Les Habits Noirs Tome III - La Rue De Jérusalem
- Автор: Феваль Поль Анри
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome III - La Rue De Jérusalem». Краткое содержание книги:
Mais il l’entendit qui disait à une femme entrant dans le cabaret:
– Bonjour madame Mahuzé, vous êtes en retard aujourd’hui.
Ce n’était pas la voix du marchef.
Mme Mahuzé avait cette tournure indéfinissable et souverainement malheureuse de la femme qui boit. C’est assez rare dans nos mœurs; du moins, cela passe pour être assez rare.
La femme qui boit n’est pas la femelle de l’ivrogne. C’est un être à part, maussade, solitaire, lugubre.
Mme Mahuzé sauta aux yeux de Pistolet comme une révélation. Il se souvint d’avoir vu passer, depuis dix minutes qu’il était là, deux ou trois autres femmes, marquées au même cachet, odieux et navrant.
La destination de la salle souterraine, éclairée par le soupirail vitré, ne fut plus un mystère pour lui, et il se dit:
– C’est une licherie pour dames.
En ce moment le vieillard marchandait des laitues d’une voix faible et cassée qui, certes, ne pouvait appartenir à ce robuste coquin, Coyatier, dit le marchef.
IV La «licherie»
Ceci n’est pas un mot d’argot; nous nous sommes promis à nous-même de n’en pas introduire un seul dans ces pages: c’est une expression technique, désignant à la fois un vice d’espèce particulière et une industrie protégée par la loi.
Il y a quelques années, un haut fonctionnaire obtint un succès de vogue dans Paris en introduisant dans la langue officielle le mot caboulot. Caboulot est un mot d’argot. Le temps viendra peut-être où ce langage passera dans la poésie bureaucratique.
Mais licherie est tout uniment une locution populaire.
Licher, dans nos faubourgs, veut dire: être gourmand. Ce verbe s’applique surtout aux femmes. L’adjectif licheuse est éminemment parisien et désigne souvent, parmi les ouvriers, une jeune personne prédisposée à ne point assez mouiller son vin.
Employé euphémiquement, il stigmatise celles qui, allant déjà plus loin, ont été surprises en flagrant délit de gaieté trop violente.
Il est d’usage d’affirmer que Paris reste à l’abri de cette grande honte, l’ivrognerie des femmes. Je ne voudrais pas contredire une si consolante affirmation.
Cependant, je connais dans Paris plusieurs licheries (licherie étant pris dans son sens technique qui désigne un cabaret spécial aux femmes) dont les maîtres font un chiffre d’affaires fort important.
La mode de l’absinthe a donné un élan à cet effrayant commerce.
Naguère encore, dans la rue du Rempart, détruite par le dégagement du Théâtre-Français, il existait une licherie où l’on faisait fortune en quatre ans, régulièrement, comme au bureau de tabac de la Civette.
Et je déclare que l’intérieur de cette licherie offrait un des spectacles les plus curieux et les plus navrants qu’il soit donné à un observateur de surprendre.
Il y avait là des lâcheuses sombres qui s’enivraient résolument chaque jour, buvant en dix minutes ce qu’il leur fallait – et qu’on n’avait jamais entendu prononcer une parole.
Chez la femme, cette passion a presque toujours couleur de folie et ressemble parfois à la manie du suicide.
Je ne sais pas si Pistolet avait à l’égard de cette lèpre, endémique à Londres et que Paris nous paraît gagner lentement, des idées particulièrement philosophiques, mais il fit grande attention à ces trois ou quatre femmes qui venaient de passer le seuil du cabaret.
Il connaissait son Paris sur le bout du doigt. Ces trois ou quatre femmes portaient le même cachet de tristesse et de dégradation: une tristesse à part, une dégradation sui generis.
Le plan de Pistolet était tracé, avant même que le vieillard au garde-vue eût conclu son marché de salade.
Ce n’était pas du dehors qu’il fallait voir cette maison muette et noire, il s’agissait d’en franchir le seuil à tout prix.
Le bonhomme marchandait toujours; Pistolet, impatient, l’envoyait au diable de bon cœur lorsqu’il crut entendre sa voix chevrotante se raffermir tout à coup dans un accès de colère.
– Ma grosse, disait le vieillard à la marchande, il y en a de plus huppées que toi qui fréquentent mon établissement.
– De quoi! de quoi! vieux Rodrigue, ripostait la vaillante Clémentine, faut-il appeler un sergent de ville pour qu’on fouille ta caverne? Où as-tu mis le fils de ce monsieur et de cette dame que tu as détourné? Si tu ne vas pas te cacher, je fais une émeute à ta porte, voleur d’enfants! traître! tyran! vampire!
Elle repoussa en même temps le bonhomme qui recula d’un pas et se trouva en face des trous de vrille.
La visière verte de son garde-vue s’était un peu dérangée; le regard de Pistolet glissa dessous.
Il oublia sa position et fit un tel soubresaut que l’échafaudage de légumes chancela comme une maison tourmentée par un tremblement de terre.
Clémentine se mit à rire bruyamment et reprit ses brancards en disant:
– Vieux coquin! tu entendras parler de nous… deux sous, le gros tas!
Le vieillard, tout confus, avait repassé le seuil de sa porte. Dès que la voiture eut tourné le coin du passage, Pistolet commanda:
– À la maison! et vite, ça brûle!
– Est-ce votre ogre, monsieur Clampin? demanda Clémentine quand on fut sous le hangar.
– Idole, répondit le gamin en sortant de sa cachette, j’étais mal là-dessous. C’est un moyen hardi, mais gênant, et vous avez failli tout gâter par votre bavardage.
– Ne voulait-il pas m’embaucher licheuse, s’écria la marchande indignée, moi qui n’en prends jamais qu’en société, par occasion! Ces chrétiennes-là, voyez-vous, c’est des monstres. Oh! le coquin!
– Montons, trésor, interrompit Pistolet. Y a de l’ouvrage.
– Mais Landerneau est à la maison, objecta Clémentine.
– Il dort, amour; c’est son heure, puisqu’il travaille la nuit.
– S’il allait s’éveiller! il est méchant!
– On lui dirait: Tu rêves! Montons.
Comme Mme Landerneau n’était pas convaincue, Pistolet lui ravit un baiser en guise de suprême argument et conclut:
– On m’aime ou on ne m’aime pas, la jolie des jolies! montons.
– On vous aime, monsieur Clampin, soupira la marchande, mais on aurait préféré les Barreaux-Verts, Ramponneau ou les Mille-Colonnes.
Elle monta et ouvrit la porte de sa mansarde bien doucement. Landerneau ronflait comme un juste, couché tout habillé sur son lit.
C’était son heure. Avant d’entrer, Pistolet dit:
– Pour l’affaire de l’enfant arraché à la tendresse de ses proches, j’éprouve la nécessité de m’habiller en femme. À demain les plaisirs. Prêtez-moi une de vos robes et le reste. La famille éplorée vous bénira.
– Et vous allez faire votre toilette ici, monsieur Clampin? demanda Clémentine, effrayée pour le coup.
– Vous vous mettrez devant le lit, trésor. J’en ai bravé bien d’autres dangers extravagants dans mes voyages au long cours. J’ai l’adresse et l’audace du Barbier de Séville.