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Le Suicide français (ESSAIS DOC.) (French Edition)

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Le Suicide français (ESSAIS DOC.) (French Edition)
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Depuis qu’ils s’étaient ralliés à la gauche dans leur jeunesse, ils avaient lutté contre les socialistes jacobins, dont ils jugeaient le patriotisme et le dirigisme « archaïques ». Ils incarnaient à leurs yeux immodestes le « progrès » contre la « réaction », ainsi que l’expliquera plus tard Pascal Lamy, devenu président de l’Organisation mondiale du commerce. Pour cette phalange de haut vol, l’échec de la relance keynésienne de mai 1981 et le choc de la « contrainte extérieure » furent une « divine surprise ». Ils conduisirent comme un chien d’aveugle Mitterrand et la gauche sur des chemins escarpés où ceux-ci ne voulaient pas aller et d’où ils ne reviendraient pas.

En 1983, pourtant, internet en était à ses balbutiements et les porte-conteneurs – inventés dans les années 1950 ! – tardaient encore à sillonner les océans. La mondialisation fut d’abord financière. Or, c’est ce groupe de hauts fonctionnaires français qui convainquit Mitterrand et son ministre des Finances, Pierre Bérégovoy (conseillé par Jean-Charles Naouri, futur patron du groupe Casino), de libéraliser la finance. C’est en cette même année 1983 que, pour la première fois, l’État français se présenta devant les marchés internationaux pour financer sa dette, alors qu’il avait l’habitude de se tourner vers l’épargne nationale qui avait la réputation justifiée d’être abondante, même si elle s’était révélée parfois fort coûteuse (emprunt Pinay et Giscard gagés sur l’or). On donna ainsi sa pleine mesure à la loi du 3 janvier 1973, en ôtant aux citoyens français la maîtrise de leur dette nationale et en la livrant aux financiers internationaux. Dans quelques décennies, on expliquerait que les « marchés » ont un droit de regard sur la politique suivie par la France et que les citoyens ne peuvent plus en décider seuls… C’est après « le virage de 1983 » que les socialistes firent ce que n’avait pas osé la droite, désindexant les salaires de l’inflation, redonnant des marges aux entreprises qui en avaient bien besoin, mais faisant désormais payer aux salariés toute poussée inflationniste.

Lorsque Jacques Delors fut nommé à la tête de la Commission européenne en 1985, Pascal Lamy le suivit à Bruxelles, et mit au point l’Acte unique européen qui instaurait la liberté totale à l’intérieur de l’Union européenne des mouvements de capitaux, de marchandises et d’hommes. C’était l’adieu définitif aux droits de douane, aux contingentements, au contrôle des changes, à l’encadrement du crédit (et à la maîtrise de l’immigration) ; ce fut même l’interdiction faite aux États de toute politique industrielle.

La finance se libérait de toutes ses chaînes étatiques et nationales. Pour le meilleur et bientôt pour le pire. Parvenu à la tête du FMI, Michel Camdessus (la Pythie de Fabius !) étendit ces principes libéraux à toute la planète. C’est ce « consensus de Paris », et non le plus tardif quoique plus célèbre « consensus de Washington » de 1989, qui consacrait les prémices de la mondialisation, avant même que le fameux couple internet-porte-conteneurs ne lui donnât une ampleur inégalée. C’est l’Europe qui avait précédé le monde et non le monde qui avait subverti l’Europe. Ce fut un quarteron de hauts fonctionnaires français qui imposa cette vision à l’Europe et au monde, contrairement à notre tradition protectionniste (et à nos intérêts nationaux ?). Cette Histoire inconnue des Français fut révélée et décortiquée des années plus tard par un professeur à la Harvard Business School, Rawi Abdelal, dans un ouvrage intitulé Capital Rules : The Construction of Global Finance, qui ne fut jamais traduit en français. Un chapitre entier est consacré à ce « consensus de Paris », précédé en exergue par une phrase de La Fontaine : « Est maître des lieux celui qui les organise. »

Nos idéologues catholiques libre-échangistes touchaient au port. Ils avaient rêvé d’un monde débarrassé du politique, seulement régi par les flux économiques et financiers, la « régulation » et la « gouvernance ». Où les États belligènes par essence seraient noyés sous un universalisme pacifique, le fameux « doux commerce », si mal compris par les émules de Montesquieu. Ils avaient créé dès 1982, en compagnie d’hommes d’affaires et d’intellectuels de centre gauche (Pierre Rosanvallon, Jacques Julliard), la fondation Saint-Simon, pour imposer leurs idées au sein des élites françaises. Le comte de Saint-Simon, descendant du petit duc génial et atrabilaire du XVIIe siècle, avait au XIXe porté un vaste mouvement scientiste et industrialiste qu’on appellerait aujourd’hui technocratique : « L’administration des choses remplacera le gouvernement des hommes », avait-il prophétisé. Imitant la magnifique opération réussie en Amérique avec l’ancien acteur de série B hollywoodien Ronald Reagan, ils propulsèrent un comédien séduisant et populaire, jadis compagnon de route du parti communiste, Yves Montand, pour endoctriner une population française qui avait conservé d’instinct son ancien attachement à la politique. Leur victoire fut totale. En liquidant l’État keynésien, ils liquidèrent l’État tout court en tant que puissance impérieuse et normative. En désarmant les autorités publiques nationales, ils n’ont pas transféré le pouvoir ailleurs, mais organisé l’impuissance du pouvoir.

Mais alors que Thatcher et Reagan avaient accompagné leur révolution libérale d’une exaltation du nationalisme anglo-américain, et que les dirigeants allemands redécouvraient après la réunification de 1990 les délices de la souveraineté nationale, François Mitterrand, lorsqu’il eut compris l’ampleur de la révolution qu’il avait subie et cautionnée (« Après moi, il n’y aura plus de grand président »), préféra dissimuler son abandon du socialisme et de l’État sous le paravent de la mythologie européenne, transformant le patriotisme français en un simple musée – qui pour une partie de la gauche était le musée des horreurs – avec sa célèbre formule funéraire : « La France est notre patrie, l’Europe notre avenir », que tout le monde traduisit par : La France est notre passé à jeter dans les poubelles de l’Histoire.

On apprit bien plus tard que cette phrase avait été aussi prononcée par Helmut Kohl (sans que l’on sût qui avait copié qui) mais pour les Allemands, elle valait oubli et rédemption des crimes nazis. Comme si les élites françaises – percluses de culpabilité et de haine de soi – avaient voulu se laisser clouer sur le pilori avec les Allemands. Nos dirigeants, de gauche mais aussi de droite, adopteraient désormais la manie allemande d’éviter le mot pouvoir (Macht, aux résonances hitlériennes en langue allemande), lui préférant la hideuse expression « aux responsabilités ». Le mot « gouvernance », emprunté au vocabulaire des entreprises, remplaça « gouvernement ». L’« intérêt national » devint l’« égoïsme national », qui devait s’effacer derrière l’« intérêt général de l’Europe », la « coopération » et la « paix ».

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