Les mailles du réseau
- Автор: Стерлинг Брюс
- Год: 2002
- Язык: французский
- Год: Gallimard
- ISBN: 2-07-042558-4
- Переводчик: Jean Bonnefoy
- Жанр: Киберпанк
Электронная книга - «Les mailles du réseau». Краткое содержание книги:
— Rizome ne marchande pas l’information contre de l’argent, dit vertueusement Emily. C’est du matériau Gesellschaft… Par ailleurs, il reste un léger problème : justifier la présence de personnel de Rizome chez des pirates d’une planque de données.
— Hmmm, dit Arbright. Ouais, c’est effectivement une difficulté. »
Des doubles portes vitrées s’ouvrirent puis se refermèrent en chuintant derrière eux, et l’interminable limousine d’Arbright ouvrit ses portières le long du trottoir, au milieu d’une rangée de taxis. La voiture avait des vitres réfléchissantes et, dans le pavillon, deux projecteurs à micro-ondes qui ressemblaient à des canons à rayons refroidis par eau. Arbright leur fit signe de monter. La limousine s’ébranla en douceur.
« Cette fois, nous sommes tranquilles », annonça Arbright. D’une pichenette, elle ouvrit un panneau coulissant et vérifia son maquillage dans une glace. « Les gens de ma boîte ont entièrement revu cette limousine : elle est à l’épreuve des écoutes. »
Ils descendirent une rampe d’accès incurvée. C’était une journée moche, ciel couvert de septembre tranchant la ligne des toits d’Atlanta. Une ligne de crêtes en gratte-ciel : post-modernes, néo-gothiques, baroques organiques, et même quelques reliques prémillénaires trapues, écrasées par leur étrange progéniture. « Trois voitures nous suivent, annonça Emily.
— Jaloux de mes sources. » Arbright sourit et ses yeux s’illuminèrent avec l’intensité d’éclairages de plateau. David se retourna pour regarder.
« Ils nous suivent tous à la trace, dit Emily. Tout le comité de Rizome. Ils surveillent tous nos appartements – et je crois bien que Vienne a mis nos lignes sur écoutes. » Elle se frotta les paupières. « Dianne… vous avez un bar à alcool dans cette tire ? »
Arbright haussa un sourcil fait au crayon. « Vous n’avez qu’à demander à la machine.
— Voiture, fais-moi un Dirty Kimono », commanda Emily. Elle se massa le cou, aplatissant les boucles. « Pas beaucoup dormi ces derniers temps – je me sens un brin tendue.
— Ils en ont vraiment après nous ? Ceux de Vienne ? demanda David.
— Ils en ont après tout le monde. La vraie panique dans la termitière. » La voiture servit à Emily un mélange laiteux qui empestait le saké. « Cette réunion que nous avons eue avec Kymera et Farben – le “sommet”, comme ils disent… » Elle plissa les yeux et but une gorgée. « Laura, tu m’as manqué…
— Va pas, la tête ! » dit Laura. Un échange de répliques qui remontait au bon vieux temps de leurs études ensemble. Comme Emily avait l’air fatiguée – les pattes-d’oie contre les os fins de ses tempes creusées, les fils gris qui se multipliaient dans ses cheveux ! Crevée, même ! Pourquoi mâcher les mots, se dit Laura, l’une et l’autre avaient la trentaine aujourd’hui. Elles n’étaient plus des lycéennes. Elles étaient vieilles. Sur une impulsion, elle caressa les épaules d’Emily. Cette dernière faillit en lâcher son verre, de plaisir. « Oh ! ouais !
— Avec qui êtes-vous ? demanda David à Arbright.
— Vous voulez dire dans ma compagnie ?
— Je veux dire fondamentalement…
— Oh ! dit Arbright. Je suis journaliste professionnelle. Journaliste américaine. »
Hésitation de David. « Américaine ?
— Je ne crois pas à Vienne, déclara Arbright. Un ramassis de censeurs et de fantoches dictant aux Américains ce qu’ils peuvent et ne peuvent pas dire. Des tentatives de réfutation de la publicité des terroristes… tout ça m’a toujours paru des idées mal fagotées… » Elle rejeta la tête en arrière. « Et voilà que tout le système, toute la structure politique… est en train de voler en éclats ! » Elle claqua le siège du plat de la main. « J’attendais ça depuis des années ! Merde, je biche comme un pou ! » Elle parut surprise. « Comme disait mon grand-père…
— Ça fait un peu anarchie… », observa David en balançant le couffin sur ses genoux. La petite Loretta n’appréciait guère les éclats de discussion politique. Son visage commençait à s’assombrir.
« C’est ainsi que vivaient tous les Américains dans le temps ! La “liberté”, on appelait ça… »
David semblait dubitatif. « Je veux dire, dans une optique réaliste… la structure globale d’information. » Il laissa Loretta lui agripper le doigt, cherchant à l’apaiser.
« Ce que je veux dire, poursuivit Arbright, c’est qu’il nous faut jeter le masque et attaquer les problèmes de front. D’accord, Singapour est un État paria, ils n’ont pas hésité à piétiner leurs rivaux – très bien. Qu’ils paient le prix de leur agression.
— Singapour ? s’étonna David. Vous pensez que Singapour est derrière le FAIT ? »
Arbright se carra dans son siège et les regarda tous les trois. « Eh bien. Je vois que le contingent de Rizome professe une autre opinion. » Avec une dangereuse légèreté dans la voix.
Laura avait déjà entendu ce ton. Lors de ses entretiens, juste avant qu’Arbright s’apprête à coincer quelque pauvre crétin.
Le bébé se mit à vagir.
« Ne parlez pas tous en même temps, dit Arbright.
— Comment savez-vous qu’il s’agit de Singapour ? demanda Laura.
— Comment ? D’accord. Je vais vous le dire. » Arbright referma son armoire à maquillage de la pointe de sa botte italienne. « Je le sais parce que les banques de données pirates de Singapour en sont pleines. V’savez, nous autres journalos… on a besoin d’un lieu d’échanges d’information, sans avoir Vienne sur le dos. Et c’est pourquoi tout journaliste digne de ce nom est fatalement un pirate informatique.
— Oh !…
— Et ça les fait bien marrer à Singapour ! Ils s’en vantent. Ça fait des gorges chaudes dans tous les conseils d’administration. » Elle les regarda. « Bon, d’accord, je vous ai dit ce que je savais. À vous, maintenant. »
Ce fut Emily qui prit la parole. « Le FAIT est la police secrète de la République malienne.
— Oh ! non ! pas encore ce bobard, dit Arbright, déçue. Écoutez, on n’arrête pas d’entendre des rumeurs infâmes sur le Mali. Ça n’a rien de nouveau. Le Mali est un régime de famine, truffé de mercenaires, et de triste réputation. Mais jamais ils n’oseraient tenter un coup aussi gros, aussi flagrant que l’attaque du FAIT contre la Grenade. Le Mali, défier Vienne avec les atrocités du terrorisme international ? Ça ne tient pas debout.
— Pourquoi pas ? demanda Laura.
— Parce que Vienne pourrait foutre en l’air le Mali du jour au lendemain – qu’est-ce qui les en empêche ? Un nouveau coup d’État en Afrique, ça ne ferait même pas les titres du journal de minuit. Si le Mali téléguidait le FAIT, Vienne l’aurait balayé depuis belle lurette. Mais Singapour ! Alors, là ! D’abord, est-ce que vous avez au moins visité Singapour ?
— Non, mais…
— Singapour déteste la Grenade. Et méprise Vienne. L’idée même d’un ordre politique mondial leur répugne – sauf s’ils l’assurent eux-mêmes. Ils sont durs, intrépides, nerveux… En comparaison, tous ces petits rastas grenadins font figure de Bill Cosby.
— De qui ça ? intervint David. Vous voulez dire “Bing” Cosby ? »
Arbright le fixa un bon moment. « Vous, vous êtes pas un vrai Noir, hein ? Ça, ou alors c’est pas vraiment votre bébé, mon vieux.
— Hein ? Euh, à vrai dire, c’est cette lotion solaire… »
Arbright agita la main. « Pas grave. Je suis bien allée en Afrique et on m’a dit que j’avais l’air française. Mais le Mali… c’est de l’intoxication pure et simple. Ils n’ont ni argent ni motif et c’est une vieille rumeur… » L’arrêt de la limousine l’interrompit.