Les Habits Noirs Tome III - La Rue De Jérusalem
- Автор: Феваль Поль Анри
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome III - La Rue De Jérusalem». Краткое содержание книги:
– Quel démon! murmura Clémentine, folle d’admiration.
– S’il bouge, d’abord, je l’étrangle! ajouta-t-elle en jetant un mauvais regard du côté de Landerneau.
– C’est ça! fit Pistolet, je m’amuse. Tournez-vous, je commence.
La toilette ne fut pas longue. Le gamin, ami des dames, semblait familiarisé avec tous les détails du harnais féminin. Il s’habilla plus vite que n’eût fait la marchande elle-même.
– Vous pouvez regarder, idole, dit-il bientôt, la morale le permet désormais.
– Est-il assez mignon! soupira Clémentine avec langueur.
L’amour est aveugle. Pistolet était affreux.
Mais voici une terrible alerte.
Tout à coup, on frappa rudement à la porte, et Landerneau s’éveilla en sursaut.
Le gamin avait eu le temps de lancer ses hardes sur le haut de l’armoire.
– Qui est là? demanda Landerneau.
– C’est moi, Coterie, fut-il répondu, ouvre vite.
– On n’entre pas, dit Clémentine, qui avait délacé précipitamment son corsage. Je suis en train de m’habiller; on me laissera finir, je suppose!
– Tiens! tu es revenue, toi? gronda le chiffonnier en frottant ses yeux gros de sommeil… Dis ce que tu veux, Coterie.
Pistolet était collé à la muraille, derrière l’armoire. Coterie répondit à travers la porte:
– Rendez-vous, dans une heure, passage Saint-Roch, à la Grande-Bouteille.
– On y sera. Ça suffit. Va devant.
Landerneau se retourna sur son lit.
Clémentine entrebâilla la porte, et Pistolet se glissa dehors comme un serpent. En descendant, il se disait:
– Je parviendrais à tout, si je voulais, à l’aide des dames! Il s’agit maintenant d’enlever la fin. Méfiance! on risque sa peau!
Il avait choisi dans le trousseau de la marchande une robe des dimanches très voyante et qui n’était pas d’une entière fraîcheur, un châle tapis, venant du Temple, et un bonnet tout panaché de fleurs fanées.
Il était laid à faire plaisir.
Dès ses premiers pas dans la rue, un porteur d’eau l’appela ma chatte et lui offrit son âme.
Cela le flatta, mais il n’avait pas le temps de s’attarder aux aventures.
Il gagna les halles, puis la rue Saint-Honoré, étudiant sa démarche et se regardant aux miroirs des boutiques. Il ne se trouvait pas mal du tout.
– Si je rencontrais un roquet errant, pensait-il, je le prendrais dans mes bras. Ça complète la touche… quoique tous les hommes me font de l’œil et que l’illusion… passez votre chemin, malhonnête! as-tu fini!… et que l’illusion est poussée jusqu’au délire, chez le sexe auquel j’appartiens, en ma faveur.
Il s’interrompit pour dire à un vieux monsieur:
– À votre âge, bon papa! Je vais appeler la garde!
En arrivant dans le passage Saint-Roch, il alourdit son pas, baissa le nez et prit une physionomie triste. C’était un observateur, et il connaissait le monde.
Dans le rôle qu’il jouait, la gaieté n’est jamais de mise.
Il entra à la Grande-Bouteille et marcha droit au comptoir.
– Une personne très comme il faut, dit-il d’un accent morne et sans flûter sa voix, m’a assuré qu’il y avait ici un salon pour dames.
– Sûr que ça doit être une personne de bien bon genre, répondit la femme du comptoir, au milieu des rires des habitués.
– Ohé! La Tanche! fit un homme à blouse, viens t’asseoir ici, je te paye un demi-setier au poivre long.
– Madame, reprit Pistolet avec dignité, vous ne m’avez pas fait l’honneur de me répondre et vous êtes cause qu’on me manque de respect.
C’était bien dit. Ces misérables créatures n’ont qu’un vice. Il est énorme et tue les autres.
– Descendez par là, dit la femme du comptoir en montrant l’escalier de la cave, une autre fois vous prendrez l’allée. Celles qui vont en bas n’entrent pas ici.
– Madame, répliqua Pistolet, qui fit une raide révérence, j’ai l’honneur de vous remercier.
– Pas de quoi!… Va échauder ton bec, vieille pie, cria la blouse. C’est crispant, quoi!
– Ohé! La Tanche! ohé! à la cave!
Pistolet passa digne et fier. Ayant de descendre l’escalier, il dit:
– Si vous connaissiez les positions sociales que j’ai occupées, vous sauriez qu’on peut chercher l’oubli de ses malheurs!
En bas de l’escalier, c’était ce cellier, dont le soupirail jetait une lueur terne au-dehors.
Il y faisait presque nuit, malgré une lampe fumeuse qui était censée l’éclairer.
Au comptoir, le vieillard à lunettes garnies et à visière verte s’asseyait.
Il faut avoir vu ces choses pour les dire.
Quand on les a vues, il faut les peindre telles qu’elles sont, sans ménagement ni exagération.
Le vieillard était là seul de son sexe. Elles ont des mœurs.
En voyage, elles prennent le wagon réservé aux dames.
On se tromperait si on les confondait avec ces luronnes qui boivent et fument à Asnières, en compagnie des joyeux canotiers. Elles ne fument pas; elles détestent l’orgie qui chante et rit; elles craignent les hommes; elles se respectent.
Elles forment, à n’en pas douter, une classe à part, une classe d’aliénées: la plus sinistre de toutes.
Elles se divisent en deux catégories: celles qui boivent ensemble ou deux à deux, et celles qui boivent seules.
Les premières sont les moins nombreuses, les moins curieuses aussi, puisqu’elles vivent en buvant et peuvent se ranger parmi les esclaves d’un vice connu.
Celles qui boivent seules sont les vraies «Anglaises», les «tanches solitaires», les pratiques de fond de la licherie: les mortes.
Celles-là ont un type singulièrement accusé: elles se ressemblent toutes, portant l’ivresse avec gravité, et tombant, comme les soldats russes, avant d’avoir chancelé.
Elles sont d’une politesse affectée, réclamant à tout propos la considération due à leur sexe; elles ont des prétentions aux belles manières; on ne sait jamais d’où elles viennent, mais elles disent toutes venir de haut.
C’est quelque chose de froid et de résolu, qu’on prendrait pour une mortelle médication. Elles entonnent la ruine alcoolique comme les baigneuses, dans les villes d’eaux, affrontent les rudes émanations de la piscine – ou mieux encore comme les Chinois fument l’opium.
Leur ivresse est sépulcrale, mais elle n’a peut-être pas les dégradations de l’autre ivresse. Elles savent où elles vont. Et qui pourrait dire quelles souffrances elles essayent de tuer ainsi dans l’abrutissement!
J’ai plus réfléchi et plus rêvé à l’aspect de ces terribles femmes qu’en visitant les asiles de l’Angleterre, cette morne patrie de la démence furieuse.
Parmi les deuils mystérieux, cachés sous le manteau bariolé de notre civilisation, celui-ci est le plus étrange peut-être, et assurément le plus noir.
Pistolet connaissait tout cela et Pistolet ne s’étonnait jamais de rien. Son premier coup d’œil traça le plan de la cave et trouva le second escalier qui devait communiquer avec l’allée, entrée ordinaire de cet enfer.