La Louve de France
- Автор: Дрюон Морис
- Серия: les rois maudits #5
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Plon
- ISBN: 9782253004066
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «La Louve de France». Краткое содержание книги:
— Vous ne vous couchez point, Robert ?
— Non, ma mie, non. Je vais même vous quitter pour courir à Paris tout à l’heure, quand ces moines auront fini de chanter dans leur église.
La comtesse sourit.
— Mon ami, ne croyez-vous pas que ma sœur de Hainaut pourrait accueillir quelque temps Isabelle, et lui permettre de regrouper ses forces ?
— J’y pensais, ma belle comtesse, j’y pensais justement.
Allons ! Madame de Beaumont est rassurée ; son mari gagnera.
Ce n’était pas tellement le service d’Isabelle qui mit Robert d’Artois à cheval, cette nuit-là, que sa haine pour Mahaut. La gueuse voulait s’opposer à lui, nuire à ceux qu’il protégeait, et reprendre influence sur le roi ? On verrait bien qui garderait le dernier mot.
Il alla secouer son valet Lormet.
— Va faire seller trois chevaux. Mon écuyer, un sergent…
— Et moi ? dit Lormet.
— Non, pas toi, tu vas retourner dormir.
C’était gentillesse de la part de Robert. Les années commençaient à peser sur le vieux compagnon de ses méfaits, tout à la fois garde du corps, étrangleur et nourrice. Lormet maintenant avait le souffle court et supportait mal les brumes du petit matin. Il maugréa. Puisqu’on se passait de lui, à quoi bon l’avoir réveillé ? Mais il aurait bougonné plus encore s’il lui avait fallu partir.
Les chevaux furent vite sellés ; l’écuyer bâillait, le sergent d’armes achevait de se harnacher.
— En selle, dit Robert, ce sera une promenade.
Bien assis sur le troussequin de sa selle, il garda le pas pour sortir de l’abbaye par la ferme et les ateliers. Puis, aussitôt atteinte la Mer de sable qui s’étendait claire, insolite et nacrée, entre les bouleaux blancs, vrai paysage pour une assemblée de fées, il fit prendre le galop. Dammartin, Mitry, Aulnay, Saint-Ouen : une promenade de quatre heures avec quelques temps d’allure plus lente, pour souffler, et juste une halte, dans une auberge ouverte la nuit qui servait à boire aux rouliers de maraîchage.
Le jour ne pointait pas encore quand on arriva au palais de la Cité. La garde laissa passage au premier conseiller du roi. Robert monta droit aux appartements de la reine Isabelle, enjamba les serviteurs endormis dans les couloirs, traversa la chambre des femmes qui lancèrent des hurlements de volailles effarouchées et crièrent : « Madame, Madame ! On entre chez vous. »
Une veilleuse brûlait au-dessus du lit où Mortimer était couché avec la reine.
« Ainsi, c’est pour cela, pour qu’ils puissent dormir dans les bras l’un de l’autre, que j’ai galopé toute la nuit à m’enlever les fesses ! » pensa Robert.
La surprise passée, et les chandelles allumées, toute gêne fut oubliée, en raison de l’urgence.
Robert mit les deux amants au courant, rapidement, de ce qui s’était décidé à Chaâlis et se tramait contre eux. Tout en écoutant, et en questionnant, Mortimer se vêtait devant Robert d’Artois, très naturellement, comme cela se fait entre gens de guerre. La présence de sa maîtresse ne semblait pas non plus l’embarrasser ; ils étaient décidément bien installés en ménage.
— Il vous faut partir dans l’heure, mes bons amis, voilà mon conseil, dit Robert, et tirer vers les terres d’Empire pour vous y mettre à l’abri. Tous deux, avec le jeune Édouard, et peut-être Cromwell, Alspaye et Maltravers, mais peu de monde pour ne point vous ralentir, vous allez piquer sur le Hainaut, où je vais dépêcher un chevaucheur qui vous devancera. Le bon comte Guillaume et son frère Jean sont deux grands seigneurs loyaux, redoutés de leurs ennemis, aimés de leurs amis. La comtesse mon épouse vous appuiera pour sa part auprès de sa sœur. C’est le meilleur refuge que vous puissiez gagner pour le présent. Notre ami de Kent, que je vais prévenir, vous rejoindra en se détournant par le Ponthieu, afin de rassembler les chevaliers que vous avez là-bas. Et puis, à la grâce de Dieu !… Je veillerai à ce que Tolomei continue à vous acheminer des fonds ; d’ailleurs, il ne peut plus agir autrement, il est trop engagé avec vous. Grossissez vos troupes, faites votre possible, battez-vous. Ah ! si le royaume de France n’était si gros morceau, où je ne veux pas laisser champ libre aux mauvaisetés de ma tante, j’irais volontiers avec vous.
— Tournez-vous donc, mon cousin, que je me vête, dit Isabelle.
— Alors quoi, ma cousine, pas de récompense ? Ce coquin de Roger veut donc tout garder pour lui ? dit Robert en obéissant. Il ne s’ennuie pas, le gaillard !
Pour une fois, ses intentions grivoises ne parurent pas choquantes ; il y avait même quelque chose de rassurant dans cette manière de plaisanter, en plein drame. Cet homme qui passait pour si méchant était capable de bons gestes, et son impudeur de paroles, parfois, n’était qu’un masque à une certaine pudeur de sentiments.
— Je suis en train de vous devoir la vie, Robert, dit Isabelle.
— Charge de revanche, ma cousine, charge de revanche ! On ne sait jamais, lui cria-t-il par-dessus son épaule.
Il vit sur une table une coupe de fruits, préparée pour la nuit des amants ; il prit une pêche, y mordit largement et le jus doré lui baigna le menton.
Branle-bas dans les couloirs, écuyers courant aux écuries, messagers dépêchés aux seigneurs anglais qui logeaient en ville, femmes qui se hâtaient à fermer les coffres légers, après y avoir entassé l’essentiel ; tout un grand mouvement agitait cette partie du Palais.
— Ne prenez pas par Senlis, dit Robert, la bouche encombrée par sa douzième pêche ; notre bon Sire Charles en est trop proche et pourrait faire mettre à vos trousses. Passez par Beauvais et Amiens.
Les adieux furent brefs ; l’aurore commençait seulement à éclairer la flèche de la Sainte-Chapelle et déjà, dans la cour, l’escorte était prête. Isabelle s’approcha de la fenêtre ; l’émotion la retint un instant devant ce jardin, ce fleuve, et à côté de ce lit où elle avait connu le temps le plus heureux de sa vie. Quinze mois s’étaient écoulés depuis le premier matin où elle avait respiré, à cette même place, le parfum merveilleux que répand le printemps, quand on aime. La main de Roger Mortimer se posa sur son épaule, et les lèvres de la reine glissèrent vers cette main…
Bientôt les fers des chevaux sonnèrent dans les rues de la Cité, puis sur le Pont-au-Change, vers le nord.
Monseigneur Robert d’Artois gagna son hôtel. Quand le roi serait averti de la fuite de sa sœur, il y aurait beau temps que celle-ci se trouverait hors d’atteinte ; et Mahaut devrait se faire saigner pour que le flux du sang ne l’étouffât pas… « Ah ! ma bonne gueuse !… » Robert pouvait dormir, d’un lourd sommeil de bœuf, jusqu’aux cloches de midi.
QUATRIÈME PARTIE
LA CHEVAUCHÉE CRUELLE
I
HARWICH
Les mouettes, encerclant de leur vol criard les mâtures des navires, guettaient les déchets tombant à la mer. Dans l’embouchure où se jettent à la fois l’Orwell et la Stour, la flotte voyait se rapprocher le port de Harwich, son môle de bois et sa ligne de maisons basses.
Déjà deux embarcations légères avaient abordé, débarquant une compagnie d’archers chargés de s’assurer de la tranquillité des parages ; la rive ne paraissait pas gardée. Il y avait eu un peu de confusion sur le quai où la population, d’abord attirée par toutes ces voiles qui arrivaient du large, s’était enfuie en voyant des soldats prendre pied ; mais bientôt rassurée, elle s’attroupait à nouveau.