tant que la terre durera - tome 3
- Автор: Труайя Анри
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: tome 3
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «tant que la terre durera - tome 3». Краткое содержание книги:
— Simon Andréïevitch m’avait annoncé votre visite pour midi. Les états sont prêts ?
Nicolas entendit sa propre voix qui répondait :
— Oui, Excellence.
— Mes compliments. Vous avez fait vite. Quel est votre nom ?
— Gleboff, dit Nicolas.
Et il songea : « Maintenant, il faut que je le tue. Sinon, il va me demander ces fameux états. »
Mais, tout en raisonnant de la sorte, il se sentait engourdi par un charme puissant. Son esprit travaillait vite, mais sa main refusait d’obéir. Il y avait rupture de contact entre l’âme et le corps. Koudriloff s’était levé et se promenait de long en large dans la pièce. Il paraissait d’excellente humeur. Un peu de rose était venu à ses joues.
— J’ai connu un Gleboff, autrefois, dans l’administration pénitentiaire. Ce n’était pas votre père ?
— Non, Excellence, dit Nicolas. Je regrette…
Et, pour retarder l’instant fatidique, il ajouta précipitamment :
— Mais j’avais un oncle qui était directeur de prison, Excellence. Un Gleboff aussi.
— À Tambov ?
Nicolas feignit de chercher dans ses souvenirs. En même temps, il pensait : « Ce que je fais est absurde. À quoi bon lui accorder quelques secondes de sursis ? Qu’aura-t-il de plus s’il ne meurt qu’à onze heures vingt-deux du matin, au lieu de mourir à onze heures vingt et une ? Une gorgée d’air frais en supplément. Un ultime sentiment d’importance. Ou la conviction subite que ses chaussures lui font mal aux pieds ? Une ligne rajoutée dans une addition de mille pages, est-ce que ça change le total ? » Les idées tournoyaient dans sa tête, sans se poser. Il voyait que le général le considérait avec surprise, attendait sa réponse. Mais il ne voulait pas lui répondre. « Le total de la vie… Le total de la vie… Il dépend de moi que le procureur militaire Koudriloff vive jusqu’à onze heures vingt-deux ou succombe dès maintenant. J’ai le pouvoir d’arrêter l’addition à la somme voulue. Moi, Nicolas Arapoff… » Devant cet homme qui allait mourir, Nicolas comprenait soudain la valeur inestimable, irremplaçable du temps humain. Chaque battement de cœur était un don de Dieu. Entre deux clignements de paupières, le monde était renouvelé pour le dernier d’entre nous, avec son ciel, ses arbres, sa lumière.
— À Tambov. En 1890, il me semble, non ? disait Koudriloff.
— Exactement, Excellence, murmura Nicolas d’une voix blanche.
— Ah ! vous voyez !
Koudriloff paraissait ravi de constater à quel point sa mémoire était restée fidèle. Il se frottait les mains. « Il ne sait rien, pensa Nicolas. Et moi, je ne dois plus attendre. D’ailleurs, est-ce par pitié pour lui que je retarde mon geste, ou par pitié pour moi ? Est-ce à lui que j’accorde un délai, ou à moi-même ? »
Koudriloff s’étira et revint à sa table.
— Au travail. Montrez-moi ces papiers, dit-il.
Nicolas inclina la tête en signe d’assentiment. Un froid mortel entourait son cœur. Ses poumons étaient vides. Ses genoux tremblaient.
— Alors ? répéta Koudriloff.
Et il fronça les sourcils. Nicolas eut l’impression qu’une lueur de méfiance passait dans les prunelles troubles du procureur. Alors, il fourra la main dans sa poche, tâta le revolver, l’empoigna fortement. Il se répétait pour reprendre courage : « C’est une canaille… Il faut l’abattre… Déjà, il se doute… Il va crier… » En même temps, il remontait l’arme le long de sa cuisse. « Pas de pitié… La sale gueule… Et ce saphir au doigt… » Il regardait le saphir. Il le voyait grossir et cligner comme un œil.
— Vous êtes sourd ? glapit Koudriloff. Je vous ai demandé les états !
Nicolas, sans répondre, assura son index sur la gâchette. À ce moment la porte s’ouvrit à toute volée. Une voix étouffée criait :
— Excellence, il y a erreur ! Le scribe de Simon Andréïevitch vient d’arriver ! Celui-ci…
Le procureur tressaillit, tendit les bras, avança son torse chamarré de décorations. Un coup de poing frappa Nicolas à la nuque. Il chancela, fit un pas de côté, et, sans réfléchir, sans viser, déchargea son arme dans la direction de la table. Mais le procureur n’était plus là. Quelqu’un braillait :
— Je le tiens !… Je le tiens !… À l’aide !…
Comme un forcené, Nicolas mordit une main qui s’agrippait à sa manche, cogna de la tête dans un visage mou. Puis, oubliant les recommandations de Zagouliaïeff, il fonça dans la salle d’attente en hurlant :
— Place ! Place !
Des gens s’écartaient devant lui avec des gestes d’épouvante. Une dame en manteau de fourrure gisait, évanouie, au milieu du passage. Le suisse, livide, l’œil hagard, ouvrait les bras pour barrer la route et vociférait :
— Tu ne t’échapperas pas !
Nicolas poussa une porte et se trouva dans une salle de bains. Alors seulement, il s’aperçut que Dora l’avait suivi.
— Bouclez la porte à double tour. Ouvrez la fenêtre, dit-elle brièvement.
Il tourna la clef dans la serrure, ouvrit la fenêtre, enjamba la balustrade et sauta dans le vide, de la hauteur d’un étage à peine. Dora se laissa descendre en prenant appui sur ses épaules. Autour d’eux, un verger. Des plantes chétives. Contre le mur de clôture, une échelle. Sans doute était-ce Zagouliaïeff qui l’avait placée à leur intention. Mais où était Zagouliaïeff ? Nicolas et Dora escaladèrent le mur et atterrirent dans un jardin abandonné. Derrière eux, résonnaient des voix discordantes, une rumeur de galopades et de branches cassées. Devant eux, s’étalait un terrain vague, envahi de ronces, où luisaient des boîtes de conserves et des tessons de bouteille. Ils le franchirent en titubant. Une porte. La rue. Des gens qui passent. Et personne pour les arrêter.
— Il ne faut pas courir, dit Dora. Sinon, on nous remarquera. Nous serons perdus.
Ils montèrent dans un tramway, et furent aussitôt des voyageurs parmi les autres. Puis, ils prirent un fiacre Enfin, ils traversèrent à pied un quartier pauvre aux longues palissades de bois. Nicolas se laissait guider par la jeune femme. Sa tête était lourde et douloureuse. Un point de côté lui coupait le ventre.
— Entrons ici, dit Dora.
Elle ouvrit une porte tapissée d’affiches en lambeaux, la referma. Nicolas vit une grande cour boueuse avec des tas de planches, un peu partout. Les lattes étaient empilées les unes sur les autres pour former des cubes réguliers. Sur le faîte de ces constructions étaient posées des plaques de carton goudronné ou de tôles. L’ensemble avait un air irréel de cité morte, avec ses rues, ses ruelles, ses places.
— Je connais l’endroit, dit Dora. C’est le dépôt d’une scierie. Nous n’y serons pas dérangés.
Ils s’assirent côte à côte sur un tronc d’arbre. Dora retira son chapeau, ses gants. Des gouttes de sueur perlaient à son front. La fièvre enflammait ses joues. Elle parlait avec volubilité :
— C’est une chance inespérée, incompréhensible que nous ayons pu fuir. Je ne m’explique pas encore ce qui s’est passé. Peut-être Zagouliaïeff a-t-il détourné les mouchards ? Nous le saurons plus tard, s’il n’a pas été pris…
Elle réfléchit un moment :
— Je suis sûre qu’il n’a pas été pris. Il est trop fort. Mais nous deux, toi et moi, sommes fautifs.
Elle le tutoyait tout à coup, comme si leur besogne les avait rapprochés.
— Oui, nous sommes fautifs, dit Nicolas.
— Tu aurais dû tirer, dès qu’on t’avait introduit dans le bureau. Mais tu as eu peur. Tu as retardé ton geste. Et l’autre est venu.
— Oui.
— Ah ! quand j’ai vu arriver un second scribe, un vrai celui-là, dans la salle d’attente, j’ai senti que tout était perdu. J’espérais simplement que Koudriloff, si tu le manquais, passerait en courant devant moi. J’avais préparé mon revolver. Et rien. C’était toi qui venais. Poursuivi, haletant. Mon pauvre…