Les Essais - Livre II
- Автор: Монтень Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:
225. Il est d'autres sujets que les philosophes ont fait passer par leur tamis, qui à droite, qui à gauche, chacun s'efforçant de leur donner un air présentable, qu'il soit justifié ou non. N'ayant rien trouvé qui soit dissimulé au point de ne pas vouloir en parler, ils sont souvent forcés de forger des conjectures fragiles et osées, non qu'ils les prennent eux-mêmes comme base, ni pour établir quelque vérité, mais qui leur servent d'entraînement dans leurs études. « Il semble qu'ils aient écrit, non pas tant par conviction que pour exercer leur esprit sur la difficulté du sujet.» [Quintilien Institution Oratoire II, XVII, 4]
226. Et s'il n'en était pas ainsi, comment pourrions-nous accepter des opinions aussi variées et inconsistantes que celles qui ont été avancées par ces esprits excellents et admirables ? Par exemple : est-il rien de plus vain que de vouloir découvrir Dieu par nos analogies et conjectures, et le régler, avec le monde lui-même, selon notre capacité et nos lois ? Ou d'utiliser aux dépens de la divinité ce petit échantillon de connaissance qu'il lui a plu d'attribuer à notre condition naturelle ? Et parce qu'il nous est impossible d'étendre notre vue jusqu'à son trône glorieux, fallait-il pour autant le ramener ici-bas à notre corruption et nos misères ?
227. De toutes les opinions humaines et anciennes concernant la religion, celle qui me semble avoir eu le plus de vraisemblance et de fondement est celle qui reconnaissait en Dieu une puissance incompréhensible, à l'origine de toutes choses et de leur permanence, une suprême bonté et perfection, recevant de bon gré les honneurs et le respect que lui vouent les humains, sous quelque visage, quelque nom, et quelque forme que ce soit.
Jupiter tout-puissant, père et mère des choses,
Des rois et des dieux308.
228. Ce zèle universel a été vu d'un bon œil depuis le ciel. Toutes les cités ont tiré parti de leur dévotion ; les hommes impies ont eu partout le sort qu'ils méritaient, de même que leurs actions. Les livres des païens, dans les fables que sont leurs religions, reconnaissent de la dignité, de l'ordre et de la justice, et que des prodiges et des oracles leur ont été envoyés pour leur bien et leur instruction ; car Dieu, dans sa miséricorde, daigne parfois renforcer par ces marques temporelles les principes élémentaires d'une connaissance directe et grossière que la simple raison donne de lui à travers les images illusoires de nos songes. Les représentations imaginaires forgées par l'homme lui-même sont non seulement fausses, mais impies et injurieuses. Et de toutes les religions que saint Paul trouva en honneur à Athènes, celle que les Grecs avaient dédiée à une divinité cachée et inconnue lui sembla la plus excusable309.
229. Pythagore approcha la vérité de plus près, estimant que la connaissance de cette cause première, Être des êtres, devait demeurer indéfinie, sans description ni détermination, que ce n'était pas autre chose que l'effort de notre imagination tendue vers la perfection, chacun en amplifiant l'idée selon ses possibilités. Mais quand Numa entreprit de rendre conforme à cette conception la religion de son peuple, quand il voulut en faire une religion purement mentale, sans objet défini, sans éléments matériels, ce fut peine perdue : l'esprit humain ne saurait se maintenir dans cet infini de pensées informelles, il lui faut les condenser en une représentation à son image. La majesté divine s'est en quelque sorte laissé circonscrire dans des limites corporelles : ses sacrements surnaturels et célestes portent la marque de notre condition terrestre ; le culte qui lui est rendu s'exprime par des offices et des paroles qui ont un sens pour nous, car c'est bien l'homme qui croit et qui prie. Je laisse de côté les autres arguments que l'on avance à ce propos ; mais on me ferait difficilement croire que la vue de nos crucifix, les tableaux représentant ce supplice effroyable, les ornements et les gestes cérémonieux de nos églises, les chants accordées à la dévotion de notre pensée, cette émotion communiquée par nos sens, on me ferait difficilement croire, dis-je, que tout cela ne suscite dans l'âme des peuples une émotion religieuse dont les effets sont très utiles.
230. S'il fallait choisir parmi les divinités auxquelles on a donné un corps par nécessité humaine, et au milieu de la cécité universelle, je me serais, je crois, plus volontiers associé à ceux qui adoraient le Soleil310,
...la lumière commune,
L'œil du monde ; et si Dieu au chef311 porte des yeux,
Les rayons du Soleil sont ses yeux radieux.
Qui donnent vie à tous, nous maintiennent et nous gardent,
Et les faits des humains en ce monde regardent :
Ce beau, ce grand soleil, qui nous fait les saisons,
Selon qu'il entre ou sort de ses douze maisons312 ;
Qui remplit l'univers de ses vertus connues ;
Qui d'un trait de ses yeux nous dissipe les nues313 :
L'esprit, l'âme du monde, ardent et flamboyant,
En la course d'un jour tout le Ciel tournoyant,
Plein d'immense grandeur, rond, vagabond et ferme,
Lequel tient dessous lui tout le monde pour terme314,
En repos sans repos ; oisif, et sans séjour315,
Fils aîné de nature et le père du jour.
[Ronsard Poésies choisies, Class. Garnier 1969, p. 271]
D'autant plus que, outre cette grandeur et cette beauté qui lui sont propres, c'est la pièce de cette machinerie céleste qui est pour nous la plus éloignée, et de ce fait si peu connue qu'ils étaient bien pardonnables d'être en admiration devant elle et de lui témoigner du respect.
231. Thalès, qui le premier se posa ces questions, considéra que Dieu était un esprit qui créa toutes choses à partir de l'eau. Anaximandre, lui, estimait que les dieux naissaient et mouraient selon les saisons, et qu'il y avait des mondes en nombre infini316. Pour Anaximène, l'air était Dieu, créé et immense, et toujours mouvant. Anaxagore, le premier, a soutenu que la façon d'être de toutes choses et leur organisation étaient dictées par la force et la pensée d'un esprit infini.
232. Alcméon a fait du Soleil, de la Lune, des astres et de l'âme, des divinités. Pythagore a fait de Dieu un esprit présent dans la nature de toutes les choses, et d'où nos âmes sont détachées. Pour Parménide, c'est un cercle entourant le ciel et qui soutient le monde par la chaleur de la lumière. Empédocle considérait les quatre éléments317 dont toutes les choses sont faites comme des dieux. Protagoras, lui, déclarait qu'il n'avait rien à en dire : s'ils existaient ou non, ni ce qu'ils sont. Pour Démocrite, tantôt ce sont les constellations et leurs révolutions qui sont des dieux, tantôt c'est la nature qui fait mouvoir ces constellations qui est divine, ou encore notre savoir et notre intelligence.