La Louve de France
- Автор: Дрюон Морис
- Серия: les rois maudits #5
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Plon
- ISBN: 9782253004066
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «La Louve de France». Краткое содержание книги:
Aussi la reine Isabelle et le comte de Hainaut étaient-ils vite venus à l’accord de fiancer leurs enfants qui montraient l’un pour l’autre si grande inclination. Par là Isabelle cimentait une alliance indispensable ; et le comte de Hainaut, du moment que sa fille était promise à devenir reine un jour en Angleterre, ne voyait plus que du bien à prêter ses chevaliers.
Malgré les ordres formels du roi Édouard II, qui avait interdit à son fils de se fiancer ou de se laisser fiancer sans son consentement,[44] les dispenses avaient été déjà demandées au Saint-Père. Il semblait vraiment écrit dans les destins que le prince Édouard épouserait une Valois ! Son père, trois ans plus tôt, avait refusé pour lui une des dernières filles de Monseigneur Charles, bienheureux refus puisque maintenant le jeune homme allait pouvoir s’unir à la petite-fille de ce même Monseigneur Charles, et qui lui plaisait.
L’expédition, aussitôt, avait pris pour le prince Édouard un sens nouveau. Si le débarquement réussissait, si l’oncle de Kent et Lord Mortimer, avec l’aide du cousin de Hainaut, parvenaient à chasser les mauvais Despensers et à commander en leur place auprès du roi, celui-ci serait bien forcé d’agréer à ce mariage.
On ne se gênait plus, d’ailleurs, pour parler devant le jeune homme des mœurs de son père ; il en avait été horrifié, écœuré. Comment un homme, un chevalier, un roi, pouvait-il se conduire de pareille manière avec un seigneur de sa cour ? Le prince était résolu, quand viendrait son tour de régner, à ne jamais tolérer pareilles turpitudes parmi ses barons, et il montrerait à tous, auprès de sa Philippa, un vrai, bel et loyal amour d’homme et de femme, de reine et de roi. Cette ronde, rousse et grasse personne, déjà fortement féminine, et qui lui paraissait la plus belle demoiselle de toute la terre, avait sur le duc d’Aquitaine un pouvoir rassurant.
Ainsi c’était son droit à l’amour que le jeune homme allait gagner, et cela effaçait pour lui la peine qu’il y a à marcher en guerre contre son propre père.
Trois mois donc avaient passé de cette manière heureuse, les plus beaux sans conteste qu’eut connus le prince Edouard.
Le rassemblement des Hennuyers, puisque ainsi s’appelaient les chevaliers de Hainaut, s’était fait à Dordrecht, sur la Meuse, jolie ville étrangement coupée de canaux, de bassins, où chaque rue de terre enjambait une rue d’eau, où les navires de toutes les mers, et ceux aussi, plats et sans voiles, qui remontaient les rivières, accostaient jusque devant le parvis des églises. Une cité pleine de négoces et de richesses, où les seigneurs marchaient sur les quais entre les ballots de laine et les caisses d’épices, où l’odeur de poisson, fraîche et salée, flottait autour des halles, où les mariniers et les portefaix mangeaient dans la rue de belles soles blondes toutes chaudes surgies de la friture et qu’on achetait aux éventaires, où le peuple, sortant après messe de la grosse cathédrale de brique, venait badauder devant ce grand arroi de guerre, jamais encore vu, et qui se tenait au pied des demeures ! Les mâtures des nefs se balançaient plus haut que les toits.
Combien d’heures, et d’efforts, et de cris n’avait-il pas fallu pour charger les bateaux, ronds comme les sabots dont la Hollande était chaussée, de tout l’attirail de cette cavalerie : caisses d’armements, coffres aux cuirasses, vivres, cuisines, fourneaux, et une maréchalerie par bannière et cent hommes avec les enclumes, les soufflets, les marteaux ! Ensuite, on avait dû embarquer les gros chevaux de Flandre, ces lourds alezans pattus aux robes presque rouges sous le soleil, avec des crinières plus pâles, délavées et flottantes, et d’énormes croupes charnues, soyeuses, vraies montures de chevaliers sur lesquelles on pouvait poser les selles à hauts arçons, accrocher les caparaçons de fer, et placer un homme en armure ; près de quatre cents livres à emporter au galop.
On comptait mille et plus de ces chevaux, car messire Jean de Hainaut, tenant parole, avait réuni mille chevaliers, accompagnés de leurs écuyers, leurs varlets, leurs goujats, soit au total deux mille sept cent cinquante-sept hommes à solde, d’après le registre qu’en tenait Gérard de Alspaye.
Le château d’arrière de chaque vaisseau servait d’appartement aux grands seigneurs de l’expédition.
Ayant mis à la voile le matin du 22 septembre, afin de profiter des courants d’équinoxe, on avait navigué tout un jour sur la Meuse pour venir s’ancrer devant les digues de Hollande. Les mouettes criardes tournaient autour des nefs. Le lendemain, la flotte cinglait vers la haute mer. Le temps paraissait beau ; mais voici que vers la fin du jour le vent s’était levé par le travers, contre lequel les navires avaient peine à lutter ; sur une eau creusée d’énormes vagues, toute l’expédition souffrait de grand malaise et de grande peur. Les chevaliers vomissaient par-dessus les rambardes quand encore il leur restait la force de s’en approcher. Les équipages eux-mêmes étaient incommodés et les chevaux, bousculés dans les écuries d’entrepont, répandaient des odeurs affreuses. Une tempête est plus effrayante de nuit que de jour. Les aumôniers s’étaient mis en prières.
Messire Jean de Hainaut faisait merveille de courage et de réconfort auprès de la reine Isabelle, un peu trop même, car il est certaines occasions où l’empressement des hommes peut devenir importun aux dames. La reine avait éprouvé comme un soulagement lorsque messire de Hainaut s’était trouvé malade à son tour.
Seul, Lord Mortimer paraissait résister au gros temps ; les hommes jaloux ne souffrent pas du mal de mer, du moins cela se dit. En revanche, le baron de Maltravers présentait lorsque vint l’aurore un pitoyable aspect. Le visage plus long et plus jaune que jamais, les cheveux pendant sur les oreilles, la cotte d’armes maculée, il était assis les jambes écartées contre un rouleau de filin, et gémissait à chaque vague comme si elle eût apporté son trépas.
Enfin, par la grâce de Monseigneur saint Georges la mer s’étant apaisée, chacun avait pu remettre un peu d’ordre sur sa personne. Puis les hommes de vigie avaient reconnu la terre d’Angleterre, à quelques milles seulement plus au sud du point où l’on voulait arriver ; les mariniers s’étaient dirigés vers le port de Harwich où l’on abordait à présent, et dont la nef royale, rames levées, frôlait déjà le môle de bois.
Le jeune prince Édouard d’Aquitaine, à travers ses longs cils blonds, contemplait rêveusement les choses autour de lui, car tout ce que son regard rencontrait et qui était rond, roux ou rose, les nuages poussés par la brise de septembre, les voiles basses et gonflées des derniers navires, les croupes des alezans de Flandre, les joues de messire Jean de Hainaut, tout lui rappelait, invinciblement, la Hollande de ses amours.
En posant la semelle sur le quai de Harwich, Roger Mortimer se sentit tout à fait semblable à son ancêtre qui, deux cent soixante années plus tôt, avait débarqué sur le sol anglais aux côtés du Conquérant. Et cela se vit bien à son air, à son ton et à la manière dont il prit toutes choses en main.
Il partageait la direction de l’expédition, à égalité de commandement, avec Jean de Hainaut, partage assez normal puisque Mortimer n’avait pour lui que sa bonne cause, quelques seigneurs anglais et l’argent des Lombards ; tandis que l’autre conduisait les deux mille sept cent cinquante-sept hommes qui allaient combattre. Toutefois, Mortimer considérait que l’autorité de Jean de Hainaut ne devait s’exercer que sur l’organisation et la subsistance des troupes, tandis que lui-même entendait garder la responsabilité entière des opérations. Le comte de Kent, pour sa part, semblait peu soucieux de se pousser en avant ; car si, en dépit des informations optimistes qu’on avait reçues, une partie de la noblesse demeurait fidèle au roi Édouard, les troupes de ce dernier seraient commandées par le comte de Norfolk, maréchal d’Angleterre, c’est-à-dire le propre frère de Kent. Or, se révolter contre un demi-frère plus vieux de vingt ans et qui se montre mauvais roi est une chose ; mais c’en est une tout autre que de tirer l’épée contre un frère très aimé et dont un an seulement vous sépare.
44
Par la lettre du 19 juin 1326 : « Et aussi, beau fils, vous chargeons que vous ne vous mariiez nulle part tant que vous ne serez revenu à nous, ni sans notre assentiment et commandement… Et ne croyez à nul conseil contraire à la volonté de votre père, selon ce que sage roi Salomon vous apprend… »