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Le Suicide français (ESSAIS DOC.) (French Edition)

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Le Suicide français (ESSAIS DOC.) (French Edition)
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À force d’écrire des choses horribles, elles finissent par arriver.

1984-1992

« Servons la bonne cause et servons-nous ! »

Benjamin Constant

1984

15 octobre 1984

SOS baleines

Dans Cool Memories 1, Jean Baudrillard écrivait : « SOS Racisme et SOS baleines. Ambiguïté : dans un cas, c’est pour dénoncer le racisme, dans l’autre, c’est pour sauver les baleines. Et si dans le premier cas, c’était aussi un appel subliminal à sauver le racisme… »

Baudrillard avait tout deviné. C’est à l’Élysée, en grand secret, que l’association a été forgée. Les conseillers politiques et les communicants présidentiels sont à l’œuvre ; et Mitterrand à la manœuvre. Le slogan « Touche pas à mon pote » est une trouvaille d’un ami du futur député socialiste Julien Dray, le journaliste Didier François ; on invente de toutes pièces la mésaventure d’un jeune Noir, Diego, accusé de vol dans une rame de métro ; l’histoire sera relayée par tous les médias.

SOS Racisme est la réponse mitterrandienne aux événements de l’année précédente : virage économique libéral au nom de l’Europe, percée électorale du Front national, sans oublier le succès de la marche des Beurs qui a contraint le président à enraciner une immigration maghrébine, alors même que Mitterrand, lucide, avait reconnu que « le seuil de tolérance est dépassé ». Il s’agit de retourner ces contraintes en atouts, ces handicaps en avantages.

La gauche invente un clivage fallacieux entre racistes et antiracistes, fascistes et antifascistes ; fait monter l’exaspération populaire par des provocations calibrées (vote des étrangers, « les étrangers sont ici chez eux », etc.) pour grossir la pelote d’un Jean-Marie Le Pen, dont Mitterrand connaît le grand talent oratoire pour l’avoir côtoyé au Parlement sous la IVe République ; on travestit l’adversaire sous les frusques usées du « fasciste », selon l’ancienne consigne de Staline à la IIIe Internationale ; et on intensifie les contradictions entre la base populaire du RPR – déjà échaudée par les réformes sociétales de Giscard – et la bourgeoisie catholique et modérée.

La manœuvre est d’envergure et magnifiquement exécutée.

Mitterrand est alors au sommet de son art en imitant ses prestigieux modèles radicaux de la IIIe République qui avaient de même utilisé l’anticléricalisme à l’issue de l’affaire Dreyfus ; l’Église n’était pour rien dans le calvaire du capitaine, mais il fallait rassembler les gauches – jusqu’aux socialistes – alors même que les radicaux au pouvoir se soumettaient à « l’argent ».

L’émergence du Front national, lors des municipales de 1983 à Dreux, s’avérait une chance historique pour la gauche de pérenniser sa présence au pouvoir. Pourtant, Jacques Chirac avait d’abord donné son accord à l’union des droites. Même Raymond Aron avait béni cette alliance dans L’Express, renvoyant la gauche à ses turpitudes totalitaires : « La seule internationale de style fasciste dans les années 1980, elle est rouge et non pas brune. » Mais le discours moraliste, antiraciste, antifasciste de la gauche finit par culpabiliser le leader du parti gaulliste, ainsi que les pressions de toutes parts de ses alliés centristes (ses amis Simone Veil et Bernard Stasi), les médias, et les organisations juives, sans oublier les provocations du chef du FN (« le détail de l’histoire ») bien exploitées. Mitterrand rendait ainsi la monnaie de sa pièce aux gaullistes qui avaient longtemps isolé le parti communiste et son électorat populaire dans son ghetto révolutionnaire.

SOS Racisme est fondée le 15 octobre 1984. Julien Dray et ses amis profitent de l’effervescence médiatique autour de la seconde « marche des Beurs », pour annoncer la naissance de leur nouveau bébé associatif. Les marcheurs sont un peu moins nombreux que l’année précédente, mais les chaînes de télévision se pressent. SOS Racisme inaugure sa brillante carrière par ce putsch médiatique, ce détournement de gloire, cette usurpation.

Seul le père Delorme ose dénoncer cette captation d’héritage, et la mainmise de certains groupes juifs sur l’antiracisme militant ; mais Bernard-Henri Lévy le fait taire, jouant sans vergogne de la culpabilité chrétienne à propos de l’extermination des Juifs durant la Seconde Guerre mondiale. Terrorisé, le représentant de l’Église se tient coi. Les « Beurs » se retirent alors du jeu, considérant qu’ils ont été floués par les « Feujs », toujours suspectés d’être plus habiles et privilégiés par les médias.

Favorisé par les consignes du pouvoir socialiste et l’entregent médiatique des parrains de SOS Racisme, le « coup » réussit. Bernard-Henri Lévy et Marek Halter paradent en leur café le Twickenham, rue des Saints-Pères. Des vedettes très populaires et qui avaient été de tous les combats « progressistes », comme Yves Montand et Simone Signoret, arborent la petite main jaune à la une du Nouvel Observateur.

Cette main jaune était une création publicitaire du communicant Christian Michel ; elle rappelle à la fois l’étoile jaune que les Juifs devaient porter en zone occupée et la main de Fatima, porte-bonheur islamique ; elle marque cette continuité inlassablement rappelée entre les persécutions des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale et l’hostilité xénophobe aux Maghrébins dans les années 1970 et 1980. Souvenirs de l’Occupation et ratonnades sont mêlés dans une grande confusion historique et intellectuelle, mais avec une redoutable efficacité propagandiste. L’extrême gauche juive, des mouvements trotskistes à l’UEJF, est aux manettes. Elle effectue un double hold-up politique et idéologique, anticipant et précipitant un basculement du judaïsme français. Le petit peuple des Français de confession juive est piégé par la manœuvre. Les dirigeants de l’UEJF et de SOS Racisme (ce sont les mêmes) refusent de différencier l’Israélite français et l’Arabe étranger, les soudant ensemble dans la même posture victimaire et la même hostilité au Français de souche forcément xénophobe et raciste. Ils « défrancisent » ainsi les Juifs français, détruisant un travail d’assimilation vieux de deux siècles.

La majorité des Juifs, aveuglés par le souvenir obsédant de l’Occupation, la compassion victimaire, le discours séduisant sur l’altérité inspiré de Levinas, la tradition juive d’hospitalité (en oubliant que l’étranger n’est alors qu’un « hôte de passage »), la nostalgie des Séfarades pour « la vie là-bas », le processus d’identification des Ashkénazes aux immigrés maghrébins alors qu’ils sont devenus des notables français, se laissent conduire sur ces chemins escarpés de la « défrancisation ». À la une du premier numéro du journal Globe, mensuel de gauche antiraciste d’obédience mitterrandienne fondé en novembre 1985 par Georges-Marc Benamou, aidé financièrement par Pierre Bergé et Bernard-Henri Lévy, on pouvait lire en guise de profession de foi : « Bien sûr, nous sommes résolument cosmopolites. Bien sûr, tout ce qui est terroir, béret, bourrées, binious, bref franchouillard ou cocardier, nous est étranger voire odieux. »

Cette opération ne se fit pas sans réticences ni réserves. Les notables israélites vitupérèrent en privé contre ces jeunes qui « voulaient bougnouliser les Juifs français ». À la sortie du film Train d’enfer de Roger Hanin, l’éditorialiste de Tribune juive écrivait le 11 janvier 1985 : « À partir de ce fait divers raciste émanant de trois paumés, Roger Hanin a construit un film dont il veut tirer une large morale impliquant cette fois la France profonde tout entière. […] Roger Hanin assure que, Juif algérien, on lui a appris dès l’enfance à aimer les Arabes. Apparemment, on ne lui a pas appris à aimer les Français. »

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