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Couleurs de l'incendie

Электронная книга - «Couleurs de l'incendie». Краткое содержание книги:

Février 1927. Le Tout-Paris assiste aux obsèques de Marcel Péricourt. Sa fille, Madeleine, doit prendre la tête de l’empire financier dont elle est l’héritière, mais le destin en décide autrement. Son fils, Paul, d’un geste inattendu et tragique, va placer Madeleine sur le chemin de la ruine et du déclassement.
Face à l’adversité des hommes, à la cupidité de son époque, à la corruption de son milieu et à l’ambition de son entourage, Madeleine devra déployer des trésors d’intelligence, d’énergie mais aussi de machiavélisme pour survivre et reconstruire sa vie. Tâche d’autant plus difficile dans une France qui observe, impuissante, les premières couleurs de l’incendie qui va ravager l'Europe.
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Pour tromper son attente et apaiser sa nervosité, Joubert était monté sur la coursive et regardait l’Atelier.

Le monde de l’industrie était beaucoup plus violent que celui de la finance. Du temps qu’il administrait la banque Péricourt, on pressurait tout autant les employés, on en licenciait, on refusait les augmentations et on accélérait les cadences, mais tout cela se faisait de manière feutrée, il n’y avait pas de cris dans les couloirs, on ne claquait pas les portes. Quand on foutait une dactylo dehors, on entendait ses sanglots dans les toilettes, les ronds dans l’eau se refermaient vite, on passait à autre chose sans peine et sans effort. L’industrie était toute différente, tout se passait à ciel ouvert. Les aléas qui s’étaient succédé ces dernières semaines n’étaient pas restés secrets, toutes les équipes n’avaient parlé que de cela, le moral général s’en était ressenti et la spirale avait commencé à se dérouler dans le mauvais sens.

L’incendie survenu plus tôt chez Lefebvre-Strudal avait d’abord été un sacré coup dur pour Joubert.

Incendie criminel, avait conclu la police. L’enquête n’était pas allée plus loin.

Ce fournisseur, qui pesait plus de la moitié du chiffre d’affaires de la Mécanique Joubert, avait aussitôt mis ses ouvriers au chômage technique et annulé toutes ses commandes. Cas de force majeure, Joubert n’avait rien pu faire, sa trésorerie commençait à prendre l’eau.

Le turboréacteur était encore dans les limbes que le budget, lui, avait déjà décollé, il avait fallu négocier une rallonge de deux cent mille francs alors que les incidents techniques se succédaient, décalant le programme d’une semaine, de deux semaines, tout s’allongeait, le calendrier et le budget.

Autant Robert détestait le travail, autant il adorait le sabotage. Il s’attribuait, à juste titre, la paternité de plusieurs des perturbations survenues depuis l’ouverture. Il en comptait cinq, qui, chacune, avaient retardé l’avancement de plusieurs jours. Le dernier en date avait consisté à jeter trois dés à coudre de poussière dans une citerne. La poussière était tombée au fond de la cuve, comme un poisson dormant. Quand on avait refait le plein, elle était remontée. Les essais de fin de semaine en avaient été bigrement perturbés. Encore quatre jours de perdus.

— Sabotage ? avait demandé Joubert.

Le mot, maintenant qu’il l’avait en tête, l’obsédait. Dans cette période de tensions internationales et de suspicion, ce mot effrayait tout le monde. Joubert faisait le compte des incidents… C’est qu’il y en avait du personnel, dans cet Atelier, comment surveiller tout le monde ? Le spécialiste des fluides avait aussitôt réagi :

— Sabotage ? Oh non, monsieur Joubert ! Mais que voulez-vous, on a beau filtrer, filtrer, il y a toujours des impuretés qui passent.

Il pensait que cette fois il y en avait un peu beaucoup, mais il n’en avait rien dit parce que justement, c’est lui qui avait la charge du filtrage, il n’avait aucune envie qu’on entre dans le détail.

Comme si ces difficultés n’étaient pas suffisantes, il avait fallu se rendre à l’évidence : l’hypothèse retenue d’un compresseur radial avait été le mauvais choix.

Les études montraient que seul le compresseur axial serait suffisamment performant à condition de modifier le profil des aubes. On ne revenait pas à la case départ, mais le calendrier reculait d’un seul coup de presque un semestre…

Cette nouvelle avait épuisé la patience de la Renaissance française qui avait décidé de procéder à… une visite d’expertise. Rien que ça. Une délégation de cinq personnes qui exigea de voir les livres, les plannings, les comptes, les fournitures, les fiches du personnel, Joubert n’en croyait pas ses oreilles, ça ressemblait à un contrôle fiscal ! Il était le créateur de cette entreprise, l’âme de ce mouvement, et on le contrôlait comme un contribuable suspect !

Lobgeois prit son rôle d’inspecteur très au sérieux.

— Ces cent vingt mille francs, dis-moi, Gustave, qu’est-ce que c’est ?

— Un versement de mon entreprise au compte de l’Atelier qui avait besoin d’une rallonge budgétaire…

— Cette affaire est un gouffre et tu essayes de le cacher !

La gêne était palpable.

Même Robert, qui faisait semblant de faire le ménage dans la pièce d’à côté, comprit que les choses tournaient mal pour son patron. Il avait passé sa soirée entière à découper des morceaux de chambre à air gros comme des rognures d’ongle. Une odeur de caoutchouc brûlé fit soudain tourner la tête à tout le monde.

Le bourdonnement de la turbine qui baignait l’Atelier avait brusquement ralenti, comme si la machine s’essoufflait, Joubert était déjà debout, il s’avançait vers la coursive.

Une fumée s’élevait en un nuage noir, il y eut un fort bruit d’implosion.

L’agent de sécurité se précipita avec deux seaux de sable, techniciens et ingénieurs quittèrent leurs bureaux, coururent sur la passerelle. Vue de haut, la turbine offrait un spectacle désolant, on aurait dit une machine jetée à la casse. Joubert descendit quatre à quatre.

La turbine avait chauffé, chauffé…

— Les durites n’ont pas tenu le coup, dit l’Italien. Désintégrées…

Il avait enfilé une paire de gants en toile de parachute et dévissait les carters. On faisait cercle autour de lui, les visages étaient inquiets. Tout ce qu’on pouvait dire, c’est qu’il y avait du caoutchouc fondu, la désagrégation des durites était-elle la cause ou la conséquence, allez savoir, c’était impossible à déterminer. Personne n’éleva la voix, tout le monde connaissait le calendrier et mesurait la conséquence de cette panne. Onze jours perdus.

Les cinq hommes de la délégation qui avaient suivi Joubert ne purent s’empêcher de réagir à la présence de cette odeur âcre qui s’échappait de la turbine, mélange de caoutchouc brûlé, d’essence, d’huile chaude, ils battaient l’air du plat de la main comme pour chasser les mouches, la fumée était très incommodante.

— C’est grave ? demanda quelqu’un.

— Un incident, répondit évasivement Joubert.

Mais il était très pâle. Les hommes qui composaient la délégation étaient tous des ingénieurs et il n’était pas nécessaire de leur expliquer ce qui se passait.

Joubert ne voulut pas se retourner, mais il sentit dans son dos le sourire de Lobgeois, effilé comme un poignard.

André déployait beaucoup d’énergie pour rencontrer les personnalités prêtes à donner au nouveau quotidien d’obédience fasciste, dont il prendrait la direction à l’automne, articles, chroniques, comptes rendus d’événements, critiques de livres. Ils étaient nombreux, ce qui réconfortait André : le fascisme était dans l’air et les intellectuels, les écrivains qu’il contactait étaient tous enthousiasmés, convaincus qu’il constituait le meilleur rempart à un nazisme qui se montrait de plus en plus fort et conquérant.

André était bien à son affaire, convaincant, séduisant.

Le dossier était encore secret, mais l’argent était sur la table. Il devait recruter trois journalistes, il choisirait des débutants sur lesquels il aurait la main. Il ne voulait pas les payer trop cher. En attendant, il se servait du Soir pour diffuser des idées qu’il porterait bientôt plus haut et plus fort.

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