Qu’il s’appelât Sidoroff ou Ivanoff, Nicolas devinait tout de lui. Un pauvre type, avec une femme acariâtre, des gosses nombreux et un logis sans joie.

— Pourquoi l’ai-je tué ? dit Nicolas. Il ne nous avait rien fait, celui-là.

— Non, il ne nous avait rien fait, dit Dora. Mais il te fallait une victime. Quand on s’est préparé à tuer, on doit tuer, coûte que coûte. N’importe qui. Achever le geste, tu comprends ? Agir…

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