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L'apprenti [Prentice Alvin - fr]

Электронная книга - «L'apprenti [Prentice Alvin - fr]». Краткое содержание книги:

Au bord de la rivière Hatrack, près des forêts profondes où règne encore l’homme rouge, un enfant va naître en des circonstances tragiques. Un enfant au destin exceptionnel. Septième fils d’un septième fils, il détiendra, dit-on, les immenses pouvoirs d’un « Faiseur ! ». Si les forces du mal ne parviennent à le détruire. Car il existe un autre pouvoir, obscur, prêt à tout pour l’empêcher de vivre et de grandir.
Nous sommes dans les années 1800, sur la terre de pionniers américains. Mais dans ce monde parallèle opèrent charmes et sortilèges, on y possède des « talents » à la dimension de pouvoirs et, les ombres de présences bienveillantes ou maléfiques rôdent dans la nature. Un récit magique et flamboyant où l’enjeu n’est rien moins que le destin du monde.
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Sa mère avait depuis longtemps disparu dans les bois entre la resserre et l’auberge que Peggy regardait toujours dans sa direction. Si elle avait voulu, elle aurait encore pu la voir, non pas avec les yeux mais par sa vision de torche qui aurait trouvé la flamme de vie de l’aubergiste, s’en serait approchée et l’aurait examinée. Mère, ignores-tu que tu n’as pas de secrets pour ta fille Peggy ?

Mais le fait était que Mère pouvait garder tous les secrets qu’elle voulait. Peggy ne regarderait pas dans son cœur. Elle n’était pas rentrée au pays pour redevenir la torche de Hatrack River. Après toutes ces années d’études, durant lesquelles elle avait lu tant de livres si vite qu’elle avait un jour craint d’en manquer, de ne plus en trouver assez en Amérique pour la satisfaire, après toutes ces années donc, il n’y avait qu’une chose dont elle se savait capable avec certitude. Elle avait fini par maîtriser la faculté de ne pas voir dans le cœur d’autrui, à moins de le vouloir. Elle avait fini par mater sa vision de torche.

Oh, elle continuait de regarder à l’intérieur des gens quand elle en avait besoin, mais rarement. Même lorsqu’il lui avait fallu venir à bout des membres du conseil d’école, elle n’avait recouru qu’à sa connaissance de la nature humaine pour deviner leurs pensées du moment et agir en conséquence. Quant aux avenirs que révélaient leurs flammes de vie, elle ne les remarquait plus.

Je ne suis pas responsable de vos avenirs, des avenirs de personne. Surtout pas du tien, Mère. Je me suis assez immiscée dans ta vie, dans les vies de tout le monde. Si je connaissais tous vos avenirs, à vous, gens de Hatrack River, j’aurais alors l’obligation morale de régler mes actes pour vous permettre de vivre des lendemains aussi heureux que possible. Mais ce faisant, je cesserais d’exister moi-même. Mon avenir serait le seul sans espoir, et de quel droit ? En fermant les yeux sur le futur, je deviens comme vous, je peux vivre ma vie d’après ce que je pressens. N’importe comment, je serais incapable de vous garantir le bonheur ; et de cette façon j’ai au moins une chance de le connaître, moi aussi.

Tandis qu’elle se trouvait des justifications, elle sentit grandir en elle un sentiment amer de culpabilité, toujours le même. En rejetant son talent, elle péchait contre le Dieu qui le lui avait donné. C’était ce que le grand maître Érasme avait enseigné : ton talent, c’est ta destinée. On ne connaît jamais la joie hors du chemin tracé par ce qu’on a en soi. Mais Peggy refusait de se soumettre à cette cruelle discipline. On lui avait déjà volé son enfance, et pour aboutir à quoi ? Sa mère ne l’avait pas aimée, les habitants de Hatrack River l’avaient crainte, souvent détestée ; ils étaient pourtant venus et revenus sans cesse la voir pour obtenir les réponses à leurs questions égoïstes, insignifiantes, ils l’avaient rendue fautive des prétendus maux qui les frappaient mais jamais remerciée de les avoir sauvés de désastres car, ces désastres n’étant jamais arrivés, ils n’avaient jamais su ce qu’ils lui devaient.

Ce qu’elle voulait, ce n’était pas de la gratitude. C’était un peu de liberté. Un allégement de son fardeau. Elle avait commencé à le porter trop jeune, et les gens avaient exploité son talent sans pitié. Leurs peurs avaient toujours prévalu sur son besoin à elle d’une enfance insouciante. Y en avait-il qui comprenaient cela ? Qui savaient avec quel plaisir elle les avait quittés ?

Peggy la torche était de retour, mais ils ne l’apprendraient jamais. Je ne suis pas revenue pour vous, gens de Hatrack River, ni pour rendre service à vos enfants. Je suis revenue pour un seul et unique élève, l’homme qui travaille en ce moment à la forge, dont la flamme de vie brille avec tant d’éclat que je la vois même dans mon sommeil, même dans mes rêves. Je suis revenue après avoir appris tout ce que le monde pouvait m’enseigner et je vais à mon tour aider ce jeune homme à accomplir une tâche plus importante qu’aucun d’entre nous. La voilà, ma destinée, si j’en ai une.

Ce qui ne m’empêchera pas de faire autant de bien que je pourrai ; je donnerai des cours à Arthur Stuart, j’essayerai de réaliser les rêves pour lesquels est morte sa jeune et courageuse mère ; j’enseignerai aux autres enfants autant qu’ils voudront apprendre, pendant les heures de la journée que je leur dois par contrat ; j’apporterai dans le village de Hatrack River toute la poésie et le savoir que vous voudrez bien recevoir.

Peut-être avez-vous moins envie de ma poésie que de mes connaissances de torche sur vos avenirs possibles, mais j’ose affirmer qu’elle vous fera beaucoup plus de bien. Car connaître votre avenir n’aurait d’autre effet que de vous rendre tantôt timorés, tantôt suffisants, alors que la poésie vous forgera une âme capable d’affronter n’importe quels lendemains avec hardiesse, sagesse et noblesse, si bien que vous n’aurez plus besoin de savoir ce qui va vous arriver, le futur vous fournira l’occasion de montrer votre grandeur si vous avez de la grandeur en vous. Vous apprendrai-je à voir en vous ce qu’a vu Gray ?

Un cœur autrefois riche du feu céleste, Des mains qui auraient pu brandir le bâton d’empire, Ou révéler l’extase à la vivante lyre.

Mais elle doutait que ces âmes ordinaires de Hatrack River recèlent des Milton muets, inconnus. Pauley Wiseman n’était pas un César ignoré. Il aurait peut-être aimé que ce fût le cas, mais il lui manquait l’intelligence et le sang-froid. Whitley Physicker n’était pas Hippocrate, malgré tous ses efforts pour guérir et jouer les conciliateurs ; son amour du luxe l’avait égaré et, comme nombre d’autres médecins bien intentionnés, il avait fini par travailler pour ce que les honoraires lui permettaient d’acheter, non pour la joie du métier.

Elle prit le seau posé près de la porte. Toute fatiguée qu’elle était, elle ne s’autoriserait pas à paraître impotente, ne serait-ce qu’une fois. Lorsqu’ils entreraient, Père et Mère verraient que mademoiselle Lamer avait déjà fait tout ce dont elle était capable avant l’arrivée de la baignoire.

Cling, cling, cling. Alvin ne se reposait donc pas ? Ignorait-il que le soleil embrasait le ciel à l’ouest, qu’il le portait au rouge avant de sombrer derrière les arbres ? Tandis qu’elle descendait la colline vers la forge, elle eut l’impression qu’elle allait soudain se mettre à courir, à dévaler la pente comme le jour où Alvin était né. Il pleuvait ce jour-là, et la mère d’Alvin était coincée dans un chariot au milieu de la rivière. C’est Peggy qui les avait tous aperçus, qui avait distingué leurs flammes de vie là-bas dans les ténèbres de la pluie et de la rivière en crue. C’est Peggy qui avait donné l’alarme, Peggy qui avait surveillé la naissance, qui avait découvert tous les avenirs d’Alvin dans sa flamme, la plus brillante qu’elle avait jamais vue et verrait jamais de toute son existence. C’est Peggy qui lui avait ensuite sauvé la vie en lui décollant la coiffe de la figure ; et qui la lui avait encore tant de fois sauvée au cours des ans en se servant de petits bouts de cette coiffe. Elle pouvait tourner le dos à la torche de Hatrack River qu’elle avait été ; elle ne lui tournerait jamais le dos, à lui.

Mais elle s’arrêta à mi-pente. Où avait-elle la tête ? Elle ne pouvait pas aller le trouver, pas maintenant, pas déjà. C’était à lui de s’adresser à elle. De cette façon seulement, elle deviendrait son institutrice ; de cette façon seulement, elle aurait une chance de devenir davantage encore.

Elle effectua un quart de tour et se déplaça en travers de la pente, descendant en biais, vers l’est, en direction du puits. Elle avait vu Alvin le creuser – ou plutôt les creuser, les deux – et, pour une fois, elle avait été impuissante à l’aider lorsqu’était survenu le Défaiseur. La colère et le désir de détruire avaient attiré son ennemi, et ce jour-là Peggy n’avait rien pu tenter avec la coiffe pour le sauver. Elle n’avait pu que le regarder tandis qu’il se libérait de l’envie de défaire qui était en lui et contrariait ainsi, pour un temps, le Défaiseur à l’affût tout près. Le puits s’élevait aujourd’hui tel un monument dédié à la puissance comme à la fragilité d’Alvin.

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