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L'apprenti [Prentice Alvin - fr]

Электронная книга - «L'apprenti [Prentice Alvin - fr]». Краткое содержание книги:

Au bord de la rivière Hatrack, près des forêts profondes où règne encore l’homme rouge, un enfant va naître en des circonstances tragiques. Un enfant au destin exceptionnel. Septième fils d’un septième fils, il détiendra, dit-on, les immenses pouvoirs d’un « Faiseur ! ». Si les forces du mal ne parviennent à le détruire. Car il existe un autre pouvoir, obscur, prêt à tout pour l’empêcher de vivre et de grandir.
Nous sommes dans les années 1800, sur la terre de pionniers américains. Mais dans ce monde parallèle opèrent charmes et sortilèges, on y possède des « talents » à la dimension de pouvoirs et, les ombres de présences bienveillantes ou maléfiques rôdent dans la nature. Un récit magique et flamboyant où l’enjeu n’est rien moins que le destin du monde.
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Elle ne pouvait pas revenir en fille du pays, pas même devant Père, le seul qui se réjouirait vraiment de son retour. Elle devait revenir en étrangère. Car c’est effectivement ce qu’elle était, même sans déguisement ; après trois ans d’une forme d’enseignement à Dekane suivis de trois autres d’éducation et d’études, elle n’était plus la petite Peggy, la torche placide à la langue bien pendue ; depuis longtemps elle était devenue autre chose. Elle avait appris nombre de grâces sous la houlette de madame Modesty ; elle avait appris bien d’autres choses dans les livres et auprès des professeurs. Elle n’était plus ce qu’elle avait été. Il aurait été aussi mensonger d’annoncer : « Père, je suis ta fille, ’tite Peggy », que de dire, comme elle le fit : « Monsieur Guester, je suis votre nouvelle locataire, mademoiselle Lamer. Très heureuse de faire votre connaissance. »

Il monta en haletant jusqu’à elle et tendit la main. Malgré sa méfiance, malgré la façon dont il avait évité de la rencontrer à son arrivée à l’auberge une heure plus tôt, il était trop bon hôtelier pour refuser de l’accueillir avec courtoisie, ou du moins avec les manières rudes de la campagne qui passaient pour de la courtoisie dans ce village de la frontière.

« Ravi d’vous connaître, mademoiselle Lamer. J’espère qu’vous êtes installée à vot’ convenance ? »

Elle se sentit un peu triste devant ses efforts pour employer un langage châtié en sa présence, comme lorsqu’il parlait aux clients qu’il qualifiait de « dignitaires », signifiant par là qu’il estimait leur position sociale supérieure à la sienne. J’ai beaucoup appris, Père, et surtout ceci ; aucune position sociale n’est supérieure à une autre si celui qui l’occupe n’a pas un grand cœur.

Pour ce qui était du grand cœur de Père, Peggy y croyait mais refusait d’aller y voir. Elle avait trop bien connu sa flamme de vie par le passé. Si elle y regardait de trop près maintenant, elle risquait d’y découvrir des détails qu’une fille n’avait pas le droit de savoir. Elle était trop jeune pour se retenir quand elle l’avait autrefois explorée ; dans l’innocence de l’enfance, elle avait appris des choses qui avaient rendu innocence et enfance impossibles. Mais aujourd’hui qu’elle maîtrisait mieux son talent, elle pouvait enfin respecter les secrets de son cœur. Elle lui devait bien cela, et à sa mère aussi.

Sans parler qu’elle se devait à elle-même de ne pas connaître dans les moindres détails leurs pensées et sentiments sur tout.

Ils installèrent la baignoire dans la maisonnette. Mère avait apporté un autre seau et une bouilloire, et Père s’en alla avec Alvin tirer de l’eau au puits pendant que Mère en mettait à bouillir sur le fourneau. Lorsque le bain fut prêt, elle chassa les hommes ; puis Peggy dut la chasser à son tour, non sans insistance. « Je vous sais gré de votre sollicitude, dit-elle, mais j’ai pour habitude de me baigner dans la plus stricte intimité. Vous avez fait preuve d’une extrême gentillesse, et je ne manquerai pas, à chaque instant de ce bain que je vais prendre, seule, de penser à vous avec reconnaissance. »

Ce flot de langage pompeux, c’était plus que même Mère ne pouvait en supporter. La porte fut enfin refermée, verrouillée, les rideaux tirés. Peggy se débarrassa de sa robe de voyage puis se dépouilla de sa chemise et de sa culotte longue qui lui collaient chaudement à la peau. C’était l’un des avantages de son déguisement, de ne pas avoir à s’encombrer d’un corset. Personne ne s’attendait à ce qu’une vieille fille qui affichait son âge s’inflige la taille de guêpe de ces pauvres victimes de la mode qui se ficelaient au point de ne plus pouvoir respirer.

En dernier lieu, elle retira ses amulettes, les trois qui lui pendaient autour du cou et la quatrième, noyée dans ses cheveux. Elle les avait obtenues de haute lutte, ces amulettes, et pas uniquement parce qu’il s’agissait des nouveaux modèles, coûteux, qui agissaient sur ce que les autres voyaient réellement et non sur l’opinion qu’ils en avaient. Il lui avait fallu trois visites avant de persuader le spécialiste qu’elle désirait vraiment paraître laide. « Une jeune femme aussi charmante que vous, vous n’avez pas besoin de mon art », répétait-il inlassablement, jusqu’à ce qu’elle l’attrape par les épaules et lui dise : « C’est pour cela que j’en ai besoin ! Pour que je cesse d’être jolie. » Il avait cédé mais continué de marmonner que c’était un péché de cacher ce que Dieu avait si bien créé.

Dieu ou madame Modesty, songea Peggy. J’étais belle chez madame Modesty. Suis-je belle à présent, alors que personne ne me voit en dehors de moi, qui reste la moins en mesure de m’admirer ?

Enfin nue, enfin Peggy, elle s’agenouilla dans la baignoire et y plongea la tête pour commencer par se laver les cheveux. Immergée dans l’eau bien chaude, elle éprouva la même impression de liberté qu’elle avait connue tant d’années plus tôt dans la resserre, cette retraite humide où aucune flamme de vie ne pénétrait, où elle se retrouvait seule avec elle-même, où elle avait l’occasion de découvrir sa véritable personnalité.

Il n’y avait pas de miroir dans son logis. Et elle n’en avait pas apporté. Elle sentit pourtant que son bain était terminé et elle s’essuya devant le fourneau, déjà en nage dans la pièce pleine de vapeur, en ce début de soirée d’août ; elle savait qu’elle l’était, jolie, dans le sens où madame Modesty lui avait appris à l’être ; elle savait que si Alvin la voyait sous son vrai jour, il la désirerait, non pas poussé par la raison mais par ce coup de cœur futile et superficiel que tout homme éprouve envers une femme qui lui enchante les yeux. Aussi, tout comme elle s’était jadis cachée de lui pour qu’il ne l’épouse pas par pitié, aujourd’hui elle se cachait de lui pour qu’il ne l’épouse pas par amour juvénile. Cette image, le corps jeune et doux, lui resterait invisible afin que l’autre, la vraie, l’esprit profond et bien rempli, séduise ce qu’il y avait de meilleur en lui, l’homme qui serait non pas un amant mais un Faiseur.

Si seulement elle pouvait masquer le corps d’Alvin à ses propres yeux, elle n’imaginerait pas son contact, aussi doux que la caresse de l’air sur sa peau quand elle traversa la pièce.

XVI

Le propriétaire

Les Noirs se mirent à brailler avant que les coqs ne se lèvent. Chicaneau Planteur ne sortit pas aussitôt du lit ; les cris s’accordaient en quelque sorte avec son rêve. Des Noirs braillards apparaissaient drôlement souvent dans ses rêves ces temps-ci. Le tumulte finit quand même par le réveiller, et il bondit hors de sa couche. À peine jour dehors ; il lui fallut ouvrir le rideau pour avoir assez de lumière et trouver son pantalon. Il devinait des ombres qui s’agitaient plus bas du côté des quartiers des esclaves, mais sans distinguer ce qui s’y passait. Il envisagea le pire, bien entendu, et décrocha son fusil de chasse du râtelier fixé au mur de sa chambre. Les propriétaires d’esclaves, au cas où vous n’auriez pas compris, gardent toujours leurs armes à feu dans la pièce où ils dorment.

Dans le couloir, il manqua buter dans quelqu’un. Une femme, qui poussa des cris perçants. Il mit un moment à reconnaître son épouse, Dolorès. Il en arrivait à oublier qu’elle savait marcher, vu qu’elle ne quittait sa chambre qu’en certaines occasions. C’est qu’il n’avait pas l’habitude de la voir hors de son lit ni errer dans la maison sans un esclave ou deux sur lesquels s’appuyer.

« Allons, tais-toi, Dolorès, c’est moi, Chicaneau.

— Oh, qu’est-ce qu’il y a, Chicaneau ? Qu’est-ce qui s’passe là-bas ? » Elle s’accrochait à son bras, l’empêchant d’avancer.

« Tu n’crois pas que j’pourrais t’en dire plus si tu me laissais aller voir ? »

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