La Louve de France
- Автор: Дрюон Морис
- Серия: les rois maudits #5
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Plon
- ISBN: 9782253004066
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «La Louve de France». Краткое содержание книги:
Mortimer, cherchant d’abord le renseignement, avait fait quérir le Lord-maire de Harwich. Savait-il où se trouvaient les troupes royales ? Quel était le plus proche château qui pouvait offrir abri à la reine le temps qu’on débarquât les hommes et qu’on déchargeât les navires ?
— Nous sommes ici, déclara Mortimer au Lord-maire, pour aider le roi Édouard à se défaire des mauvais conseillers dont gémit son royaume, et pour remettre la reine en l’état qui lui est dû. Nous n’avons donc point d’autres intentions que celles inspirées par la volonté des barons et de tout le peuple d’Angleterre.
Voilà qui était bref, clair, ce que Roger Mortimer répéterait à chaque halte afin d’expliquer, aux gens qui s’en pourraient surprendre, l’arrivée de cette armée étrangère.
Le Lord-maire, un vieil homme dont les cheveux blancs voletaient, et qui frissonnait dans sa robe, non point de froid mais de peur, ne paraissait guère avoir d’informations. Le roi, le roi ?… On disait qu’il était à Londres, à moins qu’il ne fût à Portsmouth… En tout cas, à Portsmouth, une grande flotte devait être rassemblée, puisqu’un ordre du mois dernier avait commandé à tous les bateaux de s’y diriger pour prévenir une invasion française ; cela expliquait qu’il y eût si peu de navires dans le port.
Lord Mortimer ne négligea pas de montrer à ce moment quelque fierté et particulièrement devant messire de Hainaut. Car il avait fait habilement répandre, par des émissaires, son intention de débarquer sur la côte sud ; la ruse avait pleinement réussi. Mais Jean de Hainaut pouvait être orgueilleux, pour sa part, de ses mariniers hollandais qui avaient tenu leur cap en dépit de la tempête.
La région n’était point gardée ; le Lord-maire n’avait pas connaissance de mouvements de troupes dans les parages, ni reçu autre consigne que celle de surveillance habituelle. Un lieu où se retrancher ? Le Lord-maire suggérait l’abbaye de Walton, à trois lieues au sud en contournant les eaux. Il était fort désireux, au fond de soi, de se débarrasser sur les moines du soin d’abriter cette compagnie. Il fallait constituer une escorte de protection pour la reine.
— Je la commanderai ! s’écria Jean de Hainaut.
— Et le débarquement de vos Hennuyers, messire, dit Mortimer, qui va y veiller ? Et combien de temps cela va-t-il prendre ?
— Trois grosses journées, pour qu’ils soient constitués en ordre de marche. Je laisserai à y pourvoir Philippe de Chasteaux, mon maître écuyer.
Le plus grand souci de Mortimer concernait les messagers secrets qu’il avait envoyés de Hollande vers l’évêque Orleton et le comte de Lancastre. Ces derniers avaient-ils été joints, prévenus en temps voulu ? Et où étaient-ils présentement ? Par les moines, on pourrait sans doute le savoir et dépêcher des chevaucheurs qui, de monastère en monastère, parviendraient jusqu’aux deux chefs de la résistance intérieure.
Autoritaire, calme en apparence, Mortimer arpentait la grand-rue de Harwich, bordée de maisons basses ; il se retournait, impatient de voir se former l’escorte, redescendait au port pour presser le débarquement des chevaux, revenait à l’auberge des Trois Coupes où la reine et le prince Édouard attendaient leurs montures. En cette même rue qu’il foulait, passerait et repasserait, pendant plusieurs siècles, l’histoire de l’Angleterre.[45]
Enfin l’escorte fut prête ; les chevaliers arrivaient, se rangeant par quatre de front et occupant ainsi toute la largeur de High Street. Les goujats couraient à côté des chevaux pour fixer une dernière boucle au caparaçon ; les lances oscillaient devant les étroites fenêtres ; les épées tintaient contre les genouillères.
On aida la reine à monter sur son palefroi, et puis la chevauchée commença à travers la campagne vallonnée, aux arbres clairsemés, aux landes envahies par la marée et aux rares maisons coiffées de toits de chaume. Derrière des haies basses, des moutons à laine épaisse broutaient l’herbe autour de flaques d’eau saumâtre. Un pays assez triste, en somme, enveloppé dans la brume de l’estuaire. Mais Kent, Cromwell, Alspaye, la poignée d’Anglais, et Maltravers lui-même, tout malade qu’il fût encore, regardaient ce paysage, se regardaient, et les larmes leur brillaient aux yeux. Cette terre là, c’était celle de l’Angleterre !
Et soudain, à cause d’un cheval de ferme qui avançait la tête par-dessus la demi porte d’une écurie et qui se mit à hennir au passage de la cavalcade, Roger Mortimer sentit fondre sur lui l’émotion du pays retrouvé. Cette joie si longtemps attendue, et qu’il n’avait pas encore ressentie, tant il avait de graves pensées en tête et de décisions à prendre, il venait de la rencontrer, au milieu de la campagne, parce qu’un cheval anglais hennissait vers les chevaux de Flandre.
Trois ans d’éloignement, trois ans d’exil, d’attente et d’espérance ! Mortimer se revit tel qu’il était la nuit de son évasion de la Tour, tout trempé, glissant dans une barque au milieu de la Tamise, pour atteindre un cheval, sur l’autre rive. Et voici qu’il revenait, ses armoiries brodées sur la poitrine, et mille lances avec lui pour soutenir son combat. Il revenait, amant de cette reine à laquelle il avait si fort rêvé en prison. La vie survient parfois semblable au songe qu’on en a fait, et c’est seulement alors qu’on peut se dire heureux.
Il tourna les yeux, dans un mouvement de gratitude et de partage, vers la reine Isabelle, vers ce beau profil, serti dans le tissu d’acier, et où l’œil brillait comme un saphir. Mais Mortimer vit que messire Jean de Hainaut, qui marchait de l’autre côté de la reine, la regardait aussi, et sa grande joie tomba d’un coup. Il eut l’impression d’avoir déjà connu cet instant-là, de le revivre, et il en fut troublé, car peu de sentiments en vérité sont aussi inquiétants que celui, qui parfois nous assaille, de reconnaître un chemin où l’on n’est jamais passé. Et puis il se souvint de la route de Paris, le jour où il était allé accueillir Isabelle à son arrivée, et se rappela Robert d’Artois cheminant auprès de la reine, comme Jean de Hainaut à présent.
Et il entendit la reine prononcer :
— Messire Jean, je vous dois tout, et d’abord d’être ici.
Mortimer se renfrogna, se montra sombre, brusque, distant, pendant tout le reste du parcours, et encore lorsqu’on fut parvenu chez les moines de Walton et que chacun s’installa, qui dans le logis abbatial, qui dans l’hôtellerie, et la plupart des hommes d’armes dans les granges. À ce point que la reine Isabelle, lorsqu’elle se retira au soir avec son amant, lui demanda :
— Mais qu’avez-vous eu, toute cette fin de journée, gentil Mortimer ?
— J’ai, Madame, que je croyais avoir bien servi ma reine et mon amie.
— Et qui vous a dit, beau sire, que vous ne l’avez point fait ?
— Je pensais, Madame, que c’était à moi que vous deviez votre retour en ce royaume.
45
Harwich avait reçu son statut de bourg communal par une charte accordée en 1318 par Édouard II. Ce port devait rapidement devenir la tête du commerce avec la Hollande et le lieu des embarquements royaux pour le Continent pendant la guerre de Cent Ans. Édouard III, quatorze ans après y avoir abordé avec sa mère comme nous le racontons ici, devait en partir pour livrer la bataille de l’Écluse, première de la longue série de défaites infligées aux flottes françaises par l’Angleterre. Au XVIème siècle sir Francis Drake et l’explorateur sir Martin Frobisher s’y rencontrèrent après que le premier eut détruit l’Armada de Philippe V. Ce fut à Harwich également que s’embarquèrent pour l’Amérique les fameux passagers du Mayflower commandé par le capitaine Christopher Jones ; Nelson lui-même y séjourna.