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L'apprenti [Prentice Alvin - fr]

Электронная книга - «L'apprenti [Prentice Alvin - fr]». Краткое содержание книги:

Au bord de la rivière Hatrack, près des forêts profondes où règne encore l’homme rouge, un enfant va naître en des circonstances tragiques. Un enfant au destin exceptionnel. Septième fils d’un septième fils, il détiendra, dit-on, les immenses pouvoirs d’un « Faiseur ! ». Si les forces du mal ne parviennent à le détruire. Car il existe un autre pouvoir, obscur, prêt à tout pour l’empêcher de vivre et de grandir.
Nous sommes dans les années 1800, sur la terre de pionniers américains. Mais dans ce monde parallèle opèrent charmes et sortilèges, on y possède des « talents » à la dimension de pouvoirs et, les ombres de présences bienveillantes ou maléfiques rôdent dans la nature. Un récit magique et flamboyant où l’enjeu n’est rien moins que le destin du monde.
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Et si tout le monde le savait, qu’est-ce qui empêchait le premier venu de dénoncer Arthur Stuart, d’envoyer un mot aux Colonies de la Couronne au sujet d’un petit marronneur qui vivait dans certaine auberge près de la rivière Hatrack ? Le Traité des Esclaves en fuite rendait son adoption d’Arthur Stuart parfaitement illégale. On pouvait lui arracher le gamin des bras et elle n’aurait plus le droit de le revoir. À dire vrai, si jamais elle se rendait dans le Sud, on pouvait l’arrêter et la pendre conformément aux lois du roi Arthur sur le braconnage d’esclaves. Et de penser à ce roi monstrueux dans sa tanière de Camelot, une idée affreuse lui vint : si on emmenait Arthur Stuart dans le Sud, on lui changerait son nom. Eh oui, ça passerait pour de la haute trahison dans les Colonies de la Couronne qu’un petit esclave porte le même que le roi. D’un seul coup, le pauvre Arthur s’en retrouverait donc affublé d’un nouveau nom qu’il n’aurait encore jamais entendu. Elle ne pouvait s’empêcher d’imaginer le gamin tout désorienté, qu’on appellerait, qu’on appellerait et qu’on fouetterait parce qu’il ne viendrait pas ; mais comment saurait-il qu’il faut venir, puisque personne ne l’appellerait par son vrai nom ?

Le visage de la Peg avait dû refléter fidèlement toutes les pensées qui lui tournaient dans la tête, parce que mademoiselle Lamer passa derrière elle pour lui mettre les mains sur les épaules.

« Vous n’avez rien à craindre de moi, dame Guester. Je viens de Philadelphie, où les gens parlent ouvertement de s’opposer à ce traité. Un jeune homme de Nouvelle-Angleterre, du nom de Thoreau, commence à se faire remarquer, il prêche que les mauvaises lois doivent être combattues, que les bons citoyens doivent être prêts à aller en prison plutôt que de les respecter. Vous en auriez chaud au cœur si vous l’entendiez. »

La Peg en doutait. Ça lui glaçait le cœur, oui, de seulement penser à ce traité. Aller en prison ? À quoi ça avancerait, si Arthur se retrouvait dans le Sud, enchaîné et fouetté ? N’importe comment, ça n’était pas l’affaire de mademoiselle Lamer. « J’connais pas pourquoi vous racontez tout ça, mademoiselle Lamer, Arthur Stuart est le fils né libre d’une femme noire libre, même si elle l’a eu du mauvais bord des draps. Le Traité des Esclaves en fuite, pour moi ça veut rien dire.

— Alors n’y pensons plus, dame Guester. Et maintenant, si vous voulez bien m’excuser, je me sens un peu fatiguée du voyage et j’espérais me coucher tôt, même s’il fait encore jour dehors. »

La Peg bondit sur ses pieds, drôlement soulagée de ne plus parler d’Arthur et du traité. « Ah oui, ’videmment. Mais vous allez pas sauter dans vot’ lit sans prendre un bain, tout d’même ? Rien de tel qu’un bain quand on a voyagé.

— Je suis bien d’accord, dame Guester. Mais je crains d’avoir manqué de place dans mes bagages pour apporter ma baignoire.

— J’vais vous envoyer l’Horace avec une baignoire que j’ai en trop dès que j’serai rentrée, et si vous voulez bien allumer vot’ fourneau, on peut aller tirer de l’eau au puits d’Gertie là-bas et la mettre à chauffer en un rien de temps.

— Oh, dame Guester, vous allez me convaincre avant la fin de la soirée que je suis à Philadelphie après tout, j’en ai l’impression. Je suis presque déçue, car je m’étais armée de courage pour endurer les rigueurs de la vie primitive en terre sauvage, et voici que je vous trouve prête à m’offrir tous les bienfaits ménagers de la civilisation.

— J’suppose que tout ça revient à m’dire merci, alors moi, j’vous réponds que c’est d’bon cœur et j’vais vite revenir avec l’Horace et la baignoire. Et vous avisez pas d’aller tirer vous-même votre eau, pas aujourd’hui toujours bien. Restez donc assise à lire, philosopher ou tout c’que fait une personne éduquée au lieu de s’assoupir. »

Là-dessus, la Peg sortit de la resserre. Elle ne marcha pas, elle vola sur le chemin de l’auberge. Ma foi, cette maîtresse d’école n’était pas aussi mal qu’elle avait semblé au début. Sans doute parlait-elle un langage qu’on avait peine à comprendre la moitié du temps, mais au moins elle avait envie de parler aux gens ; elle allait donner des leçons gratuites à Arthur et ferait des lectures de poésie à l’auberge par-dessus le marché. Mais surtout, oui, surtout, peut-être bien qu’elle voudrait discuter de temps en temps avec la Peg et qu’un peu de son élégance déteindrait sur elle. Non pas que l’élégance serve beaucoup à une femme comme la Peg, mais dans ces conditions, en quoi ça servait davantage à une riche lady de porter des bijoux aux doigts ? Et si de côtoyer cette vieille fille instruite de l’Est lui permettait de comprendre ne serait-ce qu’un petit peu mieux le vaste monde qui entourait Hatrack River, c’était déjà plus que tout ce qu’elle avait espéré de sa vie. Comme si on barbouillait une tache de couleur sur l’aile d’un papillon de nuit brun. Ça n’en fait pas un papillon de jour, mais peut-être qu’il se sent moins désespéré et ne se précipite pas dans le feu.

* * *

Mademoiselle Lamer regarda s’éloigner la Peg. « Mère », murmura-t-elle. Non, elle ne le murmura pas. Elle n’ouvrit même pas les lèvres. Mais celles-ci se serrèrent un peu plus au moment de prononcer le M et sa langue forma le reste du mot à l’intérieur de la bouche.

Elle souffrait de la tromper. Elle avait promis de ne jamais mentir et en un sens, même en ce moment, elle ne mentait pas. Le nom qu’elle avait choisi, Lamer, ne signifiait rien de plus qu’institutrice et, puisqu’elle était effectivement une institutrice, c’était réellement le sien, tout comme Guester celui de son père hôtelier et Smith celui de Conciliant, le forgeron. Et quand les gens lui posaient des questions, elle ne leur mentait jamais, même si elle refusait de répondre à celles qui leur en apprendraient plus qu’ils ne devaient savoir, qui risqueraient de les amener à s’interroger.

Cependant, malgré le soin minutieux qu’elle mettait à éviter de mentir ouvertement, elle craignait de tout bonnement s’abuser elle-même. Comment se dire que sa présence ici, sous ce déguisement, était autre chose qu’un mensonge ?

Et malgré tout, cette supercherie, au fond, c’était la vérité. Elle était une personne différente de l’ancienne torche de Hatrack River. Plus aucun des liens d’autrefois ne la rattachait à ces gens-là. Si elle se prétendait la petite Peggy, ce serait un plus grand mensonge que son déguisement car on la prendrait pour la fillette qu’on avait connue et on la traiterait en conséquence. Vu sous cet angle, son déguisement reflétait ce qu’elle était véritablement, du moins présentement : éduquée, distante, une vieille fille réfléchie et sexuellement indisponible aux hommes.

Son déguisement n’avait donc rien à voir avec un mensonge, aucun doute ; il ne s’agissait que d’un moyen de garder un secret, le secret de ce qu’elle était auparavant mais qu’elle n’était plus. Sa promesse restait tenue.

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