Les Essais - Livre II
- Автор: Монтень Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:
213. Il en est de Platon comme de la plupart des auteurs de cette troisième sorte297, comme les Anciens l'ont remarqué dans les écrits d'Anaxagore, Démocrite, Parménide, Xénophane et bien d'autres : ils ont une façon d'écrire dubitative dans son dessein et dans sa forme, qui interroge plus qu'elle n'enseigne — même s'ils incorporent parfois à leurs écrits des traits dogmatiques298. Ne voit-on pas cela aussi bien chez Sénèque et Plutarque ? N'offrent-ils pas tantôt un visage, tantôt un autre à celui qui les examine de près ? Et ceux qui tentent d'harmoniser les textes des juristes entre eux devraient299 bien commencer par mettre chacun en accord avec lui-même ! Il me semble que si Platon a aimé cette façon de philosopher à travers des dialogues, c'est qu'elle lui permettait d'exposer plus facilement par plusieurs bouches la diversité et les variations de sa pensée.
214. Examiner les problèmes sous plusieurs angles, c'est les exposer aussi bien, et même mieux, que d'un seul point de vue, car c'est le faire plus complètement et plus utilement. Prenons un exemple d'aujourd'hui : les arrêts de justice constituent le degré ultime du discours dogmatique et catégorique. Pourtant, ceux que nos parlements présentent au peuple comme étant les plus exemplaires, les plus à même de susciter chez lui le respect qu'il doit éprouver envers cette dignité du fait des grandes capacités de ceux qui l'exercent, ces arrêts tirent leur beauté, non de leur conclusion, qui est pour ces gens-là banale, et courante pour chaque juge, mais de la discussion et de la confrontation des points de vue, divers et parfois opposés, que tolère la discipline juridique.
215. Et le champ le plus large qui s'ouvre aux critiques des philosophes d'une école à l'encontre des autres, vient des contradictions et des variations dans lesquelles chacun d'eux se trouve empêtré, soit volontairement, pour montrer comment l'esprit humain vacille en toute circonstance, soit du fait de leur ignorance, face aux fluctuations et à l'obscurité foncière des choses.
216. Que signifie ce refrain300 « En un lieu glissant et changeant mettons de côté notre croyance [Plutarque Œuvres mêlées XLVII, f°348], sinon que, comme dit Euripide,
Les œuvres de Dieu en diverses façons301
Nous laissent comme hébétés.
C'est ce qu'écrit souvent Empédocle lui aussi, comme mû par une divine fureur, et contraint de reconnaître la vérité : « Non, non, nous ne sentons rien, nous ne voyons rien, toutes choses nous sont cachées, il n'en est aucune dont nous puissions établir avec certitude ce qu'elle est302. » Et ceci rappelle la parole divine : « Les pensées des mortels sont timides, et incertaines nos inventions et nos prévisions303. » Il n'est pas étonnant si des gens, sans espérer parvenir à quelque chose, ont néanmoins trouvé plaisir à cette chasse : l'étude est en elle-même une occupation agréable. Si agréable même que, parmi les voluptés qu'ils interdisent, les Stoïciens placent aussi celle qui vient de l'exercice de l'esprit, et veulent le brider, trouvant qu'il y a de l'intempérance à trop savoir.
217. Démocrite ayant mangé des figues qui sentaient le miel, se mit à chercher mentalement d'où leur venait cette douceur inattendue, et pour tirer cela au clair, se leva de table et alla voir l'assiette sur laquelle on avait disposé ces figues ; sa servante, ayant compris pourquoi il se levait lui dit en riant de ne plus se tourmenter pour cela, car c'était elle qui les avait mises dans un vase où il y avait eu du miel. Et Démocrite s'irrita de ce qu'elle lui avait ôté l'occasion d'avoir à chercher, lui enlevant matière à sa curiosité. « Va, lui dit-il, tu m'as contrarié ; mais je ne renoncerai pourtant pas à chercher la cause de cela, comme s'il s'agissait d'une cause naturelle. » Et il ne manqua sûrement pas de trouver quelque cause véritable à ce fait imaginaire et faux...
218. Cet exemple d'un grand et illustre philosophe montre bien la passion studieuse qui nous entraîne à la poursuite de choses que nous désespérons d'atteindre. Plutarque raconte une histoire analogue : celle de quelqu'un qui ne voulait pas qu'on lui explique les choses dont il doutait, pour ne pas perdre le plaisir de les chercher. Comme cet autre encore, qui ne voulait pas que son médecin le prive de l'altération due à sa fièvre, pour ne pas perdre le plaisir qu'il avait de la calmer en buvant. « Mieux vaut apprendre des choses inutiles que de ne rien apprendre du tout.» [Sénèque Épitres, ou Lettres à Lucilius LXXXVIII]
219. Le plaisir que l'on prend dans la nourriture se suffit souvent à lui-même, et tout ce que nous prenons d'agréable n'est pas toujours nutritif, ni sain. De même, ce que notre esprit tire de la science ne manque pas d'être voluptueux, même si ce n'est ni un aliment, ni bon pour la santé.
220. Voici ce que disent les philosophes : « L'observation de la nature est une nourriture qui convient à notre esprit ; elle nous élève et nous conforte en nous faisant mépriser les choses basses et terre à terre, car elle nous les fait comparer avec les choses supérieures et célestes. Et la recherche des choses élevées et occultes est très agréable, même à celui qui n'en tire qu'un respect craintif, et qui redoute d'en juger. » Ce sont là les mots qu'ils emploient dans leur profession de foi. Mais l'image d'une curiosité maladive de ce genre se voit encore mieux dans l'exemple suivant, que l'on trouve si souvent dans leur bouche et qu'ils tiennent en grand honneur : Eudoxe souhaitait voir au moins une fois le soleil de près, connaître sa forme, sa grandeur, sa beauté, quitte à s'y brûler aussitôt304, — et il priait les dieux pour cela. Il voulait acquérir au prix de sa vie un savoir dont il serait aussitôt privé. Et pour cette connaissance soudaine et éphémère, il était prêt à perdre toutes les connaissances qu'il possédait et à renoncer à celles qu'il eût pu acquérir encore.
221. Je ne suis pas vraiment persuadé qu'Épicure, Platon et Pythagore nous aient donné pour argent comptant leurs « atomes », leurs « idées » et leurs « nombres ». Ils étaient bien trop sages pour considérer comme des articles de foi des choses si incertaines et si discutables. Mais dans l'obscurité et l'ignorance du monde, chacun de ces grands personnages s'est efforcé d'apporter un peu de lumière ; et ils ont consacré leur esprit à des inventions ayant au moins une apparence subtile et plaisante, et qui puissent soutenir la contradiction, même si elles étaient fausses. « C'est le génie de ces philosophes qui a inventé ces systèmes, et non leur savoir305. »
222. Un Ancien, à qui l'on reprochait de se targuer de philosophie, alors que son jugement n'en portait guère la trace, répondit que c'était justement cela, philosopher. Les philosophes ont voulu tout examiner, tout discuter, et ont trouvé que cette occupation convenait fort bien à notre curiosité naturelle. Ils ont écrit sur certaines choses qui concernent la vie publique, comme les religions306 ; et il est heureux qu'en vertu de cela, ils n'aient pas voulu les disséquer complètement, afin de ne pas engendrer de troubles dans l'obéissance aux lois et aux coutumes de leur pays.
223. Platon traite cette question sans cacher son jeu307. Quand il écrit à titre personnel, il n'affirme rien de façon catégorique. Mais quand il se veut législateur, il utilise un style autoritaire et péremptoire, et il mêle hardiment à son propos les plus extravagantes de ses inventions, aussi utiles pour convaincre la foule que ridicules s'agissant de lui-même : on sait à quel point nous sommes capables d'admettre toutes sortes d'opinions, et particulièrement les plus étranges et les plus anormales.
224. C'est pour cela que, dans ses Lois, il prend grand soin à ce qu'on ne dise en public que des poèmes dont les récits imaginaires tendent à une fin utile : il est si facile de mettre dans l'esprit des hommes des images fantomatiques qu'il vaut mieux leur fournir des mensonges profitables plutôt que des mensonges inutiles ou dommageables. Et il dit tout bonnement, dans sa République, que dans l'intérêt même des hommes, il est souvent nécessaire de les tromper ! Il est facile de constater que parmi les écoles philosophiques, les unes ont plutôt poursuivi la vérité, les autres l'utilité ; et que ce sont ces dernières qui y ont gagné en réputation. C'est le malheur de notre condition : souvent, ce qui apparaît à notre esprit comme étant le plus vrai ne lui apparaît pas comme le plus utile à notre existence. Les écoles les plus hardies, l'épicurienne, la pyrrhonienne, la nouvelle Académie, sont elles aussi contraintes de se soumettre à la loi commune, en fin de compte.