La Vie rêvée d'Ernesto G.
- Автор: Guenassia Jean-Michel
- Серия: Epub commercial #18
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: Asohar - TAZ
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «La Vie rêvée d'Ernesto G.». Краткое содержание книги:
– Tu es enceinte ? s’enquit Christine.
– Pas tout de suite.
– Vraiment, on ne voit pas.
– On va se marier !
– Ce n’est pas vrai !
– Vous voulez être nos témoins ?
Ils fêtèrent cette annonce avec une nouvelle bouteille de riesling de Valachie, région d’origine de Pavel, il adorait ce vin blanc fruité qui se buvait comme de l’eau et rendait gai.
– Je lève bien haut mon verre à notre beau pays et à notre bonheur à tous.
Ils trinquèrent avec entrain. Soudain, Pavel s’immobilisa, pensif.
– Tu ne te sens pas bien ? demanda Tereza, inquiète.
– Mes amis, j’ai une idée, lumineuse bien sûr. Marions-nous ensemble, je veux dire le même jour. Ce serait extraordinaire. On fera la noce pendant trois jours et trois nuits.
Joseph regarda Christine qui ne disait rien.
– Pourquoi pas, ce serait amusant.
– Il faut qu’on en parle, Joseph.
Cette nuit-là, Joseph et Christine ne rentrèrent pas chez eux immédiatement, ils marchèrent longtemps dans les ruelles du Hradčany, sans se parler. Il attendait qu’elle aborde la question, elle aussi. Ils s’assirent sur un banc du jardin Wallenstein, les statues sous la lune prenaient des formes mystérieuses, il faisait si doux en cette nuit de septembre. Il lui proposa une cigarette et ils fumèrent tranquillement.
– Tu veux te marier, toi ? fit-elle.
– Je veux bien.
– Écoute, Joseph, on n’est pas là depuis très longtemps, toi tu es actif, moi je passe mes journées à apprendre le tchèque, je commence à peine à aligner trois mots. Laisse-moi encore du temps, et il faut que je trouve du travail, je ne peux pas rester à ne rien faire. Et puis, le mariage, c’est pour fonder une famille, non ?
– Moi, j’ai envie de vivre avec toi, marié ou pas marié, c’est pareil. On va être leurs témoins et peut-être que la prochaine fois, ce sera l’inverse.
On ne peut pas arrêter l’Histoire, c’est un courant tumultueux, souvent douloureux. On sortait de plus de cinq années d’une sale guerre et même les vainqueurs étaient amers et sans joie, enfin une fenêtre s’entrouvrait, une lumière d’espoir éclairait les âmes noircies, on allait avoir un monde meilleur, c’était une certitude pour tous, une évidence. Il y avait bien encore quelques opposants, comme des épines dans le pied, les capitalistes essayaient de sauver les meubles et les anciens partisans du Reich tentaient de se faire oublier, mais l’enthousiasme et l’espoir dominaient.
Tous avaient hâte d’en finir avec le vieux monde.
La situation politique était inédite, jamais on n’avait connu une telle configuration : un gouvernement d’union nationale, des conservateurs slovaques aux communistes tchèques, gouvernait le pays, coalition hétéroclite présidée par le vieil Edvard Beneš, auréolé de son exil à Londres et du soutien de Staline.
On reconstituait la Tchécoslovaquie, née après la Première Guerre mondiale de la réunion de trois territoires : la Moravie, la Bohême et la Slovaquie, ces deux derniers n’ayant en commun que leur frontière et, dans le sud, la région des Sudètes, véritable bombe à retardement qui avait donné à Hitler un bon prétexte pour entrer en guerre.
Le grand règlement de comptes pouvait commencer, monopolisant les discussions pendant de longs mois et unissant provisoirement tous les partis dans un nationalisme forcené. Les décrets Beneš allaient enfermer dans des camps puis expulser par la force vers l’Autriche et l’Allemagne les deux millions et demi de Sudètes, Tchèques d’origine allemande, coupables désignés d’une faute collective, et plus de quatre cent mille Tchèques d’origine hongroise vers la Hongrie, et leurs biens allaient être confisqués sans indemnités.
Personne ne contesta vraiment ces mesures, elles ne semblaient ni injustes ni cruelles, on les considéra comme un simple retournement de l’Histoire. Les crimes nazis avaient atteint une telle démesure qu’aucun Tchécoslovaque, de droite ou de gauche, n’imagina l’avenir sans châtiment, on ne pouvait plus vivre ensemble, côte à côte, comme s’il ne s’était rien passé, une expiation massive était une juste punition pour les silences, les complicités tacites ou actives. Dans les meetings, les cafés, les mêmes mots revenaient, leitmotiv purificateur : il faut rester entre nous.
Comme l’expliqua Pavel au cours d’une réunion : « Peu importe qu’ils aient collaboré ou non, ils sont allemands et on ne veut plus d’eux ici ! »
Le pays, déjà exsangue, perdit près d’un quart de sa population.
Joseph partait pour l’hôpital à sept heures. Christine travaillait à la maison. Toute la matinée, elle s’appliquait à devenir tchèque et s’appuyait des devoirs en pagaille, des exercices, des déclinaisons, des conjugaisons, apprenait sans problème trente mots chaque jour, les reprenait depuis le début et les mémorisait facilement. Elle lisait des livres pour enfants et déchiffrait le journal de la veille. Elle faisait d’énormes progrès grâce à Tereza qui, après ses cours, lui donnait une leçon particulière d’une grosse heure qui se prolongeait toute la soirée.
Pour l’aider, il avait été décidé qu’ils ne parleraient plus un seul mot de français entre eux. Ils oubliaient assez souvent mais au bout de deux semaines, c’était automatique, ils se parlaient en tchèque, à toute vitesse, elle suivait tant bien que mal et arrivait à se mêler à la conversation, ils corrigeaient ses erreurs de syntaxe, de grammaire et de vocabulaire et, à la fin de l’année, elle parlait assez couramment.
L’après-midi, Christine partait en voyage, elle découvrait Prague, quel que soit le temps, même quand il pleuvait – et il pleuvait souvent –, elle allait au hasard, sans guide ni plan, le nez en l’air, elle notait ce qu’elle voyait sur un carnet, interrogeait les passants, ils étaient heureux de la renseigner, lui disaient : « Vous êtes notre première touriste depuis… (ils cherchaient dans leurs souvenirs)… avant la guerre ! »
La vie recommençait.
« Je ne suis pas une touriste », répondait-elle avec un accent qui les amusait. Ils voyaient qu’elle faisait des efforts pour parler tchèque, on la prenait parfois pour une Italienne ou encore une Hongroise, ça dépendait.
Elle aimait profondément cette ville insolite, noire et bariolée, désuète, où les gens avaient le temps de bavarder et de s’écouter, le patchwork des styles et les traces superposées de sa splendeur qui s’effaçait. Elle se perdait souvent, tournait en rond, s’épuisait à monter et à descendre et puis s’arrêtait, prenait des notes, s’efforçait d’écrire en tchèque et prit l’habitude de se repérer au Château et à la Vltava, elle finit par s’y retrouver comme si elle était née à Prague et par s’approprier chaque quartier. Quand elle les questionnait le soir, elle se rendait compte qu’ils ne connaissaient pas si bien leur ville, des morceaux seulement, ils avaient plein d’a priori sur certains arrondissements, elle voulait qu’ils viennent découvrir une rue ou une maison, elle insistait, ça les agaçait.
La seule ombre qu’il y eût jamais entre Christine et Joseph survint quand elle rangea les disques de Gardel en haut de l’armoire, elle en avait assez d’entendre cette voix sirupeuse dès qu’il rentrait le soir, elle préférait le jazz, « C’est quand même plus vivant, non ? », et surtout, cette musique était trop mélancolique, Joseph s’avachissait en l’écoutant.
Tereza et Pavel se marièrent le samedi 15 décembre 45, avec Christine et Joseph comme témoins. Le maire lut, épaté, le télégramme amical de félicitations adressé par Rudolf Slánský, le secrétaire général du Parti. La cérémonie avait été reportée à deux reprises. La première fois, le marié avait dû s’absenter pour un voyage urgent à l’étranger, il était resté évasif sur la destination. Au milieu d’un cours, Tereza avait révélé à Christine que son chéri était à Moscou pour une durée indéterminée, on ne pouvait en parler à personne. À son retour, Pavel, d’habitude si bavard, évoqua des questions administratives sans intérêt. La deuxième fois, ce fut Joseph qui partit précipitamment à cause de l’épidémie porcine qui ravageait un élevage dans le Sud. Pavel tenait absolument à se marier avant la fin de l’année, pour la finir en beauté, comme il disait, ils étaient un peu superstitieux, craignaient une sorte de malédiction et, jusqu’au dernier moment, ils attendirent avec angoisse, persuadés qu’un nouveau contretemps viendrait les empêcher de convoler.