L'apprenti [Prentice Alvin - fr]
- Автор: Кард Орсон Скотт
- Серия: Alvin le faiseur #3
- Год: 1993
- Язык: французский
- Год: L'Atalante
- ISBN: 2-905158-70-0
- Переводчик: Patrick Couton
- Жанр: Фэнтези
Электронная книга - «L'apprenti [Prentice Alvin - fr]». Краткое содержание книги:
Nous sommes dans les années 1800, sur la terre de pionniers américains. Mais dans ce monde parallèle opèrent charmes et sortilèges, on y possède des « talents » à la dimension de pouvoirs et, les ombres de présences bienveillantes ou maléfiques rôdent dans la nature. Un récit magique et flamboyant où l’enjeu n’est rien moins que le destin du monde.
Elle lâcha le seau de cuivre et la corde se déroula dans le cliquetis du treuil. Un plouf assourdi. Elle attendit un moment que le seau se remplisse, puis elle le remonta à la manivelle. Il arriva, plein à ras bord. Elle voulait le déverser dans le seau de bois qu’elle avait amené, mais elle approcha soudain le lourd récipient de ses lèvres et but un peu de l’eau froide qu’il contenait. Elle attendait depuis tant d’années de goûter à cette eau, celle qu’Alvin avait maîtrisée la nuit où il s’était maîtrisé lui-même. Elle avait eu si peur durant cette nuit passée à l’observer ; et lorsqu’au matin il avait enfin rebouché le premier trou creusé par esprit de vengeance, elle avait pleuré de soulagement. Cette eau n’était pas salée, mais Peggy croyait y reconnaître le goût de ses propres larmes.
Le marteau s’était tu. Comme d’habitude, elle trouva tout de suite la flamme de vie d’Alvin. Il quittait la forge, il sortait. Savait-il qu’elle était là ? Non. Il venait toujours chercher de l’eau quand il avait terminé sa journée de travail. Évidemment, elle ne pouvait pas se retourner vers lui, pas encore, pas avant de l’entendre réellement marcher. Pourtant, elle avait beau savoir qu’il arrivait et tendre l’oreille, elle ne l’entendait pas ; il se déplaçait aussi silencieusement qu’un écureuil sur une branche. Le premier son qu’il produisit, ce fut celui de sa voix.
« D’la bonne eau, hein ? »
Elle se retourna pour lui faire face. Trop vite, avec trop d’empressement ; la corde tenait toujours le seau qui lui échappa des mains pour l’éclabousser d’eau avant de retomber bruyamment dans le puits.
« J’suis Alvin, vous vous rappelez ? J’voulais pas vous faire peur, m’dame. M’zelle Lamer.
— J’ai bêtement oublié que le seau était attaché, dit-elle. Je suis habituée aux pompes et aux robinets, je le crains. Les puits à ciel ouvert ne sont pas courants à Philadelphie. »
Elle se retourna vers le puits pour remonter à nouveau le seau.
« Attendez, laissez ça, dit-il.
— Ce n’est pas la peine. Je peux y arriver toute seule.
— Mais pourquoi donc, m’zelle Lamer, puisque ça m’fait plaisir d’vous aider ? »
Elle s’écarta et le regarda actionner la manivelle du treuil d’une seule main, aussi facilement qu’un enfant ferait tournoyer une corde. Le seau s’envola littéralement jusqu’à la margelle du puits. Peggy jeta un coup d’œil dans sa flamme de vie, un rapide sondage, pour voir s’il paradait à son intention. Il ne paradait pas. Il n’avait pas conscience de ses épaules massives, des muscles qui lui dansaient sous la peau au rythme des mouvements du bras. Il n’avait pas conscience non plus de la sérénité de son visage, de ce même calme qu’on voit chez le cerf qui ne ressent pas la peur. Il n’y avait aucune vigilance en lui. Certaines personnes avaient des yeux inquisiteurs, comme sur le qui-vive, à l’affût d’un danger ou peut-être d’une proie. D’autres portaient toute leur attention à la tâche en cours, se concentraient sur ce qu’elles accomplissaient. Alvin, lui, gardait discrètement ses distances, il avait l’air de se soucier comme d’une guigne de ce que les autres, voire lui-même, pouvaient faire ; il s’attachait à ses pensées intérieures que nul autre n’entendait. Une fois encore les vers de l’Élégie de Gray lui vinrent à l’esprit :
Pauvre Alvin. Lorsque j’en aurai fini avec toi, il n’y aura pas de frais vallon isolé. Tu te rappelleras ton apprentissage comme les derniers jours tranquilles de ton existence.
Il empoigna d’une main le seau lourdement rempli par le bord et l’inclina sans peine pour le transvaser dans celui de Peggy qu’il tenait de l’autre ; il accomplit ce geste avec l’aisance et la légèreté d’une maîtresse de maison qui verse de la crème d’un gobelet dans un deuxième. Et si ces mains me tenaient les bras avec autant d’aisance et de légèreté ? Me briserait-il les os sans le vouloir, du fait de sa grande force ? Me sentirais-je emprisonnée dans son étreinte irrésistible ? Ou me consumerait-il dans la chaleur incandescente de sa flamme de vie ?
Elle tendit la main vers le seau.
« J’vous en prie, laissez-moi l’porter, m’dame. M’zelle Lamer.
— Ce n’est pas la peine.
— J’connais que j’suis tout sale, m’zelle Lamer, mais j’peux l’porter jusqu’à chez vous et l’poser à l’intérieur sans rien déranger. »
Mon déguisement est-il si rébarbatif que tu me croies capable de refuser ton aide par goût excessif de la propreté ? « Je voulais seulement dire que je ne tenais pas à vous donner un surcroît de travail aujourd’hui. Vous m’avez déjà suffisamment aidée pour la journée. »
Il la regarda droit dans les yeux ; il n’avait plus son air tranquille maintenant. On lisait même un soupçon de colère dans son regard. « Si vous avez peur que j’vous demande de m’payer, faut pas ; y a rien à craindre d’ce côté-là. Si ça, c’est vot’ piasse, vous pouvez la r’prendre. J’en ai jamais voulu. » Il tendit la pièce que Whitley Physicker lui avait lancée de la voiture.
« J’ai réprouvé son geste sur le moment. J’estimais insultant qu’il se permette de vous payer pour le service que vous m’avez rendu par pure galanterie. J’ai pensé qu’il nous dépréciait l’un et l’autre en agissant comme si les événements de ce matin ne valaient pas plus d’une piastre. »
Ses yeux s’étaient à présent adoucis.
Peggy poursuivit de sa voix de demoiselle Lamer : « Mais vous devez pardonner au docteur Physicker. Il ne se sent pas à l’aise de vivre dans la richesse et il cherche des occasions de la partager avec d’autres. Il n’a pas encore appris à s’y prendre avec tout le tact nécessaire.
— Oh, y a pas d’tracas à s’faire, m’zelle Lamer, vu qu’ça vient pas d’vous. » Il remit la pièce dans sa poche et entreprit de remonter la colline pour porter le seau jusqu’à la maisonnette.
Il était clair qu’il n’avait pas l’habitude de marcher aux côtés d’une dame. Ses enjambées étaient beaucoup trop longues, sa cadence trop rapide pour que Peggy se maintienne à sa hauteur. Elle ne pouvait pas suivre non plus le même chemin que lui, il ne tenait pas compte du degré de la pente. Il était comme un enfant plutôt qu’un adulte, il prenait le chemin le plus direct, quitte à escalader inutilement des obstacles.
Je n’ai pourtant que cinq ans de plus que lui. En suis-je arrivée à croire à mon propre déguisement ? À vingt-trois ans, est-ce que je pense, agis et vis déjà comme une femme deux fois plus âgée ? Est-ce que je n’aimais pas autrefois marcher comme lui, prendre les parcours les plus difficiles pour le seul plaisir de l’effort et de l’exploit ?
Elle opta néanmoins pour le chemin le plus facile ; elle longea la colline, puis la remonta là où la pente était longue et peu accusée. Alvin était déjà arrivé, il attendait à la porte.
« Pourquoi n’avez-vous pas ouvert et posé le seau à l’intérieur ? La porte n’est pas verrouillée, dit-elle.
— ’mande pardon, m’zelle Lamer, mais c’est une porte qui d’mande à pas être ouverte, verrouillée ou non. »