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Couleurs de l'incendie

Электронная книга - «Couleurs de l'incendie». Краткое содержание книги:

Février 1927. Le Tout-Paris assiste aux obsèques de Marcel Péricourt. Sa fille, Madeleine, doit prendre la tête de l’empire financier dont elle est l’héritière, mais le destin en décide autrement. Son fils, Paul, d’un geste inattendu et tragique, va placer Madeleine sur le chemin de la ruine et du déclassement.
Face à l’adversité des hommes, à la cupidité de son époque, à la corruption de son milieu et à l’ambition de son entourage, Madeleine devra déployer des trésors d’intelligence, d’énergie mais aussi de machiavélisme pour survivre et reconstruire sa vie. Tâche d’autant plus difficile dans une France qui observe, impuissante, les premières couleurs de l’incendie qui va ravager l'Europe.
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Le crime

L’avortement, ce terrible fléau, est une double faute : politique et morale.

Politique, d’abord. Dans une France qui vieillit, peut-on tolérer que des femmes attentent à la vie d’enfants dont le pays a le plus ardent besoin ? Nos voisins allemands ne s’y trompent pas : ils veulent une nation forte grâce à une jeunesse vigoureuse. Trouveront-ils, sur leur route, une France débile à la jeunesse clairsemée ?

Mais c’est surtout une faute morale parce que cet acte est une intolérable atteinte au droit fondamental, celui de vivre !

À quoi condamne-t-on les criminels de sang coupables de cruauté et de préméditation ? À la peine de mort. Pourquoi donc ne le ferait-on pas ici ? Il devient impératif de vouer les meurtriers de cette sorte, la plus basse, à la sanction la plus sévère, au nom de la force suprême contre laquelle personne ne peut aller : celle de l’amour.

Les criminels de l’avortement ne sont pas seulement des coupables de droit commun, ils sont coupables de crimes contre l’amour, l’amour qui prévaut sur tout, sur le sort, sur le destin, sur le malheur…

L’amour qui est le bien sacré de tous les êtres de Dieu.

29

Je suis chez moi ! se dit Madeleine en tentant de s’en persuader. Elle avala sa salive et, tandis qu’elle montait vers le cinquième, elle répétait mentalement ses arguments qu’elle avait classés dans l’ordre. Il fallait aborder cette discussion avec calme, mais avec détermination. Elle appuya sur le bouton de la sonnette.

M. Guéneau ouvrit la porte lui-même.

— Maître Guéneau ! corrigea-t-il aussitôt.

C’était un homme assez grand, large et lourd, au cheveu rare, à la mine un peu violette avec, au-dessus des joues, des poches immenses, fripées, d’une vilaine couleur. Son regard était marqué par un fort strabisme divergent, un œil à Elbeuf, l’autre à Colmar, comme dans la chanson. Il portait une robe de chambre chamarrée qui avait connu des jours meilleurs.

— Vous permettez que j’entre un instant ? demanda Madeleine.

— Non, je ne le permets pas.

À cette voix ferme et décidée, il n’était pas difficile de deviner un Guéneau impatient d’en découdre. Calmer le jeu, se dit Madeleine, montre-toi conciliante, évite le conflit.

— Je viens pour…

Aux autres portes du palier, Madeleine en était certaine, des oreilles s’étaient collées. La situation était délicate. La perspective de rentrer les mains vides lui procura l’élan nécessaire :

— Je vous ai écrit, à trois reprises. Sans réponse, je suis venue.

Il se contenta de la regarder, décidé à lui compliquer la tâche. Madeleine rassembla son courage.

— Vous avez deux mois de retard, mons… maître Guéneau.

— C’est exact.

C’est ce qu’elle redoutait. Un locataire embarrassé feint la surprise, plaide l’accident, promet, s’engage, mais face à un occupant qui ne conteste pas, que faire ?

— Je suis venue… Je souhaite… Enfin… pouvons-nous parler de ce petit problème ?

— Non.

Elle se sentit vaciller alors qu’elle aurait dû se montrer, elle aussi, catégorique, dire : « Le droit, c’est le droit, j’ai la loi pour moi. » Elle était allée voir le notaire qui avait établi le bail, il était formel.

— Alors, dit-elle, si vous ne voulez pas discuter de ce retard, il va falloir y mettre fin. Et payer vos loyers.

— C’est impossible.

Il ne bougeait pas, mais malgré son calme apparent, il se remplissait de colère, son teint s’assombrissait, ses poches se boursouflaient. Ses réponses minimales n’étaient qu’un barrage à un flot de paroles qui ne demandaient qu’à dévaler la pente.

— Alors, je vais être contrainte de vous déloger de chez moi !

— Vous voulez dire de chez moi ! J’ai un bail, madame Péricourt ! À ce titre, je suis chez moi.

— Mais pour être chez soi, il faut payer le loyer.

— Absolument pas. Le défaut de paiement n’annule pas le bail.

Oui, le notaire s’était entortillé sur ce sujet, il fallait séparer le droit d’occuper le lieu de l’obligation de payer, il paraît que ça n’avait rien à voir.

— Mais… vous êtes obligé de régler votre loyer !

— En théorie, oui. Mais comme je n’ai pas d’argent pour le faire, il va falloir l’accepter.

Ce loyer était la seule ressource de Madeleine.

— Je vais vous contraindre à payer, monsieur !

Il sourit. Madeleine comprit immédiatement que c’est là qu’il avait voulu la conduire et qu’il y était parvenu.

— Pour cela, vous allez devoir entamer une procédure d’expulsion. C’est très long. Le locataire convenablement informé, un avocat à la retraite, par exemple…, dispose de nombreux leviers permettant de reculer l’échéance. La démarche est longue, vous n’imaginez même pas. Cela peut durer des années.

— C’est impossible ! J’ai besoin de cet argent pour vivre, moi !

Il lâcha la porte et, des deux mains, il serra sa robe de chambre.

— Nous en sommes tous là, madame Péricourt. Vous avez placé votre argent dans un appartement qui ne vous rapportera plus rien avant très longtemps. J’avais, moi, placé le mien dans une banque qui a fait faillite en novembre dernier…

Madeleine était soufflée.

— D’ailleurs, vous la connaissez fort bien, cette Banque d’escompte et de crédit industriel.

— Je n’ai rien à voir avec cette banque !

Ce qu’il aurait fallu dire pour se défendre était insurmontable.

— Ce n’est pas celle que l’on appelait aussi la banque Péricourt ? Votre famille, dans sa ruine, a emporté tout ce que je possédais. Je considère comme une légitime compensation d’occuper ces lieux et je n’en partirai jamais. Je vais consacrer toutes les forces qui me restent à demeurer ici parce que si je dois quitter cet appartement, je serai à la rue. Vous n’y êtes peut-être pour rien, mais cela m’indiffère.

Madeleine ouvrit la bouche, mais la porte venait de se refermer.

Il régnait sur le palier un silence vibrant comme une turbulence dans un aéronef, les tempes lui battaient, elle était au bord du malaise.

Elle esquissa le geste d’appuyer sur la sonnette, mais elle renonça parce qu’elle ne savait pas quoi dire. Le petit anneau du judas était sombre. Derrière la porte, M. Guéneau l’observait.

Ce qui arrivait était pire que tout ce qu’elle avait imaginé. Nous étions à la mi-mai. Elle pouvait tenir jusqu’en décembre. Si elle comptait le salaire qu’elle versait à M. Dupré, les frais qu’elle engageait, le terme remontait même à septembre.

Que seraient sa vie et celle de Paul si elle ne trouvait pas rapidement une solution ?

Puis, brusquement, sa colère retomba. Elle comprit que c’était un signe de l’époque : elle était devenue terriblement brutale.

Chaque mardi, M. Guéneau faisait son marché rue du Poteau. Il traversa la cour où s’alignaient les poubelles, mais, arrivé à l’ascenseur, entendant du bruit derrière lui, il se retourna.

— Monsieur… Jénot ? Grénot ?

L’homme, un type aux yeux rapprochés, aux lèvres entrouvertes, lisait un papier, il n’avait pas l’air bien sûr de lui.

— Guéneau ! Et pas monsieur : maître !

Robert fit un grand sourire de satisfaction, remit le papier dans sa poche. Il semblait tellement content que M. Guéneau eut un instant l’impression qu’il allait repartir, comme si sa mission avait consisté à vérifier l’orthographe de son nom.

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