tant que la terre durera - tome 3
- Автор: Труайя Анри
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: tome 3
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «tant que la terre durera - tome 3». Краткое содержание книги:
Des voisins le considéraient avec surprise. Mais il n’y prenait pas garde. Il se sentait faible, vulnérable, anéanti, comme un petit enfant. « Un signe, je demande un signe… » Il regretta de n’avoir pas emporté avec lui sa vieille Bible reliée en toile noire. Il récita : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné ?… » Puis encore : « Celui qui aime son âme la fera périr, et celui qui hait son âme en ce monde la conservera pour la vie éternelle… »
Cette dernière pensée lui fit du bien. Il haïssait son âme en ce monde. Volontairement, il la chargeait de remords innombrables. Donc, la rédemption lui serait accordée, comme à tous ceux qui avaient fait bon marché de leur réputation terrestre pour n’aspirer qu’au royaume de Dieu. Maintenant, il savait qu’il tuerait sans faute le procureur, que ce geste ne dépendait pas de lui, qu’il n’était plus en son pouvoir de le refuser ou de le retarder d’un jour, que tout était décidé pour lui, depuis longtemps, depuis sa naissance, depuis le commencement des âges. Une femme lui toucha la main en passant. Il lui sourit. Il avait envie de sourire à tout le monde.
Le lendemain matin, à huit heures, il revêtit son uniforme de scribe et se rendit dans le square Alexandre ou Zagouliaïeff l’attendait pour régler les derniers détails de l’affaire. À onze heures, il se présentait au domicile de Koudriloff. Quelques mouchards, coiffés de chapeaux melons, chaussés de caoutchoucs solides, déambulaient devant le porche. Un agent de police bavardait avec le portier sur le perron à colonnettes.
— Pour l’audience, dit Nicolas en passant devant eux.
Et ils ne songèrent pas à le retenir. On eût dit vraiment que son uniforme lui valait la confiance immédiate des petites gens. Dans l’entrée, un suisse à cravate blanche l’accueillit et lui fit l’honneur d’un sourire.
— Son Excellence ne vous attendait que pour midi, dit-il.
Sans doute Koudriloff attendait-il effectivement la visite d’un scribe du tribunal militaire, porteur de papiers importants. Et il avait prévenu son personnel d’introduire le messager au plus vite. Cette coïncidence favorable réjouit Nicolas. Il se sentait merveilleusement lucide et dispos. Ses craintes avaient disparu avec les dernières ombres de la nuit. Il avait l’impression d’accéder à une joie qu’il avait longtemps espérée. Sa consécration, son ordination n’étaient plus qu’une question de minutes. Machinalement, il tâta le browning, au fond de sa poche. Le contact de l’acier froid n’était pas désagréable. Tout était pur, clair, mécanique, dans cette affaire. Le rêve n’avait plus de place entre cette main et cet objet, entre lui et la mort de l’autre.
Tandis qu’il marchait, il se vit dans la glace, avec son uniforme, sa serviette bourrée de dossiers. Les murs de l’antichambre étaient tendus de soie mauve. Des sièges dorés encadraient les fenêtres. Le suisse poussa une porte, et Nicolas se trouva dans le petit salon qui servait de salle d’attente. Une dizaine de personnes étaient rassemblées là. Des fonctionnaires, des marchands, une femme en manteau de fourrure. Tous semblaient oppressés par la solennité du lieu et la présence invisible du maître.
— Asseyez-vous, dit un secrétaire. Je vais faire prévenir Son Excellence.
Lui aussi était au courant. Nicolas s’assit, se releva, n’approcha de la fenêtre. À travers les rideaux de tulle, il découvrit un jardinet à l’herbe rare, aux plates-bandes retournées. Tout au fond, près d’une cabane à outils, se tenait un homme en tablier bleu. C’était Zagouliaïeff. Zagouliaïeff ne quittait pas des yeux la maison. En apercevant la silhouette de Nicolas derrière les carreaux, il fit quelques pas, s’arrêta et cracha dans ses mains avec désinvolture. C’était le signal. Tout marchait bien. Dora seule manquait au rendez-vous. Nicolas consulta sa montre. Tandis qu’il se rasseyait devant une petite table chargée de porcelaines, la porte s’ouvrit et Dora pénétra dans la pièce. Elle était très calme, très belle. Son regard glissa sur Nicolas avec indifférence, et, comme le secrétaire s’avançait à sa rencontre, elle sourit et tira un petit papier de son sac :
— C’est pour une intervention un peu délicate… Mon frère, n’est-ce pas ? était étudiant et se destinait à…
Nicolas n’entendit pas la suite. Le secrétaire hochait la tête. C’était un tout jeune homme au visage poupin et rose, aux douces moustaches laineuses.
— Je ne sais si Son Excellence aura le temps de vous recevoir aujourd’hui, dit-il. Attendez toujours…
Elle s’installa sur une banquette, sortit un roman de son réticule, l’ouvrit sur ses genoux, feignit de lire. Son attitude était si naturelle que Nicolas pensa, une seconde, qu’elle était une vraie lycéenne et qu’il la voyait pour la première fois.
Les minutes coulaient avec lenteur. On entendait des éclats de voix derrière la cloison. Le secrétaire allait et venait, important, inutile. Des mouches se promenaient au plafond. Était-ce là un décor convenable pour la mort ? Tout à coup, la porte du fond s’ouvrit avec lenteur, livrant passage à un lieutenant en grande tenue. Son pas rapide et sec fit tinter les pendeloques d’un lustre en verre de Venise. Le secrétaire s’approcha de Nicolas et lui dit à voix basse :
— Son Excellence vous attend.
Nicolas sentit un léger spasme à la gorge, et il lui sembla que tout le monde le regardait. Sûrement, « ils » allaient se saisir de lui, le fouiller, l’arrêter, le frapper au visage.
Une sonnette tinta :
— Vous venez ? dit le secrétaire. Son Excellence s’impatiente.
Nicolas eut l’impression que les draperies de l’éternité s’écartaient devant lui. Il se mit debout et traversa le salon, pas à pas, solennellement. Ses jambes étaient faibles. Son corps n’avait plus de poids. En passant devant Dora, il vil qu’elle relevait le front et le considérait fixement, amoureusement, comme elle ne l’avait jamais fait encore. Il eut envie de tousser. Un tremblement nerveux agitait sa lèvre inférieure. Le secrétaire tourna une poignée de cuivre, poussa un battant de chêne poli et murmura :
— Je vous laisse.
De lourds rideaux verts maintenaient dans la pièce une lumière profonde et fraîche d’aquarium. Aux murs, pendaient des portraits de Nicolas II et de l’impératrice. De chaque côté de la fenêtre, se dressaient deux étagères d’acajou, chargées de livres aux reliures précieuses. Nicolas se rappela que Koudriloff collectionnait les érotiques français du XVIIIe siècle. Le bureau Empire, aux bronzes massifs, était encombré de paperasses, de dossiers, de télégrammes. Au bout de la table, deux petits vases, garnis de roses rouges, encadraient une photographie de femme. Nicolas vit tout cela, et, cependant, il croyait ne regarder que Koudriloff. Il le regardait avec stupeur, avec intensité. Jamais encore il ne l’avait observé à une aussi courte distance. De près, il le reconnaissait à peine. Au-dessus de l’uniforme, se balançait une grosse tête blanchâtre, à la lippe pendante, aux yeux gonflés de larmes jaunes. Des veinules ramifiées divisaient la masse adipeuse des joues. Les oreilles s’écartaient du crâne. Et, sur le front, sur les tempes du vieillard, flottait une mousse de cheveux gris. Nicolas remarqua aussi, avec une répulsion inexplicable, qu’un saphir d’une eau très pure ornait la main large du procureur. Dans cet éclairage verdâtre, Koudriloff semblait un monstre marin, repu et somnolent. Une respiration sifflante s’échappait de ses lèvres. Sans s’occuper de Nicolas, il achevait la lecture d’un rapport et cochait des passages au crayon rouge. Puis, tout à coup, il se renversa dans son fauteuil, allongea les jambes et dit :