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La Vie rêvée d'Ernesto G.

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La Vie rêvée d'Ernesto G.
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Un mariage joyeux sans flonflon, avec deux douzaines d’amis de toujours réunis dans un restaurant de Smichov. Ils firent la fête et chantèrent jusqu’à l’aube, burent tout le vin que Pavel avait apporté et vidèrent en grande partie la cave.

Joseph était venu avec une partie de sa collection de Gardel, ils poussèrent les tables, se serrèrent, il ouvrit le bal avec Christine, les autres les rejoignirent, seuls Pavel et Tereza faisaient banquette.

– Je vais t’apprendre, dit Joseph en entraînant Tereza. Détends-toi, regarde-moi dans les yeux et dis-toi que, pour les trois prochaines minutes, je suis Pavel, l’homme de ta vie et que tu as décidé de me séduire.

– Qu’est-ce qu’elle danse bien ! dit Pavel, soudain émerveillé.

Christine l’invita à danser un tango, il refusa, il avait le sens du ridicule depuis son plus jeune âge, elle insista tant et tant qu’il finit par accepter en soupirant. Il ne se débrouilla pas si mal, n’écrasa pas les orteils de Christine et, au bout d’une minute, ils tournaient et se déhanchaient avec élégance.

– Pavel, je peux te demander quelque chose ? dit-elle en tchèque.

– Bien sûr, Christine.

– Tu sais, je suis comédienne, et c’est la première fois que je reste si longtemps sans rien faire, j’ai besoin de monter sur une scène, de jouer, sinon je ne pourrai pas rester ici, il faut que tu m’aides à trouver un rôle, même court.

– Ne t’inquiète pas, à Prague, je connais tout le monde ou presque, et pour moi, il n’y a que deux degrés de séparation.

Cette affirmation fut formulée en français avec une telle évidence, son visage était à la fois si catégorique et détendu, que Christine n’osa pas lui dire qu’elle n’avait rien compris.

Il commençait à neiger quand ils sortirent, un peu éméchés. Ils se souhaitèrent encore et encore mille bonheurs à tous et rentrèrent en se soutenant les uns les autres. Pavel ne tenait pas bien le vin blanc de son pays (ça le rendait mélancolique). Christine remarqua que Tereza avait l’air soucieux, les flocons s’accumulaient sur ses cheveux et lui donnaient l’apparence d’une vieille femme.

– Qu’y a-t-il ? demanda Christine. Tu es triste ?

– Je crois que je suis enceinte, murmura-t-elle.

– C’est merveilleux. Pavel doit être fou de joie.

– Je ne lui ai rien dit. J’attends d’être sûre. Il y a quelques années, j’ai fait une fausse couche, j’ai peur.

Pavel était un stratège, un maître du billard à trois bandes avant, il connaissait beaucoup de gens utiles et importants, ou qui allaient le devenir, et quand ils lui étaient inconnus, il trouvait un ami qui les lui présentait. Il invita à dîner un vieux copain du Parti, journaliste d’une rubrique Spectacles, qui arriva avec Emil Pelc, un jeune et brillant comédien qui venait d’être recruté au théâtre Vinohrady pour jouer le rôle de Banquo dans Macbeth, la première pièce importante montée sur la scène pragoise depuis la Libération. Comme par hasard, Emil se retrouva assis à côté de Christine. Ils parlèrent de leurs pièces préférées, celles qu’ils avaient jouées, celles dont ils rêvaient ; ils n’eurent besoin que de cinq minutes pour se trouver des amis communs à Paris et une passion partagée pour Piscator (le plus grand de tous les metteurs en scène). Elle trouva des mots miraculeux pour évoquer son adoration de Racine, sa détermination à adapter et jouer Phèdre.

– Mais comment retrouver la musique du texte français ?

Elle eut une intuition, il ferait un Hippolyte grandiose. En deux secondes, Emil en fut convaincu et il la présenta à George Frejka, le metteur en scène, qui faisait la distribution.

Ce dernier tergiversa deux semaines, les essais n’étaient pas concluants, il n’aimait pas son accent et son jeu trop raide. Elle ne comprenait pas bien ses réflexions et avait un temps de retard pour enchaîner les répliques. Il s’apprêtait à lui dire qu’il lui écrirait quand Emil lui rappela qu’il y avait aujourd’hui un arrière-plan historique, il ne pouvait le négliger.

C’est ainsi que Christine décrocha son premier rôle dans son pays d’accueil.

Tous les comédiens de la terre le jurent : la taille du rôle n’a aucune importance, seules la qualité et la force du personnage les attirent. Frejka crut se débarrasser d’elle en lui confiant le rôle de la Deuxième sorcière, c’est-à-dire le plus court de Macbeth.

Seize lignes !

– Il exagère, non ?

Elle espérait la Première sorcière avec ses cinquante-deux lignes et sa grande tirade et commença à la travailler pour le convaincre.

– Tu pètes plus haut que ton cul, ma petite ! lança-t-il, excédé.

Elle ne maîtrisait pas encore assez les subtilités de la langue pour s’émouvoir de cette semonce. Elle postula pour Hécate car, malgré ses vingt-cinq lignes, c’était un emploi important. Ou à la rigueur, Lady Macduff. Frejka, pour avoir la paix, lui donna le rôle de la Troisième sorcière. À prendre ou à laisser. Elle accepta avec plaisir.

Christine avait donc trente-trois lignes à apprendre, plus les quinze lignes du chœur des sorcières. Le rôle le plus crucial de sa carrière. Jamais aucune actrice, dans aucun pays, n’a répété autant un texte aussi court. Chacun leur tour, Tereza et Joseph le lui firent réciter. Joseph qui, sauf pour les visages, avait une mémoire d’éléphant, fut le premier à connaître la pièce par cœur. Pavel lui donna aussi la réplique. Pendant des semaines, après le dîner, ils prenaient place dans le salon ; Pavel jouait Macbeth, Tereza Lady Macbeth et Joseph les autres rôles, il avait tendance à donner des indications sur le jeu, on l’écoutait volontiers.

Frejka trouva qu’elle apprenait à une vitesse folle, sa diction étrange faisait merveille, elle incarna une Troisième sorcière très convaincante, et quand la comédienne qui jouait Lady Macduff fut renversée par une voiture, Christine la remplaça au pied levé. Personne dans le public ne décela son origine étrangère et ne remarqua qu’elle jouait les deux rôles. Elle eut droit, comme ses camarades, à des applaudissements enthousiastes.

Pour Pavel, l’annonce de l’arrivée du bébé fut une surprise. Il mit un bon moment avant de comprendre que son tour était venu.

– C’est incroyable ! n’arrêtait-il pas de répéter. Je n’en reviens pas.

Un soir, il ne trouva pas Tereza, elle avait été hospitalisée. Elle avait perdu du sang et s’était évanouie. Son médecin détecta un décollement du placenta et une tension anormale, l’obligea à rester couchée pendant toute la durée de sa grossesse, à peine avait-elle le droit de se lever quelques minutes. Elle, si active, eut le plus grand mal à supporter cette immobilisation forcée. La nuit elle ne trouvait pas le sommeil à cause des nausées.

– Je suis une loque, je n’en peux plus.

Elle avait une peur panique de perdre cet enfant et redoutait de révéler sa première fausse couche à Pavel. Ce fut une crainte inutile. Quand elle la lui apprit, il n’y accorda aucune importance.

Christine passa beaucoup de temps avec elle. Elle lui faisait la lecture du journal, lui changeait les idées avec les derniers potins du théâtre, et alors que chez elle, elle ne touchait jamais au moindre ustensile, se mit à cuisiner, – elle accepta même, sans trop se faire prier, de doubler les quantités pour que ce pauvre Pavel ait quelque chose à manger en rentrant le soir –, des choses pas très compliquées, bien sûr, des carottes râpées, des œufs durs et des côtes de porc avec des pâtes à la tomate, de la purée aussi, ça remontait le moral de Tereza ; elle qui n’avait pas d’appétit picorait des pommes frites qu’elle adorait et vomissait souvent. Par moments, pour des raisons inconnues, elle se mettait à pleurer.

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