La Louve de France
- Автор: Дрюон Морис
- Серия: les rois maudits #5
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Plon
- ISBN: 9782253004066
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «La Louve de France». Краткое содержание книги:
Ah ! le connétable commence à reprendre de l’intérêt au débat.
— Et qui vous dit d’ailleurs, mon neveu qui vous plaisez si fort à salir la mémoire d’une morte, qu’elle n’a pas été prise de force, ma Blanche ? On a bien étranglé sa cousine dans la même prison, dit Mahaut en regardant Robert dans les yeux ; on peut avoir violé l’autre ! Non, Sire mon fils, poursuit-elle en revenant au roi, puisque vous m’avez appelée à votre Conseil…
— Nul ne vous a appelée, dit Robert, vous êtes bien venue de vous-même.
Mais on ne coupe pas aisément la parole à la vieille géante.
— … alors ce conseil, je vous le donne, et d’un cœur de mère que je n’ai jamais cessé d’avoir pour vous, en dépit de tout ce qui eût pu m’éloigner. Je vous le dis, Sire Charles : chassez votre sœur de France, car chaque fois qu’elle y est revenue, la couronne a connu un malheur ! L’année que vous fûtes fait chevalier avec vos frères et mon neveu Robert lui-même qui s’en doit souvenir, le feu prit à Maubuisson pendant le séjour d’Isabelle, et peu s’en fallut que nous ne fussions tous grillés ! L’année suivante, elle nous amena ce scandale qui nous a couverts de boue et d’infamie, et qu’une bonne fille du roi, une bonne sœur de ses frères, même s’il y avait eu quelque ombre de vérité, se serait dû de taire, au lieu d’aller clabauder partout, avec l’aide de qui je sais ! Et encore du temps de votre frère Philippe, quand elle vint à Amiens pour qu’Édouard rendît l’hommage, qu’est-il survenu ? Les pastoureaux ont ravagé le royaume ! Et je tremble à présent, depuis qu’elle est de retour ! Car vous attendez un enfant, qu’on espère mâle, puisqu’il vous faut donner un roi à la France ; alors je vous le dis bien, Sire mon fils : tenez cette porteuse de malheur distante du ventre de votre épouse !
Ah ! elle a bien ajusté son carreau d’arbalète. Mais Robert déjà riposte.
— Et quand notre cousin Hutin a trépassé, très bonne tante, où était donc Isabelle ? Point en France, que je sache. Et quand son fils, le petit Jean le Posthume, s’est éteint tout brusquement dans vos bras, où vous le teniez, très bonne tante, où était Isabelle ? Dans la chambre de Louis ? Parmi les barons assemblés ? Peut-être la mémoire me manque, je ne la revois pas. À moins, à moins que ces deux trépas de rois ne soient pas, dans votre pensée, à compter parmi les malheurs du royaume.
La gredine a affaire à plus fort gredin. Si deux paroles encore viennent à s’échanger, on va s’accuser clairement d’assassinat !
Le connétable connaît cette famille depuis près de soixante ans. Il plisse ses yeux de tortue :
— Ne nous égarons point, dit-il, et revenons, Messeigneurs, au sujet qui demande décision.
Et quelque chose passe dans sa voix qui rappelle, soudain, le ton des conseils du Roi de fer.
Charles le Bel caresse son front lisse et dit :
— Si, pour donner satisfaction à Édouard, on faisait sortir messire de Mortimer du royaume ?
Jeanne la Boiteuse prend la parole. Elle a la voix nette, pas très haute ; mais après ces grands beuglements qu’ont poussés les deux taureaux d’Artois, on l’écoute.
— Ce seraient peine et temps perdus, déclara-t-elle. Pensez-vous que notre cousine va se séparer de cet homme qui est maintenant son maître ? Elle lui est bien trop dévouée d’âme et de corps ; elle ne respire plus que par lui. Ou elle refusera son départ, ou elle partira de concert.
Car Jeanne la Boiteuse déteste la reine d’Angleterre, non seulement pour le souvenir de Marguerite, sa sœur, mais encore pour ce trop bel amour qu’Isabelle montre à la France. Et pourtant, Jeanne de Bourgogne n’a pas à se plaindre ; son grand Philippe l’aime vraiment, et de toutes les manières, bien qu’elle n’ait pas les jambes de la même longueur. Mais la petite-fille de Saint Louis voudrait être la seule, dans l’univers, à être aimée. Elle hait les amours des autres.
— Il faut prendre décision, répète le connétable.
Il dit cela parce que l’heure s’avance et parce qu’en cette assemblée les femmes vraiment parlent trop.
Le roi Charles l’approuve en hochant la tête et puis déclare :
— Demain matin, ma sœur sera conduite au port de Boulogne pour y être embarquée, et ramenée sous escorte à son légitime époux. Je le veux ainsi.
Il a dit « je le veux » et les assistants se regardent, car ce mot bien rarement est sorti de la bouche de Charles le Faible.
— Cherchemont, ajoute-t-il, vous préparerez la commission d’escorte que je scellerai de mon petit sceau.
Rien ne peut être ajouté. Charles le Bel est buté ; il est le roi, et parfois s’en souvient.
Seule la comtesse Mahaut se permet de dire :
— C’est sagement décidé, Sire mon fils.
Et puis l’on se sépare sans grands souhaits de bonne nuit, avec le sentiment d’avoir participé à une vilaine action. Les sièges sont repoussés, chacun se lève pour saluer le départ du roi et de la reine.
La comtesse de Beaumont est déçue. Elle avait cru que Robert, son époux, l’emporterait. Elle le regarde ; il lui fait signe de se diriger vers la chambre. Il a un mot encore à dire à Monseigneur de Marigny.
Le connétable d’un pas lourd, Jeanne de Bourgogne d’un pas boiteux, Louis de Bourbon boitant aussi, ont quitté la salle. Le grand Philippe de Valois suit sa femme avec un air de chien de chasse qui a mal rabattu le gibier.
Robert d’Artois parle un instant à l’oreille de l’évêque de Beauvais, lequel croise et décroise ses longs doigts.
Un moment plus tard, Robert regagne son appartement par le cloître de l’hôtellerie. Une ombre est assise entre deux colonnettes, une femme qui regarde la nuit.
— Bons rêves à vous, Monseigneur Robert.
Cette voix à la fois ironique et traînante appartient à la demoiselle de parage de la comtesse Mahaut, Béatrice d’Hirson, qui se tient là, songeuse semble-t-il, et attendant quoi ? Le passage de Robert ; celui-ci le sait bien. Elle se lève, s’étire, se découpe dans l’ogive, fait un pas, deux pas, d’un mouvement balancé, et sa robe glisse contre la pierre.
— Que faites-vous là, gentille garce ? lui dit Robert.
Elle ne répond pas directement, désigne de son profil les étoiles dans le ciel et dit :
— C’est belle nuit que voici, et pitié que de s’aller coucher seule. Le sommeil vient mal en la chaude saison…
Robert d’Artois s’approche jusqu’à venir contre elle, interroge de haut ces longs yeux qui le défient et brillent dans la pénombre, pose sa large main sur la croupe de la demoiselle… et puis brusquement se retire en secouant les doigts, comme s’il se brûlait.
— Eh ! belle Béatrice, s’écrie-t-il en riant, allez prestement vous mettre les naches au frais dans l’étang, car sinon vous allez flamber !
Cette brutalité de geste, cette grossièreté de paroles, font frémir la demoiselle Béatrice. Il y a longtemps qu’elle attend l’occasion de conquérir le géant : ce jour-là, Monseigneur Robert sera à la merci de la comtesse Mahaut et elle, Béatrice, connaîtra un désir enfin satisfait. Mais ce ne sera pas pour ce soir encore.
Robert a plus important à faire. Il gagne son appartement, entre dans la chambre de la comtesse sa femme ; celle-ci se redresse dans son lit. Elle est nue ; elle dort ainsi tout l’été. Robert caresse machinalement un sein qui lui appartient par mariage, juste un bonsoir. La comtesse de Beaumont n’éprouve rien de cette caresse, mais elle s’amuse ; elle s’amuse toujours de voir apparaître son mari, et d’imaginer ce qu’il peut avoir en tête. Robert d’Artois s’est affalé sur un siège ; il a étendu ses immenses jambes, les soulève de temps à autre, et les laisse retomber, les deux talons ensemble.