La Louve de France
- Автор: Дрюон Морис
- Серия: les rois maudits #5
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Plon
- ISBN: 9782253004066
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «La Louve de France». Краткое содержание книги:
Il termina par ces mots adressés à la reine :
— Ah ! Madame ! Dieu nous doit bon jugement, et si nous ne pouvons l’avoir en ce siècle, il nous le doit dans l’autre monde !
Le jeune prince Édouard avait relevé ses longs cils et écoutait avec attention. Hugh Le Despenser le Vieux fut condamné à être traîné, décapité et pendu, ce qui lui fit dire avec quelque mépris :
— Je vois bien, mes Lords, que décapiter et pendre sont pour vous deux choses diverses, mais pour moi cela ne fait qu’une seule mort !
Son attitude, bien surprenante pour tous ceux qui l’avaient connu en d’autres circonstances, expliquait soudain la grande influence qu’il avait exercée. Cet obséquieux courtisan n’était pas un lâche, ce détestable ministre n’était pas un sot.
Le prince Édouard donna son approbation à la sentence ; mais il réfléchissait et commençait à se former silencieusement une opinion sur le comportement des hommes promus aux hautes charges. Écouter avant de parler, s’informer avant de juger, comprendre avant de décider, et garder toujours présent à l’esprit que dans chaque homme se trouvent ensemble les ressources des meilleures actions et des pires. Ce sont là, pour un souverain, les dispositions fondamentales de la sagesse.
Il est rare qu’on ait, avant d’avoir quinze ans, à condamner à mort un de ses semblables. Édouard d’Aquitaine, pour son premier jour de pouvoir, recevait un bon entraînement.
Le vieux Despenser fut lié par les pieds au harnais d’un cheval, et traîné à travers les rues de Bristol. Puis, les tendons déchirés, les os fêlés, il fut amené sur la place du château et installé à genoux devant le billot. On lui rabattit ses cheveux blancs pour dégager la nuque. Un bourreau en cagoule rouge, d’une large épée, lui trancha la tête. Son corps, tout ruisselant du sang échappé aux grosses artères, fut accroché par les aisselles à un gibet. La tête ridée, maculée, fut plantée à côté, sur une pique.
Et tous ces chevaliers qui avaient juré par Monseigneur saint Georges de défendre dames, pucelles, opprimés et orphelins, se réjouirent, avec force rires et joyeuses remarques, du spectacle que leur offrait ce cadavre de vieillard en deux partagé.
III
HEREFORD
La nouvelle cour, pour la Toussaint, s’installa à Hereford.
Si, comme disait Adam Orleton, évêque de cette ville, chacun dans l’Histoire connaît son heure de lumière, cette heure, pour lui-même, était arrivée. Au bout de surprenantes vicissitudes, après avoir fait évader l’un des premiers seigneurs du royaume, été traduit en jugement devant le Parlement et sauvé par la coalition de ses pairs, après avoir prêché et animé la rébellion, il revenait triomphant dans cet évêché auquel il avait été nommé en 1317, contre la volonté du roi Édouard, et où il s’était comporté en grand prélat.
Avec quelle joie cet homme petit, sans grâce physique, mais courageux de corps et d’âme, ne parcourait-il pas, revêtu de ses insignes sacerdotaux, mitre en tête, crosse en main, les rues de sa cité retrouvée.
Aussitôt que l’escorte royale eut pris possession du château situé au centre de la ville, dans une boucle de la rivière Wye, Orleton n’eut de cesse de montrer à la souveraine les œuvres de son entreprise, et d’abord la haute tour carrée, à deux étages ajourés d’immenses ogives, chaque angle terminé par trois clochetons, deux petits en arêtes et un grand les dominant, douze flèches en tout montant vers le ciel, et qu’il avait fait élever pour embellir et magnifier la cathédrale. La lumière de novembre jouait sur les briques roses dont l’humidité gardait fraîche la couleur ; autour du monument s’étendait une vaste pelouse sombre et bien tondue.
— N’est-ce pas, Madame, la plus belle tour de votre royaume ? disait Adam Orleton avec l’orgueil naïf du bâtisseur, devant cette construction ciselée, point trop chargée, pure de lignes, et dont il ne cessait de s’émerveiller. Ne serait-ce que pour avoir édifié ceci, je serais content d’avoir vécu.
Orleton tenait sa noblesse d’Oxford, comme on disait, et non du blason. Il en était conscient, et avait voulu justifier les hautes situations auxquelles l’ambition autant que l’intelligence, et le savoir plus encore que l’intrigue, l’avaient conduit. Il se savait supérieur à tous les hommes qui l’entouraient.
Il avait réorganisé la bibliothèque de la cathédrale, une librairie où les gros volumes, rangés la tranche en avant, étaient tenus aux planches par des chaînes à longs maillons forgés, afin qu’on ne pût les dérober ; près de mille manuscrits enluminés, décorés, merveilleux, rassemblant cinq siècles de pensée, de foi et d’invention, depuis la première traduction des Evangiles en saxon, avec certaines pages encore décorées de caractères runiques, jusqu’aux dictionnaires latins les plus récents, en passant par la Hiérarchie céleste, les œuvres de saint Jérôme, de saint Jean Chrysostome, les douze prophètes mineurs…
La reine eut encore à admirer les travaux entrepris pour la salle du chapitre, ainsi que la fameuse carte du monde peinte par Richard de Bello, et qui ne pouvait être que d’inspiration divine, car elle commençait à faire des miracles.[48]
Hereford fut ainsi, près d’un mois, la capitale improvisée de l’Angleterre. Mortimer n’y était pas moins heureux qu’Orleton, puisqu’il venait de reprendre possession de son château de Wigmore, distant de quelques milles.
On continuait, pendant ce temps, de rechercher le roi.
Un certain Rhys ap Owell, chevalier du Pays de Galles, vint un jour annoncer qu’Édouard II était caché dans une abbaye, sur les côtes du comté de Glamorgan où le bateau avec lequel il espérait gagner l’Irlande avait été jeté par les vents contraires.
Aussitôt Jean de Hainaut, genou en terre, s’offrit à aller forcer dans son repaire de Galles le déloyal époux de Madame Isabelle. On eut quelque peine à lui faire entendre qu’il serait peu convenable de confier la capture du roi à un étranger, et qu’un membre de la famille royale se trouvait mieux désigné pour accomplir cette pénible besogne. Ce fut Henry Tors-Col qui, sans joie excessive, eut à se mettre en selle pour aller, accompagné du comte de La Zouche et de Rhys ap Owell, battre la côte de l’ouest.
À peu près dans le même temps, le comte de Charlton arriva du Shropshire ramenant le comte d’Arundel enchaîné. Pour le Lord de Wigmore ce fut là une éclatante revanche, car Edmond Fitzalan, comte d’Arundel, avait reçu du roi une importante partie des biens saisis à la famille Mortimer, et s’était fait conférer le titre de Grand Juge de Galles qui avait appartenu au vieux Mortimer de Chirk.
Roger se contenta de laisser Arundel debout devant lui tout un quart d’heure, sans lui adresser la parole, le regardant seulement des pieds à la tête, et s’offrant la satisfaisante contemplation d’un ennemi vivant qui bientôt serait un ennemi mort.
Le jugement d’Arundel, et sous les mêmes chefs d’accusation que ceux retenus contre le Despenser le Vieux, fut rapidement expédié, et la décapitation du comte donnée en réjouissance à la ville de Hereford et aux troupes qui y stationnaient.
On remarqua que, pendant le supplice, la reine et Roger Mortimer se tenaient par la main.
Le jeune prince Édouard avait eu ses quinze ans trois jours plus tôt.
Enfin le 20 novembre une insigne nouvelle arriva. Le roi Édouard avait été pris par le comte de Lancastre, en l’abbaye cistercienne de Neath, dans la basse vallée de la Towe.
Le roi, son favori, son chancelier, y vivaient cachés depuis plusieurs semaines sous des habits de moines ; Édouard occupait son attente d’un sort meilleur en travaillant à la forge de l’abbaye, passe-temps qui lui distrayait l’esprit de trop penser.
48
La carte de Richard de Bello, conservée à la cathédrale de Hereford, est antérieure de quelques années à la nomination d’Adam Orleton à ce diocèse. Ce fut toutefois durant l’épiscopat d’Orleton que la carte se révéla objet miraculeux.
C’est un des plus curieux documents existants sur la conception médiévale de l’univers et une très curieuse synthèse graphique des connaissances de ce temps. La carte se présente sur un vélin d’assez grandes dimensions ; la terre y est inscrite dans un cercle dont Jérusalem forme le centre ; l’Asie est placée en haut ; l’Afrique en bas ; la place du Paradis terrestre y est marquée ainsi que celle du fleuve Gange. L’univers semble ordonné autour du bassin méditerranéen, avec toutes sortes de dessins et mentions sur la faune, l’ethnologie et l’Histoire, selon des déductions tirées de la Bible, du naturaliste Pline, des pères de l’Église, des philosophes païens, des bestiaires médiévaux et des romans de chevalerie.
La carte est entourée de cette inscription circulaire : « La terre ronde a commencé d’être mesurée par Jules César. »
La magie n’est pas absente de ce document, tout au moins d’une part de son inspiration.
La bibliothèque de la cathédrale de Hereford est la plus considérable, à notre connaissance, des librairies à chaînes encore existantes aujourd’hui puisqu’elle compte 1140 volumes.
Il est étrange et injuste que le nom d’Adam Orleton soit si peu mentionné dans les études sur Hereford, alors que ce prélat a fait construire le monument principal de la ville, c’est-à-dire la grande et belle tour de la cathédrale qui fut élevée sous son administration.